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Les Mystères du Sexe en Littérature (confiture) 12

Publié par le 30 novembre 2019

 

Pour clore cette série toute de chair nourrie, un écrivain à la plume âpre mais juste, simple mais profonde, l’air de rien mais forgée avec amour, personnelle mais universelle.
Ouais, rien que ça.
Et c’est moi, potesses et poteaux, qui vous le dit !
Le gars a été circassien, maçon, saltimbanque de rue, garde du corps, funambule, du genre qui traverse les précipices, boxeur… Un être humain, quoi. Entré en littérature sur le tard, il y est déjà en aventure, avec deux romans bardés de prix comme les beaux et francs bestiaux de médailles aux foires du prestige agricole :
Fils Du Feu (dont est extrait le petit bijou ci-dessous) et Quand Dieu Boxait En Amateur (plus un troisième à paraître, que je n’ai pas lu mais j’impatiente !).
J’oubliais : il s’appelle
Guy Boley et il est chez Grasset, bientôt en Folio à deux balles, ne ratez surtout pas cet homme-là !

 
Alors tu vas faire un truc, gamin, écoute-moi bien : quand l’instituteur te demandera de réciter « Les jonquilles dans le bois », tu te lèveras et tu lui réciteras mon histoire, même si tu ne la dis pas exactement pareil, avec les mots que je vais te dire, non, ce n’est pas grave, tout ce que je te demande, c’est juste de lui raconter cette histoire à la place du poème des jonquilles dans le bois. D’accord ? Et si tu ne veux pas, ou si jamais on apprend que tu nous as menti et que tu ne l’as pas récitée, ou mal, ou qu’à moitié, nous on te retrouvera à la récréation et on te taillera les oreilles en pointe, compris ?

J’acquiesce : je n’ai guère le choix.

Alors le grand benêt, entouré des trois balourds se tapant par avance sur les cuisses tellement ça va être drôle, commence son récit :

C’est l’histoire d’un homme qu’il est avec une femme. Ils se déshabillent à poil tous les deux et se couchent l’un sur l’autre comme ceux qui font de l’amour. Tu comprends ce que ça veut dire, faire de l’amour pour un homme et une femme ? Bon, je continue. À un moment, l’homme met son doigt dans la zézette de la bonne femme, enfin, on appelle ça une chatte, mais quand tu la réciteras à ton maître tu lui diras zézette parce que c’est un mot de ton âge. Bref, il lui met son doigt dans la zézette, et quand il le retire il s’aperçoit qu’il a perdu sa bague. Alors la femme lui dit de la chercher. Alors il met un doigt, puis deux, puis trois, et il dit à la bonne femme : je la trouve pas. Il parle de sa bague, tu me suis ? Bon, on continue : il trouve pas sa bague, alors la bonne femme elle dit : t’a qu’à y mettre la main. Alors il y met la main et il dit à la bonne femme : je la trouve pas. Alors la bonne femme elle dit : t’as qu’à y mettre le bras. Alors il y met le bras et il dit à la bonne femme : je la trouve toujours pas. Alors la bonne femme elle dit : t’as qu’à mettre la tête et regarder à l’intérieur. Alors il y met la tête, il y regarde mais il ressort la tête et il dit : j’y vois toujours pas ma bague. Alors la bonne femme elle dit : t’as qu’à rentrer à l’intérieur et tu la cherches mieux. Alors l’homme il rentre sa tête, ses épaules, son torse, et il pénètre à l’intérieur du ventre de la bonne femme, toujours par sa zézette, tu comprends ? Une fois qu’il est dedans, il cherche sa bague, mais la trouve toujours pas. Alors, il se met à marcher, à marcher, à marcher, toujours à l’intérieur du ventre de la bonne femme : y trouve toujours pas sa bague. Quand tout à coup, alors qu’il avait déjà fait pas mal de kilomètres, il tombe sur un hussard. Alors l’homme qui cherchait sa bague s’arrête de marcher et il demande au hussard : qu’est-ce que vous faites là, vous ? Et le hussard répond : je cherche mon cheval.

Quand il est rentré en classe, ce matin, à peine avait-il déposé son cartable sur la table que le maître, allez savoir pourquoi, l’a interrogé, lui, en premier, comme ça, à froid. L’enfant, surpris et encore commotionné par l’attitude et l’injonction des grands, a bafouillé un peu, prétexté un mal de ventre auquel l’instituteur a répondu par un truc du genre « oh là, on me la fait pas à moi, alors comme ça on n’a pas appris sa récitation ? » auquel le gosse a répondu par un truc du genre « si, monsieur, j’ai appris ma récitation mais j’ai mal au ventre » et pour le prouver il s’est mis à réciter d’une traite et sans trou de mémoire ni bafouillage excessif « Les jonquilles dans le bois » à la suite de quoi le maître lui a permis de se diriger vers les toilettes où il a passé une grande partie de la matinée et où nous nous trouvons actuellement lors de cette récréation qui ne devrait pas tarder à s’achever si nos pendules sont justes.

Mais il n’a plus peur, l’enfant. On a cru un moment qu’il était volontairement demeuré dans cet endroit insane pour échapper aux grands et à leur punition. Ce qui n’est pas exactement la vérité. On est parvenu, agenouillé à ses côtés, à parler avec lui et il nous l’a affirmé : non, il n’a plus peur de ces quatre benêts censés tailler ses deux oreilles en pointe. Au début, oui, il reconnaît qu’il est venu ici tout de même pour se planquer ; mais depuis ce matin, du temps s’est écoulé, il a réfléchi, il s’est dit que l’on n’avait jamais vu un enfant réciter une telle histoire à son maître d’école, et quand bien même la lui aurait-il récitée que ce seraient eux, les grands, qui eussent été punis et que de toutes façons on n’a jamais vu personne avoir des oreilles en pointe, alors il n’a plus peur, sincèrement, plus peur du tout, même s’il a encore un peu, un tout petit peu le cœur qui bat lorsqu’il entend des bruits de pas se rapprocher de sa porte. Mais que l’on se rassure : presque plus peur.

Ce qui le fait demeurer ici, accroupi presque à la verticale de ce trou malodorant, loin des hommes et du bruit : c’est le ventre des femmes.

Il ne pensait pas qu’un ventre de femme pût contenir tant de choses, tant d’espace, de paysages, de kilomètres de kilomètres de marche et d’armées en déroute au point qu’un hussard parvienne à y perdre son cheval. Il trouve ça fascinant, ces plaines infinies. Car il y voit des plaines. Il avait déjà compris, seul et sans l’aide de personne, en voyant sa grand-mère zigouiller des grenouilles, et son père et Jacky les forgerons apprivoiser les flammes, et la suie de l’hiver partir avec la neige dans le fond de la terre où ne sommeillent que d’un œil les troupeaux du passé, qu’on venait tous de très loin, de la côte d’Adam, du bateau de Noé, qu’on n’était jamais seul et que le moindre de nos gestes portait dans son mouvement une part d’éternité.
Mais là, confit dans ce coin d’aisance, il vient de réaliser que tout, absolument tout, même ce qu’il avait déjà compris, se trouve contenu dans un ventre de femme. Aucun mystère là-dedans, aucune illumination. Volcans et fissures pélagiques qui avaient fait craquer le monde d’est en ouest en déchirant les terres tandis qu’entre leurs failles s’écoulaient les grandes eaux qu’on nomma océans : tout n’était qu’accouchements et ventres en gésine. Et sans ventre de femme n’auraient existé ni Attila, ni Huns, ni guerriers d’Arioviste, Hannibal ou César. À l’origine du tout, c’est un ventre de femme. Et il découvre juste ça à la verticale du trou qui pue la merde. Quand ça frappe à la porte : c’est monsieur l’instituteur qui s’enquiert des coliques et qui annonce aussi qu’il faut rentrer en classe. Ça va mieux, monsieur. Tant mieux, répond le maître, tu nous rejoins dans la salle.

Il attend encore cinq minutes, remet ses vêtements en ordre, ouvre la porte en bois, va chercher un broc d’eau (il faut bien faire semblant), le remplit et le vide dans le trou. Dans ce ventre de femme qu’il ne sera jamais. Il vient aussi de comprendre cette chose fondamentale : qu’aucune vie en son sein jamais ne prendra racine. Son ventre ne se videra qu’afin d’aller nourrir des trous comme celui-ci. Il sait désormais qu’il mourra tel qu’il est, sans rien d’ombilical entre le monde et lui, qu’il n’enfantera que de vagues chimères, qu’il devra se construire des mondes intérieurs, s’en inventer souvent et les détruire parfois. Il eût préféré, au fond de lui-même, être à même de porter un fruit dans ses entrailles, qu’il fût ou non béni.

(À suivre)

 

Les Mystères du Sexe en Littérature (confiture) 11

One Response to Les Mystères du Sexe en Littérature (confiture) 12

  1. Oliv’

    Celle du hussard elle m’a franchement fait marrer ! Merci..

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