browser icon
You are using an insecure version of your web browser. Please update your browser!
Using an outdated browser makes your computer unsafe. For a safer, faster, more enjoyable user experience, please update your browser today or try a newer browser.

Les Mystères du Sexe en Littérature (confiture) 10

Publié par le 16 novembre 2019

 

En attendant la reprise dans ses pages d’une nouvelle aventure romanesque (bientôt… bientôt…), ou peut-être bien filmesque, après tout, en tous cas bientôt, on continue sur les charmants chemins des mystères de la chair, avec un extrait de… Ah, mince, j’ai oublié. En tout cas, c’est écrit par… euh… Sapristi, impossible de m’rappeler !…

Le convoi funèbre avait déjà disparu dans l’obscur dédale des ruelles de Forcella, et les lamentations des parents, qui suivaient le char, s’éteignaient peu à peu dans le lointain. Des soldats nègres se glissaient le long des murs, ou se tenaient sur le seuil des taudis, comparant le prix d’une fille à celui d’un paquet de cigarettes ou d’une boîte de corned-beef. De toutes parts s’élevaient dans l’ombre des chuchotements, des voix rauques, des soupirs, et un bruit de pas feutrés. La lune allumait de reflets argentés le bord des toits et les balustrades des balcons, trop basse encore pour éclairer le fond des cours. Jimmy et moi, nous marchions en silence dans cette ombre dense et fétide. Arrivés devant une porte entrouverte, nous nous arrêtâmes sur le seuil.

L’intérieur du galetas était éclairé par la blanche et aveuglante lumière d’une lampe à acétylène posée sur le marbre d’une commode. Deux filles habillées de soie luisante aux couleurs criardes se tenaient debout près d’une table au milieu de la pièce. Des « perruques » de toutes formes et de toutes grandeurs, ou du moins ce qu’à première vue je pris pour des perruques, s’entassaient sur la table. Ce n’étaient en vérité que de longues mèches de cheveux blonds peignés avec soin (cheveux d’étoupe, de soie, ou véritables cheveux de femmes, je ne saurais le dire) cousues autour d’une grande boutonnière de satin rouge. Certaines de ces « perruques » étaient d’un blond doré, d’autres d’un blond pâle, d’autres encore d’une teinte de rouille, et quelques-unes de ces reflets de cuivre qu’on appelle « blond Titien ». Les unes étaient crépues, les autres frisées, d’autres encore bouclées comme une chevelure d’enfant. Les deux filles discutaient vivement, avec des cris aigus, les passant d’une main à l’autre, et jouant à s’en fouetter l’une l’autre le visage, comme si elles brandissaient quelque chasse-mouches ou une queue de cheval.

Ces deux filles opulentes et rieuses avaient un visage brun caché sous une épaisse couche de fard et de poudre très blanche, qui détachait le visage du cou comme un masque de plâtre. Leurs cheveux étaient crépus et luisants, d’une couleur jaunâtre qui révélait l’emploi de l’eau oxygénée, mais les racines des cheveux, qu’on entrevoyait sous l’éclat de l’or faux, paraissaient noires. Leurs sourcils aussi étaient noirs, et noir le duvet du visage, qui, blanchi par la poudre, s’épaississait et devenait plus sombre au-dessus de la lèvre supérieure et le long de la mâchoire jusqu’aux oreilles, où, prenant brusquement une couleur d’étoupe, il se confondait avec l’or faux des cheveux. Elles avaient les yeux vifs et très noirs, les lèvres d’une couleur corail, que le rouge, éteignant l’éclat naturel du sang, vieillissait étrangement. Quand nous entrâmes, elles se retournèrent en riant ; mais, baissant aussitôt la voix, comme honteuses, laissèrent tomber les « perruques » et prirent un air indifférent, lissant de leur main ouverte les plis de leur robe, ou arrangeant leurs cheveux d’un geste pudique.

Un homme était debout derrière la table. Dès qu’il nous vit entrer il s’inclina, posant ses deux mains sur la table et s’y appuyant de tout le poids de son corps, comme pour cacher et en même temps protéger sa marchandise.
« Bonsoir », dit-il.
Et il cligna de l’œil à une femme grasse et décoiffée, assise sur une chaise devant un fourneau sur lequel gargouillait une cafetière. La femme, s’étant levée avec lenteur, entassa d’un geste rapide le tas de perruques dans un pan de sa jupe, et alla aussitôt les enfermer dans la commode.
« Do you want me ? demanda l’homme en s’adressant à Jimmy.
– No, dit Jimmy, I want one of thoses strange things.
– That’s for women, dit l’homme, c’est pour les femmes, uniquement pour les femmes, only for women. Not for gentlemen.
– Not for what ? dit Jimmy.
– Not for you.You american officers. Not for american officers.
– Get out those things », dit Jimmy.
L’homme le regarda un instant dans les yeux et passa doucement sa main sur sa bouche. C’était un petit homme maigre, tout vêtu de noir, avec des yeux immobiles et sombres dans un visage couleur de cendre. Il dit lentement :
« I am an honest man. What do you want from me ? Que me voulez-vous 
– Those strange things, dit Jimmy.
Sti fetiente, dit l’homme sans sourciller, comme se parlant à lui-même. Ces salauds. Et, souriant, il ajouta : Well, I’ll show you. I like Americans. Sti fetiente. I’ll show you. »
Jusque là je n’avais pas soufflé mot. « Comment va ta sœur ? » lui demandai-je alors en italien.
L’homme me regarda, reconnut mon uniforme et sourit. Il avait l’air content, rassuré.
« Elle va bien, grâce à Dieu, me répondit-il avec un sourire complice, vous n’êtes pas un Américain, vous, mon capitaine, vous êtes un homme comme moi, vous me comprenez. Mais sti fetiente ! »
Et il fit un signe de tête à la femme, qui était restée debout le dos appuyé à la commode, dans une attitude de défense.

La femme ouvrit la commode, en tira les « perruques » et vint les disposer avec soin sur la table. Sa main était grasse, teinte jusqu’au poignet d’un jaune vif, couleur safran. Jimmy prit une de ces strange things et l’examina.
« Ce ne sont pas des perruques, dit-il.
– Non, ce ne sont pas des perruques, dit l’homme.
– À quoi servent-elles ? dit Jimmy.
– C’est pour vos nègres, dit l’homme, vos nègres aiment les blondes, et les Napolitaines sont brunes. »
Il montra quatre longs rubans de soie, cousu par l’un des bouts à la boutonnière de satin rouge, puis se tourna vers une des filles et ajouta :
« Fais-lui voir, à sto fetiente. »
Tout en riant et en se défendant par des gestes faussement pudiques, la fille prit la « perruque » que l’homme lui tendait et l’approcha de son ventre. Jimmy prit la « perruque » par les quatre rubans et l’approcha aussi de son ventre.
« Je ne vois pas à quoi cela peut servir, dit Jimmy, tandis que les deux filles riaient en se tenant la bouche.
« Montre comment on s’en sert », dit l’homme à la fille.
La fille alla s’asseoir au bord du lit, souleva sa jupe, et ouvrant les jambes plaça la « perruque »sur son pubis. C’était quelque chose de monstrueux, ce toupet de longs poils blonds – on aurait dit réellement une perruque – qui lui couvrait tout le ventre et descendait jusqu’à mi-cuisse. L’autre fille riait, en disant :
« For negros, for american negros.
– What for ? cria Jimmy en ouvrant de grands yeux.
– Negros like blondes, dit l’homme, ten dollars each. Not expensive. Buy one. »

Jimmy avait passé son poing dans cette espèce de grande boutonnière en satin rouge, et faisait tourner le « perruque » autour de son poignet. Il riait, le visage tout rouge, se penchant en avant, et par moment il fermait les yeux comme si cet accès de fou rire lui faisait mal au cœur.
« Stop, Jimmy ! » lui dis-je.
Ce poignet enfilé dans la boutonnière de la « perruque » n’était pas une chose ridicule, c’était une chose triste et horrible.
« Les femmes aussi ont perdu la guerre », dit l’homme avec un sourire étrange, en passant lentement sa main sur sa bouche.
« Non, dit Jimmy en le regardant fixement, il n’y a que les hommes qui ont perdu la guerre. Only men.
– Women too, dit l’homme en fermant à demi les yeux.
– Non, les hommes seulement », dit Jimmy d’une voix dure.
Tout à coup la fille sauta en bas du lit, et regardant Jimmy en face avec une expression triste et mauvaise :
« Vive l’Italie ! Vive l’Amérique ! elle cria, éclatant d’un rire convulsif qui lui tordait laidement la bouche.
– Let’s go, Jimmy, lui dis-je.
– That’s right » , dit Jimmy.
Il fourra la « perruque » dans sa poche, jeta sur la table un billet de mille lires, et me touchant le coude :
« Let’s go », dit-il.

Au fond de la ruelle, nous croisâmes une patrouille de M.P. armés de leurs matraques vernies de blanc. Ils marchaient en silence. Ils allaient certainement faire une battue au cœur du quartier de Forcella, repaire du marché noir. De terrasse en terrasse, de fenêtre en fenêtre, volait au-dessus de nos têtes le cri d’alarme des guetteurs qui annonçaient à l’armée du marché noir l’approche des M.P. : « Maman et Papa ! Maman et Papa ! ». À ce cri, un murmure naissait au fond des taudis : on entendait des bruits de pas, des portes qui s’ouvraient et se fermaient, des fenêtres qui grinçaient.
« Maman et Papa ! Maman et Papa ! »
Le cri volait joyeux et léger dans la lueur argentée de la lune, et les Maman et Papa se glissaient en silence le long des murs, balançant dans leur main leur bâton blanc.

Sur le seuil de l’Hôtel du Parc, où était installé le mess des officiers américains de la P.B.S. je dis à Jimmy :
« Vive l’Italie ! Vive l’Amérique !
– Shut up ! cria Jimmy. Et il cracha rageusement par terre.

(À suivre)

 

Les Mystères du Sexe en Littérature (confiture) 09
Les Mystères du Sexe en Littérature (confiture) 11

2 Responses to Les Mystères du Sexe en Littérature (confiture) 10

  1. Totò

    Forcella, quartier chaud de Napoli… Mais y a t’il réellement un quartier ne serait-ce que  » tiède  » à Napoli ?

  2. Thierry Poncet

    C’est un extrait de Les Perruques, une des chroniques napolitaines du recueil La Peau de Curzio Malaparte, traduction d’un certain René Novella, paru en France chez Denoël en 1949.

Laisser un commentaire