browser icon
You are using an insecure version of your web browser. Please update your browser!
Using an outdated browser makes your computer unsafe. For a safer, faster, more enjoyable user experience, please update your browser today or try a newer browser.

Bouquin-quizz n°25

Publié par le 9 juillet 2015

 

Bonjour à tous.
Voici un extrait de…
Je veux dire d’un roman de…
Non. Finalement, je ne vais pas vous l’indiquer. Ça vous amusera peut-être d’essayer de deviner.


Après le passage des vendeurs de journaux et de croissants, on ne voit plus, jusqu’à l’heure des visites, que des gens de médecine.

Chaque jour, l’assistant du Professeur fait sa ronde avec les internes ; mais l’assistant, on ne le voit pas. Pour nous, seul existe Dieu-le-Père, celui qui a baptisé le service, celui qui nous a recréées, de ses propres doigts ou par doigts interposés. Dieu qui a fait le plan de notre opération, l’a choisi parmi plusieurs techniques. Il a fouillé nos radios jusqu’à la moelle, pendant que nos carcasses reposaient, inertes, ne se sachant pas observées : il juge, coupe, tranche, greffe, mais nous n’avons pas accès à sa cuisine. Notre viande nous est confisquée ; et, s’il nous est permis d’en redisposer un jour dans la joie d’avant, sainte Ingambilité, nous ne saurons jamais par quels chemins elle nous est revenue.

Dieu-le-Père passe deux ou trois fois par semaine. Les jours de visite du grand patron, la fille de salle déplace les valises sous les lits, balaie les cadavres accumulés sous nos chevets et désinfecte les bassins avec un soin inhabituel et ostensible ; par contrecoup, nous écopons de ses « Oh là là ! ». Pas question de ravoir le bassin avant le grand passage. Nous contractons nos sphincters, nous lissons le revers de nos couchettes, nous avivons nos yeux et nos lèvres. L’amour que nous Lui portons toutes nous inspire des poses gracieuses, fait surgir des tablettes les ouvrages ou les lectures que nous estimons les plus aptes à accrocher son attention : s’il daigne s’apercevoir que, tout autour de l’os, il y a une femme, un être indécoupable qui travaille et qui pense, s’il abandonne un instant nos radios pour regarder notre visage, s’il nous donne un sourire ou un mot, alors s’effaceront nos souffrances et nos ignorances, alors nous guérirons et nous saurons.

Il approche : pieds et pattes, bas nylon et plâtres, éclat et pâleur, tout se confond et se fige en une même humilité. La Major escamote le chariot, s’assure que nulle cigarette ne fume aux recoins des tablettes, puis se dirige vers l’angle du coffre aux radios.

C’est une grande caisse blanche, à couvercle épais, montée sur roulettes ; elle contient nos dossiers. La Major plonge sous le couvercle, sort nos états civils et les dispose au pied des lits. Elle les subtilisera dès la sortie du patron.

Moi qui ne connais même pas mon groupe sanguin, j’aimerais bien mettre le nez dans ce carton. Mais comment ? Le temps d’exposition sur le lit est trop bref, et la Major ne décolle pas de la salle, surveillant simultanément le couloir par où va déboucher le cortège et les gestes que nous essayons de faire. Le coffre n’est pas fermé à clé, mais comme personne ne marche… Soudoyer un visiteur ? Me faire pincer en flagrant délit d’auto-curiosité, très peu. Je guette : un jour, le patron stationnera devant le lit d’en face, drainant l’attention générale, et tout le monde me tournera le dos assez longtemps pour que je puisse pêcher, feuilleter et remettre en place. Je me doute, certes, que mon électrocardiogramme, l’analyse de mes divers liquides et la photo de mes éponges sont également satisfaisants : comment pourrait-il en être autrement ?
— J’ai mal…
— Je suis affreusement fatiguée (ou énervée, ou constipée).
— Regardez, docteur, c’est pas un début d’escarre ?
… Quoi qu’on se découvre de surprenant ou d’inquiétant, il faut, lorsqu’on en réfère à Esculape, s’attendre à cette réponse :
— Mais c’est normal, voyons !

Il est donc normal que je sente mon plumard balancer et virer dans l’abîme, que j’aie les reins en arc-en-ciel, des fringales suivies de haut-le-cœur, la boule dans l’œsophage et les orteils gisant dans leur socle de plâtre comme cinq petits boudins morts. D’ailleurs, tout ceci ne m’inquiète pas : non seulement parce que « c’est normal », mais aussi parce que j’accepte chaque fantaisie, chaque réaction de ma carcasse avec résignation et avec un certain intérêt.

Mais ce que je voudrais savoir, c’est comment ils ont fait pour gracier ma patte après l’avoir, d’emblée, guillotinée ; ce qu’ils ont bien pu y introduire comme vis, plastique ou plaque pour la remettre d’aplomb, et quel est cet outil oublié, cet outil qui m’envoie par moments sur des paliers de douleur vertigineux, insoupçonnés. A chaque piqûre d’antibiotique, la douleur du B.C.G. d’enfance – la pire que je connusse alors – revient multipliée par X ; je pense alors aux injections de benzine, à mes tentatives de déglingage, à ce que je disais à Rolande : « Si ça ne va pas comme je veux, je me mets la patte en porte à faux, je me fais filer dessus un bon coup de tabouret… »

Je suis comblée.

Parfois, on questionne Dieu-le-Père :
— Monsieur… ou : Professeur…
Il n’entend jamais. L’un des satellites abandonne alors le sillage et vient étouffer toute question par une phrase simple et lénifiante, invariablement optimiste et vague :
— Quand vous allez marcher ? Mais… bientôt, bientôt. Encore un tout petit peu de patience. Ce qu’on vous a fait ? Oh, un travail magnifique. Une très belle intervention, n’est-ce pas ?
Et le chœur des sous-satellites approuve à l’unisson.

Je commence à me méfier de leurs épithètes : plus c’est magnifique à leur sens, plus c’est grave et long pour nous. Le sens clinique nous manque…

Et il me semble que le patron s’arrête bien longtemps au pied de mon lit. Il sort mes radios, s’écarte vers la fenêtre pour les mirer à la lumière ; je me trouve séparée de lui par la marée des blouses blanches qui se pressent autour de ses explications, et il parle si vite, si bas, si hermétiquement, que mon pied éclate en bribes incompréhensibles et que je désespère… Je m’enrage, je me dis qu’il parade, ce n’est pas possible qu’il arrive en direct du bloc avec des gants si exacts et des toiles si blanches autour des chevilles. Il a le verbe sec, la phrase courte, le sourire avare, c’est le chirurgien de mon album.

Pourtant, il m’a parlé, une fois : j’étais en extension depuis dix jours, le talon percé d’une sorte d’aiguille à tricoter aux extrémités reliées à un fer à cheval, dont sortait un filin passant par une poulie et que tirait un poids de sept kilos. J’étais emboîtée jusqu’à la fesse dans un échafaudage de ferraille ; j’avais le buste en bas, car on avait surélevé les pieds du lit : le carcan immobile. Moi qui aime dormir vautrée sur le ventre…

Mes voisines me réconfortaient : l’extension, c’est gênant, bien sûr, mais ce n’est rien à côté d’une opération, veinarde, on vous a mis une broche, vous allez éviter l’opération, etc. Je voulais bien faire un échange, moi ! J’en avais marre de tirer sur le filin et de m’écarteler. Ce matin-là, le patron me vit :
— Quel âge avez-vous ? me demanda-t-il soudain, en tapotant ma plus récente radio contre la barre du lit.
Il négligea d’ailleurs ma réponse et, pendant que tous se remettaient en route, les pas dans ses pas, je pus rougir et pâlir à l’aise.
— Bon, il faudra m’envoyer les parents de cette gamine, avait-il jeté à la Major, qui notait les instructions à mesure sur son bloc. A la visite de ma sœur, je la rabrouai : si elle s’était présentée comme ma mère, tu crois pas que t’as l’âge, qu’est-ce qu’on va bien pouvoir leur proposer maintenant… Nini déballa un saladier de fraises à la crème, et, pendant que je me calmais avec, alla parlementer au bureau. Elle revint, la pommette illuminée :
— Tout est arrangé, dit-elle. J’ai signé l’autorisation, on vous fera ça dès qu’on aura le résultat de vos examens.
— « Ça » ? criai-je. Quoi, ça ?
— Votre… enfin, ta jambe ne se ressoude pas, il y a des esquilles, la Major ne m’a pas donné trop de détails, mais… on va t’opérer ces jours-ci, quoi.

Toute la semaine, je reçus dans mon lit : mon attelle rendant impossible tout charriage, le radiologue, le cardiologue, les piqueuses du labo vinrent à moi. Je fis pipi où ils voulurent, je mourus de faim plusieurs matins de suite en les attendant, tant je craignais de louper mon opération.

Enfin, le seizième jour de broche, j’absorbai le Nembutal de l’aube, et j’attendis le bistouri, sommeillante. Cette fois, je savais comment survivre jusqu’au bloc : il fallait laisser la conscience baisser, baisser, et la maintenir ensuite en toute petite veilleuse ; éviter de penser, tourner au ralenti les pages du livre coloré, à la cadence qu’elles voulaient ; régler les paupières sur « mi-clos », ne rien provoquer, ne rien retenir. Autour de moi, très loin, le train-train du matin se poursuivait, chariots, voiles, bassins, odeurs : six marques d’eau de Cologne, un parfum barbouillé, décoloré par l’urine et les médicaments.

La veille, on avait coupé ma broche, on m’avait peint la guibolle en jaune, on l’avait emmaillotée dans un énorme pansement mousseux ; je me fis un maquillage imperceptible, selon la recommandation de l’infirmière :
— Surtout, rien sur la figure, et ôtez-moi ce vernis à ongles.
Même morte, je voulais être agréable à Dieu-le-Père.

A dix heures, les brancardiers me hissèrent sur le chariot, la Major rabattit sur moi les pans de la couverture, glissa sous ma tête et ma jambe deux oreillers immaculés ; et je partis, saluant du bout des doigts à droite et à gauche, telle une reine sur son char.

Dans l’antichambre du bloc, où m’avaient conduite des couloirs hallucinants de silence, la Major se pencha sur moi : j’aperçus en gros plan son visage et j’eus le temps de voir ses yeux s’attendrir derrière ses lunettes, pendant que sa bouche se collait ma joue en un bon baiser crépitant. Elle dit : « A tout à l’heure, petit », et disparut.

Je restai seule dans une pièce pleine d’ombre propre. Le dossier reposait sur le bout du chariot, après mes pieds, rassemblés comme ceux d’une gisante ; mais j’étais incapable d’aller le chercher, le bout du chariot était au bout du monde, et après tout je me moquais bien de ces papiers. Je me moquais de tout, j’étais morte, mes bras étaient morts le long de mes flancs morts ; seul le mur vivait, il ondulait et virait doucement.

L’interne de service vint casser ma béatitude ; il entra, faisant sur le vague un bruit et un volume énormes, crachant des torrents de mots et des nappes de fumée. Pourtant, je savais bien qu’il parlait feutré et grillait son habituelle gauloise ; mais ma pensée et mes sens n’usaient plus des mêmes dimensions.
— Alors, petit, hurla l’interne, on est en forme ? On ne veut pas dormir ?
Je pensai « non, non », j’essayai de rallumer mon regard.
Et je mourus, la main gauche dans le gant de l’interne, le bras droit raidi sur la planchette, dès que l’anesthésiste eut commencé à pousser le piston de sa grosse seringue à penthotal. Je mourus dans un agréable fourmillement aux tempes, sans avoir assisté à l’entrée de Dieu.

 

Aux lecteurs de Zykë (3)
Aux lecteurs de Zykë (4)

5 Responses to Bouquin-quizz n°25

  1. LECHAUVE Dominique

    le pire c’est que j’ai même lu cela il y a quelques années, Je m’étais fait une rupture du plantaire grêle lors d’un entrainement des jeunes sur le stade prêt de la Loue. Au début le toubib avait imaginé une fracture de l’Astragale au téléphone, c’est en voyons la déformation du muscle du mollet que le diagnostic c’est modifié. Pour le livre c’est à l’hosto que je l’ai lu.En ce qui concerne l’écrivain, une vie chargée, mais trop courte.

  2. Oliv'

    Bon alors les femmes sont de nouveau à l’honneur pas vrai ?
    Celle-là a l’air d’une coriace, sans doute une “reprise de justesse” ayant commis quelques erreurs de jeunesse… Arrestation ? …Evasion ?!
    Si c’est celle à qui je pense il parait que son bouquin avait inspiré Henri Charrière pour écrire son Papillon à l’époque… C’est plausible ?

    • Herry

      Merci oliv’,

      Je ne savais pas qu’un certain Henri Charrière avait été inspiré par ce texte.
      Ca me donne envie de relire ce livre culte: Papillon
      Merci pour l’info,

  3. Herry

    Allez,Je mets les pieds dans le plat, cela me fait penser à un bon livre (lu il y a quelques années) d’Albertine Sarrazin qui s’appelle « L’astragale ». Je vise juste?

    P.S: Je vous conseille aussi son livre « La cavale »

    Une de ces citations au procès, aux juges et jurés: (pour Hold up en 1953, après avoir volé le pistolet de son père…)

    « Je n’ai aucun remords. Quand j’en aurai, je vous préviendrai! », dit-elle.

  4. Thierry Poncet

    Oui. L’Astragale, le roman le plus connu d’Albertine Sarrazin, avec La Cavale et La Traversière. Je vous conseille ses recueils de poèmes et ceux de lettres de prison dont chaque vers, chaque ligne se plante immanquablement dans mon coeur.

    Immense écrivain par la force du génie, belle par caprice divin, délinquante par liberté, putain sublime, disparue après trente courtes années d’une vie incandescente. Vous trouverez nombre d’informations sur l’oiselle dans les Wiki et autres. Moi, ce que j’ai à dire, c’est que la vénération que ce pays porte à Marguerite Duras joint à l’oubli d’Albertine constituent le double symptôme de la maladie qui ronge sa littérature.

    Un film, que je n’ai pas vu, a été tiré il y a quelques mois de L’Astragale. Y jouent Leila Bekhti et Reda Kated. Un casting que je pense de bon augure. J’ai saisi par hasard une émission de midi de France Inter où l’animateur Nagui recevait les acteurs. Il n’a cessé de leur demander des anecdotes de tournage et des détails de leur vie de vedette, sans presque jamais parler du destin d’Albertine Sarrazin, et sans jamais jamais jamais parler de son écriture. La honte, France Inter.

    Allez, assez chougné. Faut que je tape mon prochain Bouquin-quizz pour demain, moi…