browser icon
You are using an insecure version of your web browser. Please update your browser!
Using an outdated browser makes your computer unsafe. For a safer, faster, more enjoyable user experience, please update your browser today or try a newer browser.

De la littérature confiture – 08

Publié par le 14 novembre 2017

 

Je me préparai un instantané au thermoplongeur avec de l’eau tirée au lavabo, me papillotai un clope d’africaine, sifflai les deux devant la fenêtre.
Depuis que Zykë m’avait viré…

Rappel : Zykë L’Aventure, en vente partout, éditions Taurnada, 360 pages, 14,99 €.

https://www.taurnada.fr/

https://livre.fnac.com/a10793510/Thierry-Poncet-Zyke-l-aventure

https://www.babelio.com/livres/Poncet-Zyk-laventure/962158

Depuis des mois, donc, je vivais dans des petits hôtels, n’y restant parfois qu’une nuit. Ça faisait plus de deux semaines que j’habitais celui-là, une sorte de pension place du Commerce, dans le 15ème. Ma chambre donnait sur un square avec un kiosque à musique et des rangées d’arbres qu’avril faisait péter de vert, je trouvais ça bien.

L’enveloppe jaune fripée, coins crevés, revers déchiré, ne contenait plus qu’un Delacroix foutrement triste maintenant que ses potes étaient partis. Il était temps de sortir gagner ma croûte. Jeans percés aux deux genoux. Spring-courts crades. Tee-shirt. Perfecto semé de badges. Dégaine Ramones, CBGB 77. Plus des Wayfarer authentiques taillées à ma vue de miraud, casquées cash, rubis sur l’ongle, je savais soigner l’accessoire.

Au rade du coin de la rue des Entrepreneurs, l’Iranien fit glisser devant moi le double Ballantines.
– Salut, Naser.
– La forme, l’écrivain ?
– Cool Raoul…
Je tirai du sac plastique les deux cent cinquante feuillets du dernier manuscrit. Une copine dans la dèche me les dactylographiait sur son IBM pour deux Pascal. Et un coup de bite en copain. Avec le fric que me rapportait ma combine, mon environnement ne manquait pas de grasses punkettes à la ramasse d’accord pour baiser. Je n’en abusais pas.

Guy P…
J’ai Suivi Ma Voix.
Les souvenirs d’un comédien rendu célèbre par ses doublages de personnages de dessins animés et d’acteurs comiques américains.
Le type m’avait reçu trois semaines dans sa villa du côté de Montmorency, meublée comme un musée par sa femme, Anne, une ancienne actrice devenue antiquaire.
– Il faudrait écrire mes mémoires, à moi aussi, me glissait-elle. J’en ai vu, des choses !
– Vois avec l’éditeur, moi j’y peux rien.
– Un vrai mercenaire de la plume, hein ?
– C’est ça.
– Tu n’as jamais envie d’écrire autre chose ? Des vrais livres ? Un livre à toi ?
– Non.
Des gens décents. Simples. Généreux. Qui prenaient la célébrité pour ce qu’elle était : un coup de bol. Ma chambre chez eux était pourvue d’une vraie cheminée. Leur cuisinière tourangelle mitonnait à l’ancienne. J’avais apprécié le séjour.

Je feuilletai le truc de dix pages en dix pages, n’y repérai pas de fautes, ni de frappe ni d’orthographe, la copine bossait bien. Je renonçai à aller jusqu’au bout, refourrai le toutim dans le sac, descendis aux toilettes en sous-sol.
Un réduit carrelé de jaune et de noir odorant la pisse et la javel. Le type qui suppliait une femme au taxiphone me lança un regard affolé.
– J’ai plus de pièces !
Je lui posai un tas de ferraille dans la paume, le contournai et, enfermé dans le chiotte, roulai un stick de pure.
Quand je sortis, le gars me posa la main sur l’épaule. Ses yeux remerciant étaient bordés de larmes, la voix de la gonzesse couinait dans l’écouteur, on a tous nos mauvais moments.

Je marchai jusqu’à Saint-Germain-des-Prés en fumant. Les taxis me faisaient chier. Je détestais autant les bus que le métro. Gamin, j’avais été coursier à mobylette dans cette ville. J’avais appris à me servir des petites rues. Dans Paris-centre, si on sait se démerder, rien n’est jamais très loin, entre là et là, il y a toujours des raccourcis.

Les Presses occupaient un vaste hôtel particulier rue des Saints-Pères, avec une façade ornée de têtes de bélier à la con. De l’autre côté de la cour pavée s’élevait l’immeuble des boîtes prestigieuses du groupe : Plon, Bourgois, Pocket… Rien pour moi là-bas. Je tournai à droite après la voûte du porche, m’enquillai un couloir tordu avec trois marches au milieu, sonnai à la porte grise.
– Entrez !
L’herbe m’avait asséché la bouche. Je dégoupillai une bière et m’en envoyai une rasade, j’avais acheté un pack rue de Vaugirard, poussai la porte du pied.

Une grande pièce avec partout des bouquins et des manuscrits dans des chemises aux couleurs ternes, mal éclairée par deux fenêtres dépolies dans leur moitié basse. L’antre d’un des plus grands filous de l’édition française, Jean-Paul B…, rééditeur d’écrivains d’extrême droite et communistes tombés dans le domaine public, inventeur avec Gérard de Villiers des Dossiers Roses De La Brigade Mondaine, découvreur de Christian Jacq, obscur égyptologue amateur devenu star des librairies.
— Ah, Poncet. Toujours dans les temps, c’est bien.
— Je prends ce métier au sérieux.
— Je sais.
Un quadragénaire corpulent, portant barbe noire, drue et rase, vêtu d’un complet beige sur une chemise rose pâle. Des mains étrangement délicates, pâles et velues, un sourire de vendeur de bagnoles, des yeux de requins sans âme, je lui trouvais de la classe.

Je m’assis sur la chaise des visiteurs, posai les Carlsberg à mes pieds, envoyai le sac plastique sur le bureau. Jean-Paul en tira le manuscrit.
– Ça a été, avec Guy P… ?
– Très sympa. Il a traîné avec du beau monde en son temps : Bourvil, Dhéry, Lamoureux…
– Parfait.
Il ouvrait un coffre placé sous son bureau, en tirait vingt mille francs en billets de cinq cents, les glissait dans une enveloppe jaune, me la tendait. Moitié à la commande, moitié à la remise du manuscrit, c’était l’accord.
– Partant pour un autre job ?
– Qu’est-ce que vous auriez ?
– Voyons ça…

Au milieu des seventies, les énormes succès de La Nostalgie N’Est Plus Ce Qu’Elle Était de Simone Signoret et de Je Craque de Guy Bedos avaient lancé la mode de l’autobiographie showbiz. Les éditeurs parisiens s’étaient mis à signer les vedettes à tour de bras. Les vraies stars en priorité, Johnny, Bebel, Guy Lux, puis les seconds couteaux, chanteurs à un succès, raconteurs d’histoires drôles, présentatrices de télé d’après-midi, il y avait des jolis chèques pour tous.

Ces messieurs dames avaient, dans l’ordre :
– sauté sur l’occase,
– encaissé l’à-valoir,
– promis leur oeuvre pour la quinzaine,
– gratté une pincée de feuillets,
– bafouillé trois souvenirs sur une cassette,
– compris qu’écrire un bouquin, c’est dur,
– très dur,
– laissé tomber.

Le rusé Jean-Paul B… rachetait à bas prix les contrats en souffrance à ses confrères trop contents de s’en débarrasser, il faisait bosser cinq durs de la machine à écrire, j’étais de la bande.
Il posa devant lui un dossier, feuilleta les contrats qu’il renfermait.
– J’ai Fabienne S…, chanteuse dans un groupe.
– Quelqu’un d’autre, c’est possible ?
Avant Guy P…, je m’étais tapé B…, une ex-rockeuse reconvertie dans la variété. Une triste pute déjà aigrie, imbue d’elle-même, qui n’avait à raconter que des souvenirs d’enfance à Blois et une brève relation sexuelle avec Serge Gainsbourg. J’avais dû me casser le cul pour en tirer un Occupée Á Swinguer, deux cents pages, imprimées gros.
– Jacques P…, le journaliste de France Inter.
– Parfait.
Jean-Paul me tendit la chemise. Outre le contrat s’y trouvaient plusieurs lettres de plus en plus courroucées d’une éditrice de chez Denoël et des mots d’excuses emmerdées de Jacques P…. Très occupé. Pense toujours à vous. M’y mets dès que possible…
Il y avait des en-têtes, ses numéros de téléphone, chez lui et à la radio.
Je désignai le gros combiné gris sur le bureau, obtins un hochement de menton d’assentiment, composai le numéro, m’enfilai une rasade pendant que ça sonnait.
– Hydrogène, bureau de Jacques P…
Une voix de femme. L’assistante du bonhomme.
– Je peux parler à Jacques P… ?
Un rire un rien hautain.
– Sûrement pas, il est en plein enregistrement !
– Vous prenez un message ?
– Hmm… Bon, okay, je vous écoute.
– J’appelle depuis les éditions Denoël, à propos d’un contrat signé par lui et non honoré depuis…
Je contrôlai la date.
– … depuis juillet 81.
– Ah.
– Ah. Comme vous dites. Je peux éviter à monsieur P… des ennuis et en plus lui faire gagner un joli paquet de fric en droits d’auteur.
– Ah.
– Ah. Vous allez lui dire ?
– Oui ! Euh… Oui… Oui, absolument, oui… Euh… Vous êtes ?
– Je rappellerai vers onze heures.

Jean Paul B… souriait dans sa barbe. Pour un éditeur, c’était un gars qui savait rigoler. Il me proposa cinquante mille balles pour le boulot, moitié au moment où Jacques P… donnerait son accord, moitié à la remise du manuscrit, c’était comme ça que les choses se passaient.

En attendant onze heures, j’allai m’asseoir dans le jardin du Luxembourg. Le soleil caressait les faces de Balzac et de Delacroix aux pieds du Marchand De Masques. Je buvais mes bières, les filles portaient des jupes courtes, leurs jambes étaient longues et encore pâles, j’aimais bien.

 

Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai des pages à z’écrire, moi…

(A suivre)

 

De la littérature confiture – 07
De la littérature confiture – 09

3 Responses to De la littérature confiture – 08

  1. Grand Jacques

    Ça fait plaisir d’avoir des nouvelles du quartier – même si elles datent un peu – j’avais également l’habitude de trainer mes guêtres dans le 15ème, sans doute à la même époque, où je visitais régulièrement quelques HBJO de la rue du commerce pour leur placer des toquantes et réveils en tous genres et tous volumes ( dont un fabricant de comtoises de Morez dans le Jura, mais de celles-là j’en ai pas vendu beaucoup.. ) donc qui sait si on ne s’est pas croisés un beau jour dans le secteur Commerce / Entrepreneur / Croix –Nivert / Lecourbe / Vaugirard, j’avais même dégoté un resto dans ce quartier où le patron communiste convaincu et praticant laissait à ses clients le soin de décider eux-même le montant de l’ardoise à règler à la sortie, le prix des plats étant indicatif, l’esprit était : si tu peux donner plus, n’hésite pas, si t’as pas les moyens, c’est pas une affaire… unique à Paris ! Et puis il y avait aussi l’impasse où avait vécu Brassens pas très loin non plus où j’étais allé me baguenauder, mais c’est vrai que…la nostalgie n’est plus ce qu’elle était.
    Intéressante cette mode à la biographie dans le showbiz, moi j’avais même lu celle de Sim “Elle est chouette ma gueule” qui trainait à la maison , c’est pas toi qui l’avais écrite des fois ?? …dans laquelle j’avais appris je me souviens qu’il était pote avec Jacques Brel dans sa jeunesse et qu’ils avaient écumé ensemble les cabarets parisiens à courir le cacheton au tout début de leur carrière respective, pendant une période de vaches maigres. Tout ça pour dire que même la biographie de Sim peut être intéressante ! Pour les autres que tu cites en initiales je donne ma langue.
    A + , merci de raviver ces souvenirs parisiens…

  2. Thierry Poncet

    Salut. Le restaurateur était corse. Dans l’entrée de l’estanco, il y avait un petit buffet pourvu d’un tiroir où on fourrait le nombre de billets qu’on voulait, ou qu’on pouvait. Ce genre de personnages se fait rare, il me semble. Non, je ne suis pour rien dans les bouquins de Sim. Mes compagnons de négritude de l’époque non plus. A contrario de nos « clients », Sim, homme de culture classique, pote de géants, était, je crois, parfaitement capable d’écrire ses livres tout seul. Ce genre de loustics aussi se fait rare, j’ai l’impression…

  3. Dany Brillant

    poi poi poi le monde est petit mon ami, on a beau échanger sur la méga toile nous voilà rendus la main fourrée dans le même tiroir du même buffet du même estaminet quelque part dans le 15ème… Je me souviens très bien du lieu, des posters et slogans de révolution armée partout sur les murs, tête de Maure à gogo – oui bien sùr la Corse ! – faucilles et marteaux menaçantes et écarlates, décoration style CCCP et autre soviet bureau, et ensuite cet accueil à la prolétaire avec tutoiement d’emblée ( pas de chichi bourgeois ) et placement en bout de table déjà occupée par les autres convives. Moi à l’époque jeune vrp dynamique encravaté je dénotais un peu au milieu de la classe prolo parisienne mais j’aimais bien cette ambiance à la Charlie…un lieu unique comme tu dis. Ce qui m’épate c’est que je viens de regarder cette semaine un film ( culte ? ) de Godard de 1967 – sois un an avant 68 si mes calculs sont bons – qui s’appelle “ La Chinoise “ et où on ne parle que de révolution comuniste, trotskiste, léniniste, lutte des classes plus rouge que ça tu meurs, tourné dans un appartement à Paris avec exactement le même style de déco que ce resto… Ce film est considéré comme visionnaire, il y est question de faire grève générale et de fermer les universités… ça te rappelle rien Dany ? Sacré Jean-Luc !
    De la littérature à l’édition, de l’édition à la restauration, de la restauration au cinéma… mais jusqu’ou tout ça nous mènera donc-t-il ?

Laisser un commentaire