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Les Mystères du Sexe en Littérature (confiture) 09

Publié par le 9 novembre 2019

 

En attendant la reprise dans ses pages d’une nouvelle aventure romanesque (bientôt… bientôt…), ou peut-être bien filmesque, après tout, en tous cas bientôt, on continue sur les charmants chemins des mystères de la chair, avec un extrait de… Ah, mince, j’ai oublié. En tout cas, c’est écrit par… euh… Sapristi, impossible de m’rappeler !…

Un carré de ciel noir étoilé, où s’effilaient des nuées bleuâtres, dominait le patio blanc. Tout un étage brillait, éclairé par la lune, et le reste de la cour reposait dans une ombre confidentielle.
Concha s’étendit à l’orientale sur une natte. Je m’assis auprès d’elle et elle prit ma main.
« Mon ami, me dit-elle, m’aimerez-vous ?
– Tu le demandes ?
– Combien de temps m’aimerez-vous ? »
Je redoute ces questions que posent toutes les femmes, et auxquelles on ne peut répondre que par les pires banalités.
« Et quand je serai moins jolie, m’aimerez-vous encore ?… Et quand je serai vieille, tout à fait vieille, m’aimerez-vous encore ? Dis-le moi, mon cœur. Quand même ce ne serait pas vrai, j’ai besoin que tu me le dises et que tu me donnes des forces. Tu vois, je t’ai promis pour ce soir, mais je ne sais pas du tout si j’en aurai le courage… Je ne sais même pas si tu le mérites. Ah ! Sainte Mère de Dieu ! Si je me trompais sur toi, il me semble que toute ma vie en serait perdue. Je ne suis pas de ces filles qui vont chez Juan et chez Miguel, et de là chez Antonio. Après toi je n’en aimerai plus d’autre et, si tu me quittes, je serai comme morte. »
Elle se mordit la lèvre avec une plainte oppressée, en fixant les yeux dans le vide, mais le mouvement de sa bouche s’acheva en sourire.
« J’ai grandi, depuis six mois. Déjà je ne peux plus agrafer mes corsages de l’été dernier. Ouvre celui-ci, tu verras comme je suis belle. »
Si je le lui avais demandé, elle ne l’eût sans doute pas permis, car je commençais à douter que cette nuit d’entretiens s’achevât jamais en nuit d’amour ; mais je ne la touchais plus : elle se rapprocha.
Hélas ! Les seins que je mis à nu en ouvrant ce corsage gonflé étaient des fruits de Terre Promise. Qu’il en soit de si beaux, c’est ce que je ne sais point. Eux-mêmes, je ne les vis jamais comparables à leur forme de ce soir-là. Les seins sont des êtres vivants qui ont leur enfance et leur déclin. Je crois fermement que j’ai vu ceux-ci pendant leur éclair de perfection.

Elle, cependant, avait tiré du milieu d’eux un scapulaire de drap neuf et elle le baisait pieusement, en surveillant mon émotion du coin de son œil à demi fermé.
« Alors, je vous plais ? »
Je la repris dans mes bras.
« Non, tout à l’heure.
– Qu’y a-t-il encore ?
– Je ne suis pas disposée, voilà tout. »

Et elle referma son corsage.

Vraiment je souffrais. Maintenant je la suppliais presque avec brusquerie en luttant contre ses mains qui redevenaient protectrices. Je l’aurais chérie et malmenée à la fois. Son obstination à me séduire et à me repousser, ce manège qui durait depuis un an déjà et redoublait à la suprême minute où j’en attendais le dénouement, arrivait à exaspérer ma tendresse la plus patiente.
« Ma petite, lui dis-je, tu te joues de moi, mais prends garde que je ne me lasse.
– C’est ainsi ? Eh bien, je ne vous aimerai même pas aujourd’hui, don Mateo, À demain.
– Je ne reviendrai plus.
– Vous reviendrez demain. »
Furieux, je remis mon chapeau et sortis, déterminé à ne plus la revoir.

Je tins ma résolution jusqu’à l’heure où je m’endormis, mais mon réveil fut lamentable.
Et quelle journée, je m’en souviens !
Malgré mon serment intérieur, je pris la route de Séville. J’étais attiré vers elle par un invincible puissance ; je crus que ma volonté avait cessé d’être ; je ne pouvais plus décider de la direction de mes pas.
Pendant trois heures de fièvre et de lutte avec moi-même, j’errai dans la calle Amor de Dios, derrière la rue où demeurait Concha, toujours sur le point de parcourir les vingt pas qui me séparaient d’elle… Enfin je l’emportai, je partis presque en courant dans la campagne et je ne frappai point à la fenêtre adorée, mais quel misérable triomphe !

Le lendemain, elle était chez moi.

« Puisque vous n’avez pas voulu venir, c’est moi qui viens à vous, me dit-elle. Direz-vous encore que je ne vous aime point ? »
Monsieur, je me serais jeté à ses pieds.
« Vite, montrez-moi votre chambre, ajouta-t-elle. Je ne veux pas que vous m’accusiez de nonchalance, aujourd’hui. Croyez-vous que je ne sois pas impatiente, moi aussi ? Vous seriez bien surpris si vous saviez ce que je pense. »
Mais dès qu’elle fut entrée, elle se reprit :
« Non, au fait, pas celle-ci. Il y a eu trop de femmes dans ce vilain lit. Ce n’est pas une chambre qu’il faut à une mozita. Prenons-en une autre, une chambre d’amis, qui ne soit à personne. Voulez-vous ? »

C’était encore une heure d’attente. Il fallait ouvrir les fenêtres, mettre des draps, balayer…
Enfin, tout fut prêt, et nous montâmes.

Dire que j’étais cette fois assuré de réussir, je ne l’oserais ; mais enfin j’avais des espérances. Chez moi, seule, sans protection contre mon sentiment si connu d’elle, il me semblait improbable qu’elle se fût risquée avant d’avoir fait en pensée le sacrifice qu’elle prétendait m’offrir…
Dès que nous fûmes seuls, elle défit sa mantille, qui était attachée avec quatorze épingles à ses cheveux et à son corsage, puis, très simplement, elle se déshabilla. J’avoue qu’au lieu de l’aider, je retardai plutôt ce long travail, et que vingt fois je l’interrompis pour poser mes lèvres sur ses bras nus, ses épaules rondes, ses seins fermes, sa nuque brune. Je regardais son corps apparaître de place en place, aux limites du linge, et je me persuadais que cette jeune peau rebelle allait enfin se livrer.

« Eh bien, ai-je tenu ma promesse ? dit-elle, en serrant sa chemise à la taille comme pour mouler son corps souple. Fermez les jalousies, il fait une lumière odieuse dans cette chambre. »
J’obéis, et pendant ce temps, elle se coucha silencieusement dans le lit profond. Je la voyais à travers la moustiquaire, blanche comme une apparition de théâtre derrière un rideau de gaze…
Que vous dirais-je, monsieur ? Vous avez deviné que cette fois encore je fus ridicule et joué. Je vous ai dit que cette fille était la pire des femmes et que ses inventions cruelles dépassaient toutes les bornes ; mais jusqu’ici vous ne la connaissez pas encore. C’est maintenant seulement qu’en suivant mon récit vous allez, de scène en scène, savoir qui est Concha Pérez.

Ainsi, elle était venue chez moi, pour s’abandonner, disait-elle. Ses paroles d’amour et ses engagements, vous les avez entendus. Jusqu’au dernier moment, elle se tint en amoureuse vierge qui va connaître la joie, presque en jeune mariée qui se livre à un époux ; jeune mariée sans ignorances, je le veux bien, mais pourtant émue et grave.
Eh bien, en s’habillant chez elle, cette petite misérable s’était accoutrée d’un caleçon, taillé dans une sorte de toile si raide et si forte, qu’une corne de taureau ne l’aurait pas fendue, et qui se serrait à la ceinture ainsi qu’au milieu des cuisses par des lacets d’une résistance et d’une complication inattaquables. Et voilà ce que je découvris au milieu de mon ardeur la plus éperdue, tandis que la scélérate m’expliquait sans se troubler :
« Je serai folle jusqu’où Dieu voudra, mais pas jusqu’où voudront les hommes ! »

(À suivre)

 

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2 Responses to Les Mystères du Sexe en Littérature (confiture) 09

  1. Luis

    Rien ne perd, rien ne se crée, tout se transforme… nous étions à Séville pour le départ des grandes expéditions transatlantiques, nous y parlâmes de la controverse de Valladolid adaptée au cinéma par Jean-Claude Carrière, et le voici de nouveau en collaborateur de Luis Buñuel pour cet obscur objet du désir (Carole Bouquet) qui épousa également les gracieuses courbes de Brigitte Bardot quelques décennies plus tôt devant la caméra de Julien Duvivier. De cette femme et de ce pantin publié encore avant le siècle dernier je ne savais jusqu’à l’existence, ni même de son auteur ibère, merci Thierry pour cet enrichissement… Hasta luego!

  2. Thierry Poncet

    La Femme Et Le Pantin, Pierre Louÿs, 1898. Outre les adaptations citées par l’imbattable Luis, on peut se souvenir d’un téléfilm franco-espagnol de Mario Camus, avec Pierre Arditi et la sublime Maribel Verdù dans le rôle de Conception « Concha » Perez.

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