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La vie et un pot de yaourt

Publié par le 28 janvier 2017

 

Pour inaugurer cette nouvelle rubrique de textes courts qui, je l’espère, potesses et poteaux, nous durera toute cette année 2017, une nouvelle que j’ai écrite pendant la dernière période des fêtes, pour moi endeuillée d’un chagrin. Rien de tel qu’un papier et un crayon pour se distraire des douleurs à l’âme…

 

Après que les explosions eurent fini d’ébranler le sol, l’homme réfléchit longtemps, accroupi dans l’ombre d’une roche couleur d’ardoise.

Quand il eût conclu qu’il pouvait encore sauver sa peau, il se mit en marche en direction des monts Tibliss dont la masse ocre s’élevait à l’horizon.

Dès les premiers mètres il adopta un pas lent et régulier.
Pas une fois il ne se retourna vers la carcasse de la voiture qui continuait à brûler derrière lui.
Des tôles tordues.
Un jerrican éventré.
Des armes éparses, restes noircis d’une cargaison sur laquelle il avait misé la totalité de son argent…
L’homme ne regarda rien.
S’il voulait vivre, il devait oublier l’accident.
Surtout, il ne devait pas penser à ce qu’il aurait pu en sauver.
Rien d’autre désormais n’avait d’importance que cet air brûlant qu’il inspirait avec précaution, le frottement du cuir des sandales sur ses pieds, les monts Tibliss là-bas devant, au sud, et le pot de yaourt à la fraise synthétique dans la poche de sa chemise.

Quand il eut marché pendant trois heures, il s’accorda une pause au bord d’une mare de sable jaune comme du beurre que le vent avait ondulé d’une risée liquide.
Les monts semblaient plus proches maintenant. Le premier d’entre eux, celui que les Libyens appelaient le Ghat Tumu, un gigantesque cône roux décapité de sa pointe, emplissait le paysage.
L’homme pensa qu’il l’atteindrait à la tombée de la nuit et se dit que c’était bien. La tentation d’ouvrir le pot de yaourt endolorissait tout son être, mais il refusait d’y prêter attention. Il refusait aussi de s’asseoir près de cette mare de sable blond à l’onde accueillante, car il savait qu’il ne se relèverait pas.

Nadja surgit derrière lui, le dépassa, laissant dans son sillage un nuage insupportable de fraîcheur et de savon au laurier, et s’amusa à se rouler dans le sable, projetant dans l’air immobile de courtes gerbes d’or.
– Tu t’es encore mis dans de sales draps, se moqua-t-elle.
Elle rit comme elle le faisait parfois, jetant à la face du monde la nacre de ses dents, secouant la masse brune de ses cheveux, perçant sa tunique des pointes de ses seins.
– Et tu n’as sauvé qu’un pot de yaourt !
L’homme ne put se retenir de sourire et une craquelure de sa lèvre supérieure se mit à saigner.
– L’entrée du canyon n’est plus très loin, dit-il tout haut.
Il se pliait en deux, ôtait ses sandales et frottait l’un après l’autre ses pieds maculés d’un sable que la sueur agglomérait en plâtre.
Quand il se redressa, Nadja était repartie.

Pas un instant, l’homme ne douta de sa raison. Ce n’était pas la première fois qu’il avait à affronter le Sahara sans vivres ni eau. Il savait que la déshydratation combinée à l’ardeur impitoyable du soleil le rendait vite sujet à des hallucinations.

Un instant, il imagina Nadja sur la terrasse de leur maison d’Al Hoceima, insouciante, à demi allongée dans le sofa de toile, une carafe d’eau au citron perlée de fraîcheur à ses pieds…
Mais il repoussa cette pensée.

Quand il eut rechaussé ses sandales, il jugea qu’il ne pouvait pas se permettre de traverser la mare de sable. Le sol meuble aurait imposé à chacun de ses pas une dépense d’énergie trop importante.
Jamais il ne parviendrait à l’autre bout.
Alors, après un regard effaré au vide qui l’entourait, aux vaguelettes de poussière dorée qui léchaient le bout de ses pieds, à la masse du Ghat Tumu, si proche qu’il aurait pu en caresser le flanc, il entreprit de contourner l’obstacle.

 

– C’est du manger de bébé, se moquait Nadja.

L’homme, parvenu au pied du Ghat Tumu, à moins d’une centaine de mètres de l’entrée du canyon, avait enfin consenti à s’arrêter.
Assis entre deux roches qui, protégées du soleil tout le jour, étaient à cette heure à peine tièdes, il avait ouvert le pot de yaourt.
– En plus, c’est dégueulasse ! ajouta-t-elle en fronçant le nez.
Il cueillait de petites boules de matière rose du bout de l’index, les collait sur sa langue au contact de laquelle elles semblaient se mettre à bouillir. Chacun des fragments de cette matière lactée emplissait sa bouche, s’y répandait, envoyait sur son palais, l’arrière de ses dents et l’orée de sa gorge des vagues de fraîcheur et de vie.
Le parfum de fraise était synthétique, artificiel, chimique, presque amer.
Nadja avait raison, c’était mauvais.
Mais c’était quand même de l’énergie, et l’homme savait que chacune de ces aigres gouttes à l’arôme industriel nourrissait son être et prolongeait sa vie.
– J‘aime bien les bébés dit-il.
– Je ne te crois pas, rétorqua Nadja, secouant sa chevelure, avec colère, cette fois.
– Crois ce que tu veux, grogna-t-il.

Il avait mangé la moitié du yaourt quand il se contraignit à replier avec soin le léger couvercle d’aluminium et à remettre le récipient de plastique dans sa poche de chemise.
A l’intérieur de sa bouche, sa langue frottait ses joues, bousculant la chair, à l’affût du moindre reste de goût de fraise.
Ayant refermé le rabat de sa poche, il examina les alentours.

Il y avait trois ans, ils étaient tombés en panne à cet endroit avec Pietri, le Rital, et celui-ci s’était livré à une réparation de fortune au moyen de vieux chiffons et d’un tortillon de fil de fer.
Il restait encore des taches d’huile noire sur certaines des pierres.
L’homme avait espéré qu’il trouverait un autre récipient pour seconder son minuscule pot de yaourt. Un de ces culs de bouteilles de plastique qu’ils remplissaient d’essence pour laver les pièces mécaniques du sable qui ne manquait jamais de les recouvrir. Ou bien une de ces boîtes de sardines dont Pietri était si friand.
Dieu savait combien ils avaient laissé de ces détritus derrière eux, au fil des ans.
Mais il n’y avait rien, que ces vagues traits noirs sur quatre ou cinq cailloux.

Sacré Rital !
Un as de la mécanique. Et qui connaissait la région aussi bien que s’il était né au fond d’une tente touareg !
Un dur. Un courageux. Le seul avec l’homme lui-même et une poignée de bandits locaux à oser s’aventurer dans cette zone du désert, si chaude et dénuée de points d’eau que les militaires gouvernementaux ne s’y hasardaient jamais.
Il les avait bien tirés d’affaire, le jour de la panne.
Et aujourd’hui, c’était grâce aux informations de Pietri que l’homme allait peut-être s’en tirer…
Le Rital avait été assassiné six mois plus tôt par des hommes d’un des clans rebelles du côté du Bordj Salaam.
Les salauds lui avaient coupé les membres un à un et l’avaient laissé saigner à mort.
Le pauvre avait monté le convoi de trop.
Nadja haussa ses minces épaules, plissa ses lèvres en une moue boudeuse.
– Il y a toujours un convoi de trop, dit-elle. Vous autres, vous ne pouvez pas vous en empêcher.
– Fous-moi la paix.
Elle haussa de nouveau les épaules, croisa ses belles jambes brunes.
– Je ne t’aime pas quand tu es comme ça.
– Tais-toi, s’il te plaît, répondit-il.

 

L’oued s’enfonçait dans la roche comme un éclair, tout d’angles et de brisures.
C’étaient deux hautes falaises de pierres brunes, par endroits ensanglantées de hachures d’oxyde de fer, sœurs dans leur cheminement chaotique, si proches l’une de l’autre qu’on s’attendait parfois à ce qu’elles se touchassent.
Tout là-haut, entre leurs sommets imprenables, serpentait une mince zébrure de feu blanc.

L’étroit défilé du sol était couvert de cailloux arrachés aux parois, tapis infernal de biseaux, de pointes, de lames et d’éclats.
Sur cette sente sûrement creusée par le Diable, obscure, presque nocturne, l’air était non seulement brûlant mais aussi épais comme une pâte, si chargé de particules qu’il semblait lui aussi de pierre.

Il y avait des heures, longue chacune de soixante siècles, que l’homme s’y était engagé, dérisoire insecte, unique poussière de vie au fond de toute cette mort, seul mouvement dans cette immobilité minérale.
Chaque pas extrayait de sa poitrine un grondement sifflant semblable à la plainte d’un chien souffrant.
Ses sandales d’un cuir si solide qu’elles lui avaient servi quatre ans, déchirées par la pierraille, n’étaient plus que deux touffes de lanières informes qui ne protégeaient même plus ses pieds de Christ en sang.
Il marchait cinq pas, parfois trois, parfois un seul et s’arrêtait, s’appuyant du torse et du front sur la roche, y plantant ses ongles pour ne pas tomber.
Il arrivait que l’oued fût si resserré que le bagnard dût s’y couler de côté, meurtri de face et de dos, gagnant chaque centimètre d’un effort comme s’il avait rampé.

De tout son être, il refusait de céder, refusait de se coucher là sur de lit de clous.
Refusait la sensation de sa langue, morceau d’étoupe qui emplissait sa bouche.
Refusait les oiseaux écarlates qui s’envolaient sous ses paupières.
Refusait les coups de piolet dont son cœur écorchait l’intérieur de sa poitrine.

Il avait passé la nuit à l’entrée du canyon, recroquevillé sur une dalle de plus en plus froide.
Au petit jour, il avait mangé la deuxième moitié du yaourt. La matière en était déjà grumeleuse, le goût si acide que malgré la soif et la faim, il avait dû surmonter des hoquets de dégoût pour l’avaler.
Nadja n’avait rien dit.
Nadja ne s’était pas montrée.
Il avait consciencieusement rangé le pot vide dans la poche poitrine de sa chemise. Maintenant, il le protégeait de la main dans les passages les plus étroits, de peur que ses reptations contre la roche n’endommageassent la fragile coque de plastique.

Enfin, elle fut là, à deux pas de lui.

Une anfractuosité triangulaire à peine plus noire que l’obscurité du monde, qu’entourait un friselis velu et grisâtre.
Devant elle s’étalaient comme des remparts, concentriques, trois arcs de cercles de cailloux tout aussi pointus mais plus petits que les autres.
Du sommet du triangle s’échappait une estafilade sinueuse comme une lézarde à la surface d’un vieux mur.

Á côté de celle-ci, une épaule contre la paroi, se tenait Pietri.
Pietri, dans sa combinaison rouge maculée de cambouis, ses espadrilles aux pieds, ce drôle de calot qu’il arborait toujours rejeté à l’arrière de son crâne. Pietri, qui le contemplait en riant, ses yeux gris brillant d’un éclat narquois.
– Zé té l’avait dit ! La source à mi chemin dou canyon avec les lichens frisés autour ! Qui cé lé meillor sour la piste ? Hé, qui cé ?
L’homme pensa « c’est toi Pietri, c’est toi » mais ne le dit pas. Ni le morceau de pierre ponce qu’était devenue sa langue, ni la plaie à vif de sa gorge ne lui auraient permis d’émettre le moindre son.

Il eut encore le réflexe de sortir le pot de yaourt de sa poche de chemise et, le tenant dans son poing, se laissa tomber au sol où il rampa, la face tendue vers l’entrée de la minuscule grotte.
Les cailloux, gardiens alertés et enragés, se jetaient à sa rencontre, lui lacéraient la poitrine, les coudes et les genoux, mais il s’en fichait.
Il plongea sa tête dans la cavité.
Le soupir d’air frais qui caressa son visage lui paru la plus belle œuvre de Dieu.
L’instant d’après, quand il colla ses lèvres écorchées sur la paroi humide du fond, son corps fut balayé par l’onde de jouissance la plus fulgurante qu’il eût jamais connue.

 

La source de Pietri n’était guère qu’un suintement avare qui, d’une très étroite crevasse, laissait sourdre une goutte d’eau toutes les trois minutes environ.
L’homme glissa dessous son pot de yaourt.
Son geste lui rappela les gobelets qu’il offrait aux becs des machines à mauvais café dans les stations service, du temps où il sillonnait l’est de la France au volant de son premier fourgon.
Il faillit en sourire mais il se retint car il ne voulait pas rouvrir ses gerçures.

Le temps que le gobelet se remplisse, l’homme l’employa à récolter les lichens du tranchant de la main.
Á les manger, éprouvant même du plaisir à leur saveur de poussière.
Á se reposer et à rafistoler ses sandales.
Elles n’étaient pas si abîmées qu’il l’avait cru. Quelques nœuds de ses doigts maladroits suffirent à les rendre de nouveau acceptables.

Il ne doutait pas de ressortir du canyon. Son expérience lui avait appris depuis longtemps que les plus longs chemins inconnus ont une manière de se raccourcir au retour.
Après, l’oasis de Dar Moktar n’était qu’à une vingtaine de kilomètres au sud-est. Là, bivouaquait souvent Cheik Amin et sa bande de forbans. Cheik était un ami. Deux ans plus tôt, avec Pietri, ils lui avaient offert un Tokarev de fabrication roumaine. Cheik ne refuserait pas de le secourir.

Avant que le pot fût tout à fait plein, il le but à petites goulées en prenant bien son temps. Puis il le replaça dans la grotte, ratissa au moyen d’une de ses sandales une large surface au sol et s’y installa pour dormir.

Au milieu de la nuit, il but de nouveau.

L’aube venue, il chercha un moyen de fermer le pot de yaourt mais, ne trouvant pas de solution, se résolut à le porter à la main.

Nadja s’approcha de lui par le défilé, dansant sur ses jolis pieds nus qu’épargnaient les pierres. Des deux mains, elle repoussa le flot de sa chevelure en arrière et se moqua :
– Dar Moktar ? Vingt bornes ? Avec un seul pot de yaourt ?
– Oui.
– Ça ne te fait que quelques gouttes !
– Elles suffiront, rétorqua l’homme.

 

Chez Nath, Saint-Sorlin d’Arves, 25-31 décembre 2016.

La dernière ombre

2 Responses to La vie et un pot de yaourt

  1. Oliv'

    On sent bien qu’il y du vécu dans le récit ! Atchao bonne semaine de création…

  2. Biloute

    Ce court récit m’a rappelé Terre des Hommes de St Ex le fameux chapitre ou il erre avec son mécanicien dans le désert libyen à côté de l’épave de son avion qu’il a craché dans les dunes un peu comme tintin et Haddock dans le Secret de la Licorne – qui d’ailleurs souffriront eux aussi de la soif. Pour St Ex en revanche le récit laisse peu d’espoir aux protagonistes et c’est une description détaillée des effets du manque d’eau et des hallucinations qui en découlent, assortie d’une observation méticuleuse de la rare faune de ce milieu tellement hostile – le désert pensez donc ! – avec la trace du petit renard des sables qui va à la recherche de minuscules escargots en prenant soin de ne pas les manger tous pour s’en laisser au prochain passage. On s’en souvient les deux aviateurs seront sauvés in extremis par des touaregs qui passaient par hasard dans le secteur.
    Et puis il y a bien sùr l’autre chapitre où il raconte l’odyssée de son collègue Guillaumet perdu dans la neige des Andes qui galère pendant 3 jours et trois nuits avant de réussir à rejoindre seul les secours et son pote Antoine à qui il dira : “ ce que j’ai fait, même une bête ne l’aurait pas fait…!”
    Ça c’est de l’aventure les vieux gars !
    S’il y a un livre de St Ex à relire que ce soit celui là ! … avec Haig bien sùr et que la muse de l’inspiration soit clémente et féconde !

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