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Bouquin-quizz n°12

Publié par le 21 février 2015

 

Bonjour à tous.
Voici un extrait de… Je veux dire d’un roman de…
Non. Finalement, je ne vais pas vous l’indiquer. Ça vous amusera peut-être d’essayer de deviner.
Et si ça ne vous amuse pas, je vous conseille de le lire quand même. Ça vaut !

Les vagues roulées depuis l’Inde par la mousson viennent se briser contre ces roches noires qu’on voit par intervalles sortir des torrents d’écume comme d’éternels suppliciés.
Le vent redouble de violence et la chevauchée des vagues semble se dresser contre le courant qui, maintenant, sort de la passe.
Trop tard pour changer de route ; un vent aussi violent ne permet plus aucune manœuvre.
J’ai commis l’imprudence de laisser ma grand-voile déployée en travers de l’axe du navire sur sa lourde antenne latine. Rien à faire pour amener, avec la mer furieuse qui court avec nous. Toute perte de vitesse rendrait terribles ces vagues presque verticales, si elles nous attaquaient par l’arrière.
Mieux vaut tenter le tout pour le tout. Si le gréement tient bon, nous serons sauvés. Nous filons dans ce chaos à quelques encablures du fracas de la mer brisant sur les roches de la côte. Tout à coup, Abdi, accroupi sur l’avant, crie quelque chose que je n’entends pas, en tendant le bras dans le sens de notre route.
Je vois alors la mer toute hérissée de cônes liquides qui se dressent et s’effondrent ; des vagues échevelées d’écume courent en cercle : ce sont les grands remous du courant refoulé par le vent qui forment là une sorte de tourbillon. A une demi-encablure, entre lui et la côte, je vois une zone qui semble calme, mais on distingue les torsades des courants rapides qui émergent et plongent comme d’effrayants reptiles.
Au risque d’être jeté sur les roches, je tente de gouverner vers cette zone.
Brusquement, le navire pivote, emporté par la force sous-marine. Ahmed se précipite sur l’amure pour éviter à la voile d’empanner, ce qui nous ferait instantanément chavirer. Tandis que lui et Abdi se raidissent sur le cordage, le bateau est jeté dans le tourbillon et une lame, croulant sur notre arrière, balaie tout sur la barque, emportant la voile qui fouette dans le vent. Un cri perce ce tumulte et une forme noire passe dans l’écume, le long du bord. C’est Ahmed ; le coup de mer l’a emporté. Je jette un paquet d’amarres, qui filera à la traîne, et je ne pense plus qu’à gouverner pour garder en poupe ces vagues terribles qui courent maintenant plus vite que nous. La grande voile, heureusement, a été arrachée. Abdi parvient à hisser un bout de toile à voile en guise de tourmentin. Cela nous permet de gouverner et de gagner sur le courant contraire. Mais nous sommes prêts à couler, le navire étant à demi rempli d’eau. Un paquet de mer de plus et nous allons par le fond !…
Je me retourne et aperçoit Ahmed cramponné au cordage qui traîne. Péniblement, il se hale dessus. Nous l’embarquons comme un poisson pris à la ligne. Sans s’attendrir sur son sort, il se met aussitôt à la manœuvre des seaux pour vider la barque.
Pendant ces courts instants, la zone dangereuse, c’est-à-dire le front d’attaque du courant, des vagues et du vent, est franchie. La mer redevient normale.
Nous sommes sauvés…
J’ai senti alors ce besoin de remercier la puissance occulte qui a bien voulu ne pas m’anéantir. C’est l’action de grâces qui remonte des croyances religieuses du jeune âge, ou peut-être l’atavisme du fétichiste qui semble être né avec la première ébauche de l’être humain. Nos marins chrétiens ont des madones cachées dans leur sac et les plus endurcis font, aux heures de péril, des vœux et des prières.
Les musulmans, eux, se résignent, sachant Allah tout-puissant et assez grand pour ne pas changer d’avis. Ce qui doit arriver est écrit et, s’il sauve ses créatures, c’est que cela lui a plu. Il n’y a donc pas à le remercier. Cependant, pour gagner un adepte à sa cause, il peut, lui aussi, faire des miracles. Je profite donc de ce petit incident et de la peur que nous éprouvons après coup pour annoncer à mes hommes qu’au moment où le navire allait chavirer, j’ai promis de me faire musulman si je survivais. Aussitôt, une force mystérieuse nous a jetés hors du tourbillon. C’était un miracle.
C’est donc par de miraculeuses conjonctures que j’ai adopté la religion musulmane et pris le nom d’Abd el Haï.
En sortant de cette antichambre de l’enfer, nous nous regardons, étonnés de nous retrouver vivants. Le mousse minuscule est encore là. Je ne sais où il s’est blotti pendant la courte tempête. Toutes mes provisions sont trempées. La plus précieuse de toutes pour les Somalis, le sucre, s’est enfuie sous forme de sirop ; il ne reste plus qu’un sac poisseux que nous regardons d’un air désolé. Le couffin de dattes seul a survécu. Notre baril d’eau douce est toujours plein, mais d’eau salée.
Nous sommes devant Cheik-Saïd, bien abrités de la grosse mer qui entre par la passe, mais le vent siffle par rafales dans la mature. Le soir tombe, je ne puis songer à débarquer. Je mange quelques dattes et je m’abandonne à la béatitude d’un mouillage sûr en pensant au temps qu’il fait dehors et au sort de ceux qui y bourlinguent.
Malgré la fatigue nous veillons à tour de rôle, car la réputation de la côte est des plus mauvaises. Je n’ai pas de chaîne ; je suis mouillé à un câble en fibre de coco.
Quelques heures avant l’aube, Ahmed vient m’éveiller. Il me montre à une encablure une forme imprécise qui ressemble à une grosse pirogue. A l’aide de mes jumelles, je distingue en effet un zaroug démâté et des hommes qui pagaient. Couchés sur l’avant, nous observons. Je pense que c’est un zaroug de pêcheurs qui se prépare à appareiller et je suis loin de partager l’anxiété de mes deux Somalis. Cependant la manœuvre est étrange. Tout à coup, Abdi me serre le bras et je vois, dans la direction de son regard, à vingt mètres devant nous dans l’axe du navire, un point noir qui s’avance silencieusement dans des cercles de phosphorescence ; c’est un homme qui nage avec précaution. Je remarque alors que les remous provoqués par le courant de marée maintiennent le navire la poupe tournée vers la pointe du récif qui protège le mouillage contre le vent. Dans ces conditions, si notre amarre venait à se rompre, le courant nous jetterait en quelques minutes sur les récifs. Je comprends alors ce que cherche à faire le nageur silencieux ; il va trancher notre amarre de fibre pour envoyer notre navire s’échouer, nous croyant endormis du dangereux sommeil de l’aube. Mon premier geste aurait envoyé ce visiteur par le fond, d’un coup de fusil, mais je réfléchis que pour notre expédition de demain, mieux vaut éviter les éclats. Je me dresse alors en criant : « Min anta ? » (Qui va là ?). Aussitôt l’homme plonge, ne laissant sous la lune qu’un faible remous. Il apparaît cinquante mètres plus loin, disparait de nouveau et la nuit l’absorbe. Pas un bruit n’a révélé cette fuite sous-marine.
Quand le jour se lève, pas une barque n’est visible à l’horizon et je crois avoir rêvé…

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