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COLLECTION KARNAGE 01 – GOANNA MASSACRE

Publié par le 12 février 2022

 

Salut potesses et poteaux.
Aujourd’hui un extrait de
GOANNA MASSACRE, mon dernier roman, ouvrage d’écrivain cinglé publié parmi d’autres givrés dans la succulente et terrifiante collection KarnaGe, hommage avoué à la défunte et regrettée collection GORE de chez FLEUVE NOIR, aux démentes et fort rock’n roll éditions ZONE 52.

Attention, c’est écrit dessus : strictement réservé à un public averti. Et majeur.

 

 

Environs du village de Jarra-Creek, ouest extrême de l’état du Queensland, non loin de la frontière du Northern Territory. Autrement dit : le trou du cul du monde.

La musette kaki atterrit sur le lit de cailloux. Le choc des balles qui se trouvaient en vrac à l’intérieur produisit un son métallique contre la bouteille thermos.

La bête ne bougea pas.
Bien que le vieille besace de toile se fut avachie à quelques centimètres de son mufle triangulaire, elle resta figée, ses yeux cerclés d’or rigoureusement impassibles.
Elle se tenait tapie de tout son long sur ses quatre pattes griffues, le cou levé, le corps massif d’un gris presque noir quasiment invisible dans l’ombre du fond du cratère.

Deux boots au cuir éraflé vinrent s’enfoncer à leur tour dans les graviers, rejoignant la musette.
La bête ne bougea toujours pas.
– Nom de merde !
Le propriétaire des godasses fit un bond en arrière. Un homme aux longs cheveux gris clairsemés, en jeans et veste militaire usée, le dos voûté par l’âge.
– Nom de pute de nom de merde !
Il se retourna vivement pour se saisir de la Winchester 94 à lunette qu’il avait posée au sol avant de sauter et la braqua sur la flaque d’ombre tout en actionnant le chien, avant de s’immobiliser, interdit.
– Ben ça !…
Il se pencha, pointant toujours la Winchester, ses yeux bleus sous la broussaille des sourcils fouillant l’ombre où se trouvait…

Rien.

Où ne se trouvait rien.

Il se redressa, releva son arme dont il posa le canon sur son épaule, d’un geste qui trahissait une longue habitude des armes.
– Alors ça, Greg, tu y es. Cette fois, tu deviens fou. Oui m’sieur. T’es sénile, mon pauvre vieux !
Il était pourtant bien sûr d’avoir vu… Là… Planqué dans le noir…
Greg Pastorius marmonna de nouveau, une manie d’homme le plus souvent seul qui pensait tout haut :
– C’est les histoires de la vieille d’hier soir qui te montent à la cervelle… Grandma Jackson, c’est comme ça qu’elle s’appelle. Une guérisseuse, oui m’sieur. Un genre de sorcière, à ce que disent les « Blackfellows »…
La vieille avec ses cheveux en crinière qui, à genoux sur le carrelage, soulevait la tête du grand type inconscient et couvert de sang. Qui roulait des yeux. Qui montrait les dents. Qui criait aux gars que des grands lézards viendraient les bouffer.
Et lui, Greg, dans son coin, attablé devant sa bière, qui n’avait pas bougé.
– J’étais trop saoul…
Et surtout, comment intervenir quand le principal agresseur était Kyle Kayes III, le surnommé « Kaiser », son patron. Et même, vu l’état de délabrement de Jarra-Creek, le seul employeur possible du coin. Kaiser et ses manières de seigneur. Kaiser et son dos raide de maître du monde. Kaiser qui entraînait les autres…

Pastorius secoua la tête pour chasser de sa cervelle à la fois les images de la veille et celle de la bestiole lovée au fond du trou.
Ça avait été une vision. Seulement une vision.
Mais oui.
Un genre d’hallucination.
La preuve qu’il avait rêvé : la taille de la bête. Ce n’était pas rare de tomber sur des goannas, dans le bush. Greg en avait vu de toutes sortes, des verts, des bruns, des petits, des grands, des venimeux et même des dangereux, hargneux, qui n’hésitaient pas à s’attaquer à une brebis isolée ou à un jeune kangourou… Mais, de toute une vie de berger, il n’en avait jamais vu de si gros.
– C’est leurs conneries, ça…
N’empêche, ça lui avait mis un coup. Reposant la carabine, crosse à terre, il se laissa aller le dos contre la paroi du cratère et se décoiffa de son chapeau de feutre pour essuyer d’un revers de main la mauvaise sueur que la trouille avait fait naître en travers des rigoles de son front.
– Leurs conneries d’Aborigènes, oui m’sieur…

C’était un vieux type solide et sec, au visage buriné et crevassé par la vie du bush, empreint de l’expression à la fois mélancolique et indifférente de ceux qui ont touché plus que leur lot d’emmerdes dans l’existence.
À soixante ans bien sonnés, il continuait à travailler comme berger au ranch du père Kayes.
Kaiser.
Il en était même un des derniers, vu que les jeunes du coin se tiraient les uns après les autres vers des cieux qu’ils espéraient meilleurs, ne laissant chez Kaiser en particulier et à Jarra-Creek en général que des vieux schnocks dans son genre et des paumés qui n’avaient nulle part d’autre où aller.

Greg était venu sur sa moto, une Yamaha Ténéré, qu’il avait laissée à un mile de là, parcourant le reste du chemin à pieds, car il ne voulait pas que le bruit du moteur effraie sa cible.
Le trou profond d’un peu plus d’un mètre cinquante dans lequel il venait de sauter se trouvait à une trentaine de pas d’un creek, un lit de ruisseau à sec. Au bord opposé de celui-ci s’élevait une courte butte caillouteuse couverte de buissons épineux avec, s’ouvrant à son pied comme un œil noir l’entrée d’un terrier de renard.
Pastorius l’avait repéré quelques jours plus tôt, alors qu’il cherchait les traces d’un groupe de brebis perdues – cent à cent cinquante bêtes qui s’étaient séparées pour une raison ou une autre de l’immense troupeau de plus de huit mille têtes du ranch Kayes.
Quand on était berger pour ce tyran aux allures d’officier anglais de Kaiser et que des bêtes manquaient, on ne rentrait pas au bercail sans les avoir trouvées, non m’sieur !

Les renards avaient été importés en Australie au début du XXème siècle, pour servir de proies aux chasseurs. Les riches. Les chasseurs pour le sport. Comme à peu près toutes les bestioles que l’homme avait fait l’erreur d’introduire sur l’île-continent, les goupils avaient proliféré.
On les avait laissés plus ou moins faire, jusqu’à ce que l’élevage industriel de volailles prenne de l’importance dans la région.
Pour protéger ses poulets, le comté de Mount-Elizabeth, dont dépendait Jarra-Creek, payait dix dollars pour un mâle abattu, quinze pour une femelle, et trois pour les renardeaux. Même si « Jarrachicks », le poulailler industriel local, (et autre propriété de Kaiser) avait périclité depuis l’ouverture de l’Interstate au nord, les primes d’abattage continuaient d’être versées – une bonne affaire pour un vieux berger encore costaud qui considérait qu’un dollar, c’était toujours un dollar, oui m’sieur. Aussi Greg s’était-il dit que ce serait une saine occupation, pour un dimanche matin, d’essayer de planter le laiton d’une 30-30 dans la peau d’un rouquin.

Il avait repris son fusil et, appuyé contre la paroi du puits, les coudes posés sur le bord, il visait le monticule de l’autre côté du creek. Du pouce, il réglait la mise au point sur le trou noir d’entrée du terrier.
– Viens donc, mon petit copain, murmura Greg. Sors un peu faire un tour…
Toujours cette habitude, commune à beaucoup des gardiens de bétail, qui passaient des semaines entières dans la solitude du bush, de causer tout seul.
– Tu ne veux pas te dégourdir les jambes, mon beau ? Tu ne veux pas faire plaisir à ton copain Greg ? Moi qui te consacre mon dimanche matin. Allez, sois sympa…
Les mouches l’avaient repéré et voletaient par dizaines autour de sa tête. Certaines s’étaient posées sur ses joues et gambadaient au pourtour de ses yeux et de ses lèvres, sans qu’il y prit garde, habitué qu’il était à ces millions de saletés qui vrombissaient dans l’air du bush du matin au soir.
Le canon de la Winchester reposant sur une pierre, la crosse bien calée au creux de son épaule, son œil collé à l’optique, il s’appliquait à se concentrer sur sa chasse, histoire de chasser les relents de trouille qui flottaient encore en lui.
Un lézard géant !
Ben voyons !
Vieux fou qu’il devenait, décidément ! Bientôt bon pour le Wesley Veteran Hospice de Chermside, le vieux Pastorius ! À se faire rabrouer par des infirmières aussi costaudes et moches que des sergents d’infanterie et à bouffer plus de salade de betterave rouge qu’il n’en avait ingurgité de toute sa vie, oui m’sieur.
Pourquoi pas un crocodile, comme ceux qui hantaient les marécages de la Plaine des joncs, au Vietnam, et qui leur faisaient si peur pendant les factions de nuit, à lui et à ses frères d’armes du 8ème R.A.R !…
Il ricanait tout bas, se fichant lui-même, quand se fit entendre
un léger bruit derrière lui.

Un bruit qui raviva aussitôt sa peur, comme une eau maintenue chaude qui, alors qu’on augmente d’un coup la flamme sous la casserole, se remet à bouillir à grosses bulles.
Un frottement.
Un glissement qui ne pouvait être provoqué par rien d’autre qu’une bête rampante.
Par rien d’autre que par…

Greg se retourna d’un bloc. Les yeux bleus agrandis par la terreur dans leur entourage de rides, il découvrit ce qu’il s’attendait à voir sans y croire encore. A deux pas de lui, au fond du cratère, là où il se trouvait tout à l’heure, se tenait de nouveau allongé l’énorme lézard noir tacheté de blanc.
– Sacré nom de pute !
En bon chasseur, malgré la panique qui déferlait en lui et l’absurdité d’une telle pensée, il se dit que l’horrible bestiole ferait un beau trophée. Une fois empaillé, un monstre pareil vaudrait son pensant de biftons, surtout avec ce losange rouge sur le dessus de la tête, qui brillait quasiment comme la veilleuse d’un appareil électrique.
– Attends voir…
Il amena doucement son fusil, l’abaissa, le braqua sur la bête.
– Attends voir, Satan…
Il posa le doigt sur la détente, mais n’acheva pas son geste.
Alors que ses yeux venaient de rencontrer ceux du goanna qui levait la tête vers lui, il se figea et tout son être s’emplit d’un froid mortel.
Les pupilles noires, en apparence dures comme du verre, luisaient d’une intelligence féroce.
D’une méchanceté sans nom.
D’une haine mortelle.
Greg ressentit l’effarante impression d’avoir la cervelle coupée en deux. Une partie lui disait qu’il se faisait des idées et que le goanna noir, pour gros qu’il fut, n’était jamais qu’une bête du bush en quête de son casse-croûte.
Puni… Mort… Homme blanc… Puni…
L’autre moitié lui hurlait que c’était un monstre sorti de l’enfer animé par l’envie de tuer.
Et des deux voix, c’était la seconde la plus convaincante.
La seconde, implacable, qui paralysait tous ses membres, refroidissait son sang, transformait les battements de son cœur en coups de marteau contre ses côtes…
Homme blanc… Mort…
Les mots sifflaient dans sa tête. Pas exactement des mots. Plutôt des impressions. Des sentiments, mais si précis, si douloureux, si menaçants…

Trois ans plus tôt, alors qu’on lui avait détecté une tumeur opaque au poumon, il avait passé un scanner au Memorial Hospital de Mount-Elizabeth. Avant de l’enfourner dans la bon dieu de machine, le toubib lui avait injecté un liquide colorant en le prévenant :
– Ça va chauffer mais ce n’est pas grave…
Il avait senti cette saloperie presque brûlante progresser le long de ses veines, alors que la voix de robot de la machine lui ordonnait :
– Gonflez vos poumons !

À présent, c’était pareil.
Sauf que le produit était glacial, comme un gel presque solide, un concentré de toutes les frayeurs du monde, qui s’insinuait dans son être, depuis sa poitrine , dans ses épaules, puis le long de ses bras, le long de ses cuisses, dans son sexe même, qui devenait un bloc de glace.
Ce n’était pas possible. Tout simplement pas possible.
Non m’sieur, ça n’existait pas dans la nature.
Greg avait traqué et tué des dizaines d’animaux. Des coyotes. Des chats sauvages. Des kangourous. Des renards…
Les bêtes ne pensaient pas.
Elles n’étaient qu’instinct. Elles n’élaboraient pas de plan.
Elles ne projetaient pas de tuer les humains !

Au milieu de ce cauchemar paralysant dans lequel il se trouvait, il vit la bête se tasser sur ses grosses pattes arrière, muscles bandés, se préparant à bondir et se projeter en hauteur, de toute sa masse, en un bond prodigieux.
BANG !
Il avait tiré. Son doigt avait pressé la détente.
Pressé ? Non : écrasé la détente.
Le geste réflexe d’un chasseur chevronné et d’un soldat qui s’était tiré des situations les plus désespérées dans la jungle des petits hommes innombrables.
Et il avait tiré juste. Fauchée en l’air, déchiquetée en son milieu par la 30-30 décochée à bout portant, la bête retomba au sol en deux morceaux. D’un côté, la majeure partie du corps, avec les pattes arrières massives et bourrelées de muscles qui cherchaient encore à cavaler, bousculant les cailloux sous leurs griffes, tandis que la queue fouettait le sol à grands coups. De l’autre, à quelques centimètres des boots de Greg, la partie supérieure, avec l’amorce des épaules et la formidable gueule qui mâchait le vide, découvrant des dents larges, à la fois courbe et pointues, disposées en désordre, certaines de travers, d’autres se chevauchant les unes sur les autres.
– Dans le mille, salope ! Exulta Greg. Et le sourire élargissait sa bouche semblait repousser le réseau de crevasses de sa vieille face burinée vers les tempes.
– En plein d’dans ! Oui ! OUI M’SIEUR !
Il leva haut la Remington et en abattit la crosse à trois reprises sur la gueule dont les mâchoires persistaient à s’ouvrir et se refermer.
– Tiens ! Et tiens ! Crève !

Il levait une quatrième fois son arme quand il s’immobilisa.
Devant lui, à hauteur de son visage, sur le rebord du cratère, était apparu un autre goanna.

Pas un autre. Le même.
Avec le même long corps massif d’un gris presque noir, tâché des mêmes motifs blancs, comme frottés à la craie, les même yeux aux cercles d’or, la même gueule aux dents de requin. Le même losange rouge rubis au milieu du front.

Apparu.

Il ne s’était pas glissé jusqu’au bord du puits, il ne s’était pas coulé de dessous une pierre. Il n‘était pas accouru d’on ne savait où. Il s’était matérialisé soudain, mufle en l’air, posé de tout son poids sur ses griffes en forme de bec de perroquet qui paraissaient prêtes à percer la roche, tant elles étaient pointues.

Greg laissa retomber son fusil, la main serrée sur le canon. Son sourire s’effaça. Dans ses yeux toujours écarquillés ne se lisait plus la peur, mais une sorte d’étonnement fataliste. Même son cœur, qui, quelques instants plus tôt, cognait dans sa poitrine à lui défoncer les côtes, ralentissait, s’apaisait, retrouvait un bon vieux ka-boum, ka-boum, ka-boum bien pépère.
Il était cuit.
C’était l’évidence, oui m’sieur.
Ce qu’il avait devant lui était à la fois implacable et inexplicable. Et s’il y avait une explication quelque-part, il ne la saurait jamais.
Alors, ce n’était même plus la peine d’avoir la frousse…
À quoi bon ?

Il ne se retourna pas, ni même ne prit la peine de jeter un regard par-dessus son épaule quand il entendit derrière lui des froissements de cailloux dérangés par des griffes, le frottement d’un ventre sur le sol, le claquement répété, impatient, d’une puissante queue sur une pierre.
Un troisième goanna.
Homme blanc… Mort… Punition…
Bon dieu, combien étaient-ils, ces démons ?
La bête devant lui se tassa sur ses pattes arrière et bondit de ce saut de crapaud qui paraissait une des caractéristiques de l’espèce.
Greg sentit les ongles s’enfoncer dans la chair de sa poitrine comme autant de couteaux. Il eut conscience du mouvement sinueux du goanna qui l’escaladait, et l’enfouissement brutal de son mufle au creux de son cou, cherchant la carotide.
Avec autant d’indifférence, il reçut le corps de l’autre bestiole sur le dos et le début de la morsure sur sa nuque. À l’intérieur de lui-même, il écouta le fracas effroyablement sonore de ses cervicales brisées et des déchirements des cartilages de sa carotide.

Dans ce qui lui restait de conscience, il pensa qu’il avait eu tort d’avoir autant la trouille au Vietnam, qu’il aurait été moins pénible de crever là-bas, de la main d’un des petits guerriers en pyjama, dans la fièvre d’un combat, qu’ici et maintenant, sous les dents de créatures surgies d’un enfer incompréhensible.
Et qu’il ne lâcherait pas son fusil, la main serrée à bloc sur le canon..
Non m’sieur.
Il ne leur ferait pas ce plaisir.

Non m’sie…

 

Pour commander, c’est ici : http://zone52-web.blogspot.com/p/edition.html

Et c’est MAINTENANT. Ou sinon…


Les semaines prochaines, cadeaux : des extraits des opus de mes nouveaux confrères, les dangerous kids de la Zone 52 :
COSMOS CANNIBALE (Jérémie Grima), BABY TRAP (Patrick Herr Sang), ACID COP (Zaroff) et SANCTIONS (Talion)

Ça va SAIGNER sur blog.thierryponcet.net !!!

 

(À suivre)

 

 

JE T'AIME 2.0
COLLECTION KARNAGE 02 - COSMOS CANNIBALE

One Response to COLLECTION KARNAGE 01 – GOANNA MASSACRE

  1. Christophe

    Remington ou Winchester ?

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