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Le Sang des Sirènes – 15 : Fiesta

Publié par le 24 octobre 2015

 

 

De retour à la cuisine, Ferraj balance des ordres aux dames.

Elles écoutent, paupières baissées.
Saïda est accroupie devant la bassine emplie d’une eau fumante et graisseuse, où trempent les ustensiles de tambouille. Sa mère remue quelque chose dans un des deux grands tajines. Les volutes qui s’en échappent portent à mes narines un parfum d’épices et d’olives.

Lourd, le parfum. Epais. Presque solide.
Délicieux.
Envoûtant.

D’un geste, Ferraj commande à la jeune de le rejoindre.
S’ensuit un bref échange de répliques. C’est en arabe, mais je n’ai guère de mal à m’écrire les sous-titres.
Lui : « Viens là ! »
Elle : « Mais je n’ai pas fini ma vaisselle… »
Lui : « Amène-toi, je te dis ! »

Saïda se lève, yeux humbles sous les longs cils. Se saisit d’un chiffon. Essuie ses mains rougies. Obéit.

Alors qu’ils sortent tous les deux, Ferraj m’envoie un clin d’œil.
– Tout de suite on revient, avec la petite. Tu vas voir, Ferraj il a préparé la surprise !

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Zohra prend la place de sa fille, devant la bassine à vaisselle, assise sur ses talons, ses pieds nus de chaque côté du récipient, plaqués au sol encore humide.

Je m’approche du fourneau. L’un des grands plats est fermé par un haut couvercle pointu. L’autre non.
Je me penche. Dans un jus doré surnagent des cubes de viande roussis, des quartiers de patates blondes, des carottes luisantes.

J’inhale à fond, m’emplissant de ce brouillard odorant.
– Ça sent bon, dis-je.
Zohra lève brièvement les yeux vers moi sans répondre, essuyant soigneusement la lame du grand couteau qui lui a servi tout à l’heure à vider le veau et achever le chien.
– Ma parole, ça donne faim !

Elle ne répond toujours pas, yeux fixés sur le couteau. Pourtant, je suis sûr qu’elle me comprend.
Je demande :
– Il y a quelqu’un d’autre que nous dans la maison ?
Toujours pas de réaction. Elle pose le couteau, entreprend de frotter une gamelle.
– Ferraj a vu un homme, poursuis-je. Enfin… il a cru voir un homme se cacher dans l’étable. On y est allés, mais on n’a trouvé personne. Que des chats.
Elle ne cesse pas de frotter, ne lève pas la tête, mais je jurerais avoir vu un bref sourire flotter sur ses lèvres.
J’insiste :
– Tu as quelque chose à dire sur la question ?
Elle relève la tête.
– Oui, fait-elle.
– Oui quoi ?
– Oui, il y a des chats là-bas.

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On l’entend venir.
Rire d’ivre diable, follement content de soi. Exclamations d’extase en arabe. Sifflement à trois notes d’admiration pour une fille. Talons des santiags qui cognent, avec, en écho plus sec, pointu, le bruit de bec d’oiseau picorant de chaussures de femme.

Une gonzesse inconnue fait irruption dans la cuisine.
Belle à tomber, la gadji. Sexy. Salace, même.

Ses cheveux libres en cascade s’étalent en flots onduleux, noir corbeau, sur les épaules.
Nues, les épaules. Fines. Halées. Dévoilées jusqu’à la naissance des seins.
Ceux-ci contenus dans un étroit bustier blanc à décolleté de dentelles coquines, qui met en valeur, à l’étal, le sillon bien marqué entre les deux globes.
Aux hanches, une jupe de jean faussement rapiécée, courte à ras la touffe, offrant au regard toute une distance de gambettes brunes, cambrées et musclées.
Aux pieds les escarpins rouges que j’ai remarqués en déchargeant la remorque.
Affûtées de partout, les pompes. De la pointe et du talon. Etroites. Enserrant des pieds maladroits qui vacillent, chevilles prêtes à se tordre.

Au visage, de la peinture étalée comme à coups de pouce.
Grotesque.
Du bleu sur les paupières. Des pommettes roses de poupée. A la bouche du sang presque noir. Epais. Luisant.

Sans oublier, parsemés sur ce tableau de fille de joie, les traits toujours présents de la paysanne.
La fille de ferme, planquée sous la panoplie.

Les avant-bras striés de fines écorchures récoltées aux épines des buissons.
Les mains rouges et trop larges, terriennes, aux doigts courts, les ongles carrés, ébréchés par les travaux.
Les pieds maculés de poussière dans leurs escarpins. Le grossier cerceau d’argent toujours scellé à la cheville droite…

Un pas derrière l’apparition, les deux bras fermés sur une gerbe de goulots de bouteilles, Ferraj triomphe.
– Tu vois la métamorphose ? Hein, dis, Français, tu la vois comment je lui ai transformé en vraie fille, la petite ?
Il rit de contentement, tête levée, bouche ouverte.
Impossible de croire, ne l’ayant pas vu, que le même homme sortait pâle et tremblant, doutant de lui et des choses, moins d’une demi heure plus tôt.
– Ferraj, c’est le magicien de Dieu, tu le vois ?

Je pense qu’il a seulement déguisé Saïda en putain, mais je garde mes réflexions pour moi.

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

On boit.

Ferraj boit.
A faire peur.
Il s’est approprié un gobelet d’émail qu’il ne cesse d’emplir de whisky ou de gin, selon la bouteille qui lui tombe sous la main.

Assis le dos au mur, jambes étalées devant lui, bottes sur la paille tressée qui nous sert de nappe, éclairé en plein par la lampe à gaz qu’il a placée près de lui, la môme Saïda lovée contre lui, il semble une marionnette folle, un automate déréglé enfermé dans un cycle.

Un rire dément.
Une rasade.
Un pelotage de Saïda.
Une rasade.
Une gueulante en arabe.
Une rasade.
Une bouffée du joint roulé par Zohra.
Une rasade.
Une bouchée de pain trempé dans le ragoût de veau.
Une rasade…

Je bois.
Volontairement. Désespérément. Obstinément.

J’ai décidé que la soûlerie me permettrait de m’échapper.
Je n’en peux plus. La tension permanente qui règne autour de Ferraj. Le mystère qui empoisse cette casbah du bout des mondes. Ces gens étranges et l’espèce de menace larvée qui semble émaner d’eux…

Epuisé, je suis.
Marre de tout.
A en vomir. A en hurler.

Alors, boire. Boire et oublier.
J’ai chopé une bouteille de scotch. Ai arraché à l’aide d’un tournevis tordu le bouchon de plastique du fisc espagnol. Picole au goulot, goulée après goulée.
Et que le diable m’emporte, si ce n’est déjà fait !

Saïda boit.
S’enfile sans rechigner les gorgées que Ferraj lui verse de son gobelet dans la bouche.
Elle avale et rigole, ses grands yeux noirs chavirés.
Rigole encore à chacune des obscénités de l’homme.
Bien fort, le rire. A la fois aigu et rauque. Le ricanement soûl d’une entraîneuse de bar.
Elle accepte sans broncher la main sur ses hanches et ses seins.
Reboit encore.
Passe une langue gourmande sur ses lèvres salopées de rouge.
Boit…

Zohra boit.
Elle a posé près d’elle une longue bouteille carrée pleine d’une liqueur transparente qui sent le fruit et une odeur vaguement déplaisante, âcre, comme une senteur d’essence.
Ferraj lui ayant confié sa briquette de shit, elle ne cesse de rouler des joints, mélangeant dans le creux de sa main la drogue au tabac de cigarettes Winston éventrées.
A chaque fois qu’elle tend le cône terminé à Ferraj, celui-ci lui tend son gobelet.
Elle boit une lampée.
Puis lui tend à son tour une tasse remplie de sa liqueur au parfum de gasoil.

Et Ferraj boit…

–––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––––

Les heures passent.

Combien ? Je l’ignore.
Tout est devenu confus dans cette petite pièce envahie de cadavres de boutanches, de bouffe et de restes, plafonnée d’un nuage de fumée de haschich et de veau bouilli, éclairée par une lanterne et des bougies.

Je n’y vois plus que par une étroite fenêtre, fente de vision qui se trouble et se dédouble à tout moment.
Mes pensées se délitent, se succèdent sans logique, fiévreuses, me donnant envie de rigoler, un instant après que j’ai cru éclater en sanglots.

Mon environnement n’est plus que tableaux épars, déchirés, au fil desquels je ne suis plus capable de distinguer les cauchemars imaginaires du cauchemar réel.

Il y a Zohra, à genoux, le dos courbé et soumis devant les bottes de Ferraj qui l’accable d’insultes et de sarcasmes, pendant que Saïda rit de sa mère, se colle excitée à l’homme et lui murmure des encouragements à l’oreille…

Il y a Saïda, dépoitraillée, seins pointus à l’air, minijupe troussée, qui fait boire de cet alcool transparent fleurant le gasoil à Ferraj. Et lui qui tête comme un enfant le goulot de la bouteille carrée…

Zohra qui danse sur une musique jaillie de l’appareil à cassettes soudain apparu de je ne sais où, se déhanche et se tord en mesure, tandis que Ferraj et Saïda rient d’elle et battent des mains…

Il y a la nuit dans le patio, le vent frais qui balaie mon visage baigné de sueur, alors que je dégueule, plié en deux, les doigts crochés au grillage du poulailler.

De la cuisine s’enfuient de la lumière, de la musique, des cris et des rires. Je voudrais y retourner, ne pas rester dans cette obscurité qui m’emplit de trouille, préférer la folie de cette pièce aux menaces de la nuit…

Mais je n’ai plus de forces.
Il faut que je me repose quelques minutes.
Après, j’irai… Là-bas où ça danse et ça rit… Là-bas…

Je tente de me relever, retombe et sombre dans un sommeil noir comme un coma.

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– Français ! Françaaaaaaaiiiis !

On m’appelle.
Ça vient de très loin, on dirait…

– Haig !…

J’ouvre les yeux.
Le ciel est peint en gris. La première lueur de l’aube.
Je suis couché sur les dalles, au pied du poulailler.
Le sang bat dans ma tête. Je ne sais quel enfoiré m’enfonce à coups de marteau un tournevis en travers des tempes.

C’est Ferraj qui m’appelle.
Qui hurle, d’une voix pleine d’effroi.

– Au secours, au nom de Dieu !…

 

(A suivre)

 

Le Sang des Sirènes - 04 : Cavale

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