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PHNOM PENH

Publié par le 23 février 2014

PSAH
(marché)

 

Y’en a cinq, des Psahs.

Phom Penh, ça n’existe que là :
Cinq îles
Sur la mer de ruines.

L’Archipel de la Survie.
Psah Thmey, le central,
Psah O Russeï, au stade olympique,
Psah Kandal, alcool, tabacs et défonces,
Psah Tou tol pong, celui qu’ont laissé les Russes,
Psah Dtek klav, les Eaux troubles,
Où se dealent les flingues,
Les mines antipersonnel à trois sapèques.

Pas vrai que c’est beau
Comme une légende de carte marine ?

Oleg Bektachi, c’est son copain, au Hobo.
Un ancien diplomate bulgare.
Oleg Bektachi, c’est un malin.
Quand les autres ont fui l’ambassade,
il a volé l’arsenal, les flingots.
Et les camions.
Et un plein hangar de gasoil.
Depuis, il revend à qui paie bien.
Oleg Bektachi, il pense le Hobo,
c’est un vrai copain.

Le Hobo il manque de se casser la gueule.
Se récupère sur trois pas.
« Ptiuuuuuuuuuuu ! »
Un vieux porteur lui fonce dessus,
plié sur son diable à roues de fer.
« Ptiuuu ! »
Aigu.
Impératif.
Comme tu chasses un chien de ton chemin.
Ralentit même pas.
Se magne.
Jambes arquées, coudes levés.
Machine de muscles de cuivre.
Le cul recouvert d’un vieux pagne.
« Ptiuuuuuu ! »
Puis disparait dans une travée obscure.

Le Hobo il titube,
rebondit sur une gosse.
Chiffon sur la tête, yeux en virgules,
des fleurs de lotus plein les bras.
Le Hobo il part, part, part.
Il danse.
Repart en avant.
« Oleg Bektachi, me lâche pas mon poteau ! »
qu’il gueule le Hobo.
A peine l’aube et déjà bourré.
C’est sa faute à Oleg Bektachi,
il pense le Hobo.
La bouteille entière de rhum
dans les cafés du matin.
Putain,
ça se refuse pas du rhum cubain.

Autour du Hobo, on braille,
on rigole,
on bouscule.
Faces hagardes de coolies,
couleur de cendre.
Visages austères des vieux communistes.
Têtes de squelettes des moines,
toges safran, yeux soumis, pieds dans la merde.

Et les gamins, dis !
Grands yeux noirs de famine.
Furtifs. Happeurs. Voleurs.
Se faufilent dans la forêt des jambes.
Se glissent entre les paniers.
Se planquent quand ils ont repéré
les deux étrangers.
Attendent de voir
si y’a quelque chose à choper.

Et aïe, toutes ces femmes !
Etudiantes aux paupières timides,
maigres dans leurs jupes bleues.
Les matrones en groupes d’assaut,
lentes reines de graisse aux gros nichons.
Et toutes ces mamas tragiques
chargées de marmailles
aux faces d’exode.

Et ça pue, l’ami.
La viande à mouches.
Les parfums trop sucrés.
La tripe.
Le poisson pourri.
Ça pue la crasse de foule.
Ça pue bon la vie qui reprend.

Le Hobo il se roule là-dedans.
Fonce. S’enfonce.
Plonge.
Bondis. Rebondis.
Danse.
Le plein de rhum et c’est la transe.

On le cogne de l’épaule.
Le happe.
Lui gueule dessus.
Le Hobo il s’en fout il balance,
les narines pleines,
les yeux embués par les fumées des marmites,

Oh jésus, jésus, voilà Oleg Bektachi qui glisse.
Une flaque de gras. Le sol c’est un caniveau.
Oleg Bektachi rattrape de justesse
ses lunettes au bout de son nez.
Parole, il se dit le Hobo,
Oleg Bektachi il est encore plus saoul que moi !

Les marchandes se foutent d’eux,
avec leurs seins qui ballotent de rire,
leurs grandes dents grises.
Ça les fait rire ?
Le Hobo il s’en fout il rigole aussi.
Aux éclats.
La gueule ouverte.
A pleine voix.
Oleg Bektachi, mon copain, il se dit,
lâche pas ma main !
Sinon on va se perdre.
On se retrouvera jamais.
On se cherchera des jours.
Finira par crever quelque part dans la multitude.
Finiront par nous vendre
aux étalages des porcs,
en morceaux roses sanglants….

« Salut, ma jolie ! »
Le Hobo et Oleg Bektachi
s’échouent.
Une petite table parmi cent autres.
Une vieille femme qui
Ricane
dans l’ombre d’une bâche en sacs de riz.
Une marmite sur un brasero de glaise cuite.
« Qu’est-ce que tu sers, ma belle ?
Soupe ?
Nouilles et viande de buffle ?
Sers deux portions ! »

Le cul sur un banc dur.
La soupe brûlante.
Pâtes tendres et piment
dur.
« Et des bières, ma jolie !…
T’en a pas ?
Grouille-toi de demander à une voisine
elle va te trouver ça
 – à la bonne heure ! »
Boules de viande.
Germes de soja gluant.
Fournaise au ventre.
Du solide après soixante-douze heures de cuite.
Le paradis !

La femme elle les observe depuis son antre.
Masque de rides et d’angles,
la peau comme du cuir,
les cheveux des pailles d’argent.
Le regard qui brille, putain qui brille.
Les mêmes yeux qu’elle avait gamine.
Deux billes de charbon.
Les étincelles au fond.
T’en a passé des drames, la vieille !
A couru des chemins, les pieds en sang.
A vu mourir ses enfants.
T’a passé un siècle, deux siècles, trois siècles
et autant de mondes.
T’a crevé trois maris.
Si pas huit.
Ou neuf.
Ou dix.
T’en tuerais encore un, facile.

Le Hobo il avale son dernier nid de nouilles,
il rigole :
« Oleg Bektachi si t’as jamais vu une belle femme,
regarde devant toi.
Tu veux pas te marier ?
Moi, si ! »
Le Hobo il hèle la femme :
« Eh, tu veux te marier avec moi ? »
La vieille se marre.
Le Hobo il se jette par terre,
à genoux,
les mains qui supplient.
« Epouse-moi,
reine des femmes ! »

Oleg Bektachi il rigole
si fort
qu’il tombe.
Renverse la marmite.
Toute la soupe dans la bouillasse.

Oleg Bektachi et le Hobo ils fuient.
En courant.
En beuglant.
En gueulant de rire.
« Viens vite, Oleg Bektachi
mon copain,
la vieille elle va
nous découper,
elle nous vendra dans sa soupe
on aura mauvais goût,
viens vite mon pote il faut courir !… »

Ils sont loin que la vielle femme gueule
glapit
encore,
sa machette à viande au poing brandie.

 

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SURABAYA
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