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De la littérature confiture – 13

Publié par le 29 décembre 2017

 

Marido grogna, lippe maussade.
– La vendeuse all m’a dit qu’all n’en avait ’core trois la s’maine dernière mais qu’al les a renvoyés à l’éditeur comme quoi le délai c’était passé…
Machinalement, elle piaffait du pied droit, autant par agacement que pour réagir au froid. L’épaisse semelle de sa botte de travail raclait le bitume gras.
– C’est la loi du marché, soupira Bébert.
– N’attendant, y me faut que j’le commande ou ben j’peux toujours l’acheter en ligne mais j’aime pas…
Elle se frappa les flancs des deux bras. Ça faisait crisser le nylon de sa doudoune.
– C’est moderne.
– Oui ben c’est p’têt moderne mais moi j’aime pas ça, point !
Bébert sourit. Marido n’était ni raffinée ni belle, avec sa croupe de semi-remorque et ses hublots de miraude, mais elle était sympa. Ça comptait pour lui.
Le soleil matinal ne parvenait pas à dissiper le brouillard de l’aube mais le teintait d’un blanc crémeux, étrangement liquide. On ne voyait ni le pré, avec sa bordure d’arbres nus, ni les bâtiments de la zone commerciale voisine, ni même la route qui bordait l’aire. L’amas de planches et de branchages qui emplissait la fosse 3, la plus proche, avait pris l’aspect de ruines fantastiques avec des pointes, des angles et des hérissements, vaguement inquiétantes dans cette brume neigeuse. De chez Belin, le carrossier, à côté de l’Intermarché, s’élevait le son répété d’un marteau frappant de la tôle.
Bébert frissonna. La pensée de la flasque de rhum de cuisine dans la poche de son anorak vint s’imposer à son esprit. Il la repoussa.
– Encore trop tôt, songea-t-il.
Il savait comment les choses pouvaient tourner quand il commençait à téter dès le matin. La sympathie de Marido avait sûrement ses limites. Plus pour s’occuper les mains que par réelle envie de fumer, il sortit sa blague de tabac et son papier à rouler.
– C’est la loi du marché.
– Tu vas répéter ça combien d’fois ? Merde, j’sais même pas qu’est-ce que ça veut dire…
– Ce que je veux dire par là, c’est qu’ils se sont mis à traiter les livres comme n’importe quel produit. Ils le mettent en rayon, ils le testent…
Ses cigarettes étaient toujours trop remplies au milieu, un bouchon dense de tabac entre deux extrémités trop effilées. Il y avait longtemps qu’il avait renoncé à s’y prendre mieux. Pour ça comme pour le reste.
– Si le bouquin se vend, ils l’appuient. Si ça ne se vend pas assez, ils le retirent et ils passent à un autre.
Marido désigna les bennes qui les entouraient, floues dans la brume.
– Vite fait, vite jeté, hein ?
– C’est ça.
Bébert sourit en allumant sa cigarette. Marido était une sorte de philosophe, après tout.
– L’emmerdant, reprit-il, c’est que les meilleurs romans ne sont pas des produits qu’on lit rapidement une fois puis dont on se débarrasse.
– Ah ?
– Non. Il faut les relire pour les comprendre vraiment. Et les aimer. Un bouquin que tu as lu plusieurs fois devient le compagnon de toute ta vie.
– Hon hon, fit Marido, soudain distraite.
Elle avait tourné le visage en direction de la route d’où leur parvenait un ronflement de moteur.
– Des clients, remarqua Bébert.
– Hon hon…
Ce n’était qu’une bretelle de la départementale qui partait de celle-ci devant le parking du supermarché et se transformait en chemin à vaches après les fosses. Quand une voiture s’y engageait, le plus probable était qu’elle vînt à la déchetterie.
Bébert aspira une longue bouffée de sa clope.
– Sinon, ajouta-t-il en expulsant la fumée, ce n’est plus un livre, c’est un paquet de biscuits…
– Hon hon…
Marido ne l’écoutait plus, descendait de sa lourde démarche d’homme vers la barrière et les feux de deux codes qui étaient apparus derrière les barreaux. Les lumières, perçant le brouillard, faisaient naître comme des tourbillons de fumée autour de sa large silhouette. Arrivée à la borne, elle appuya sur le bouton commandant l’ouverture. La barrière se mit à coulisser en cliquetant.
– Un paquet de biscuits nouvelle formule, marmonna Bébert.
Il trouvait la comparaison bonne. Et triste, aussi. Vaguement désespérée. De nouveau, il repoussa son envie d’avaler une rasade de mauvais rhum.
La voiture, un petit 4×4 de ville japonais, grimpa trop vite la courte rampe et pila sèchement devant les bennes. L’homme qui en sauta avait une quarantaine d’année. Il portait un caban de feutre bien coupé sur un pull de belle laine épaisse. Sa chevelure blonde, qui commençait à se déplumer au-dessus du front, était en bataille. Il jeta un regard un peu égaré à Bébert.
– J’ai la moitié des vacances. C’est ce qui a été jugé. La moitié, c’est droit. J’y ai droit. C’est le jugement. Mon droit. La moitié.
Il parcourut des yeux les fosses, puis de nouveau Bébert, un coup d’œil vers Marido qui remontait de la barrière d’entrée, et ouvrit d’un geste brusque la portière arrière de sa jeep de fantaisie. Il en tira un sapin qui reposait sur la banquette, encore chargé de toutes ses décorations de Noël. Son geste brusque fit se détacher deux boules. L’une, jaune d’or, éclata à ses pieds et à ceux de Bébert en une multitude d’éclats. L’autre, rouge vermillon, roula le long de la rampe d’accès vers Marido qui la bloqua du travers de sa botte.
– Eh, vous, faisez gaffe ! cria-t-elle.
Sans lui prêter aucune attention, l’homme brandissait le sapin, tourné vers Bébert.
– Soi disant qu’ils n’auront pas la correspondance pour Marseille s’ils ne partent pas le 26. Le matin du 26 ! Á six heures le matin du 26 !
Toujours brandissant le sapin comme un flambeau, il se déhancha, ressemblant soudain à un travesti de cabaret qui imite une femme et s’écria d’une voix de fausset :
– J’ai fait des sacrifices pour louer à Saint-Barth, ce sont les dernières places d’avion avant le 31…
Il repoussa de son visage un pan de guirlande rose qui s’était à moitié détachée des branches et reprit d’une voix normale :
– Elle ne pouvait pas les acheter à l’avance, ses billets d’avion ? Non ! Au dernier moment ! Toujours au dernier moment ! Et qui se retrouve privé de ses enfants le lendemain de Noël ?
Poussant un cri de rage inarticulé, il se retourna, franchit en courant les cinq pas qui le séparaient de la fosse 3 et y lança l’ensemble, sapin et décorations. Il avait mis toutes ses forces dans son geste. Le sapin atterrit au milieu de la fosse.
– Eh, mais ça va pas bien ou quoi ?
Marido, la boule rouge à la main, avait bondi sur l’homme pour empêcher son geste mais était arrivée trop tard.
– Y sait pas lire qu’est-ce qu’y a sur les panneaux ? Les décorations, c’est pas dans la 3. Les boules c’est là-bas dans la 5, métaux, et les aut’ machins c’est la 7, matériaux divers !
L’ignorant toujours, l’homme revint à Bébert, repoussant le flot de cheveux blonds qui lui étaient tombés sur le front et en travers des yeux.
– Elle n’aime pas Saint-Barth. Seulement, c’est chic, alors elle pense que ça va me rabaisser aux yeux des enf… Eh, mais… Eh, vous !…
Son regard s’était soudain fixé sur le visage de Bébert.
– Eh, vous ! Je sais qui vous êtes !
L’envie de tirer la flasque de sa poche et de s’envoyer une lampée de raide se fit plus forte à l’intérieur de Bébert. Douloureuse. Pointue et coupante à la fois.
– Attendez… insistait le type. Oui… Je sais…
Marido faisait claquer ses mains sur ses hanches, excédée.
– C’est malin, ça. Maint’nant faut patauger jusqu’au milieu d’la fosse pour le récupérer, vot’ sapin…
– Ne t’en fais pas, lui cria Bébert, je m’en occuperai. Maintenant, vous feriez mieux de partir, ajouta-t-il à l’intention de l’homme.
Celui-ci avait braqué son index sur lui.
– Vous êtes… Attendez… Oui, vous êtes Gilbert Castenet ! C’est vous qui avez écrit « Impasse des Suds » !
Bébert émit un rire qu’il espérait naturel.
– Aaaaah non monsieur, non, vraiment…
– Je l’ai lu quand il est sorti. Il y a longtemps, déjà, non ?
– Ce n’est pas moi…
– Mais si, je vous reconnais. Il y a votre photo à l’arrière du bouquin.
– Vous confondez, monsieur, je vous assure. Euh… il faut partir maintenant.
L’autre laissa retomber sa main. Il haussait les épaules, murmurait quelque chose que Bébert ne comprit pas, tournait les talons.
– J’y vais… j’y vais…
Remonté au volant du 4×4, il faisait ronfler le moteur pour exprimer sa colère, enfonçait l’accélérateur. Les pneus couinaient sur le goudron, arrachant un juron à Marido.
– Y va pas s’calmer, non ?
La voiture dévalait la rampe de sortie. Arrivé devant la barrière, l’homme fut bien forcé de s’arrêter. Ses coups de klaxon impatients firent lever les yeux au ciel à Marido.
– Non mais l’connard ! Le lend’main eud’ Noël ! Ça commence bien la journée, j’te jure.
Elle redescendait pourtant, actionnait la barrière, adressait un salut ironique qui ressemblait à un bras d’honneur en direction de la 4×4 tandis que celle-ci s’éloignait, mangée par la brume.
Marido remonta vers Bébert. Alors qu’elle passait devant la fosse 5, elle y jeta négligemment la boule rouge qu’elle tenait toujours en main.
Il avait fini par sortir la flasque de sa poche. Ses mains tremblaient tandis qu’il en dévissait le bouchon. Il porta le goulot à sa bouche, renversa la tête en arrière, absorba la brûlure, inspira une grande goulée d’air froid, s’en renvoya une seconde lampée.
Plantée en face de lui, les deux poings sur les hanches, Marido le dévisageait sans sourire.
– Les paquets de biscuits, on les oublie une fois qu’on a mangé ce qu’il y avait dedans, essaya-t-il d’expliquer en faisant disparaître la petite bouteille de rhum.
Marido haussa les épaules.
– J’comprends rien à qu’est-ce tu racontes…
Elle s’approcha, lui posa la main sur l’avant-bras.
– Tu sais, c’est pas trop bien vu eud’boire pendant l’boulot…

(Á suivre)

 

De la littérature confiture – 12
L'Aventure continue

4 Responses to De la littérature confiture – 13

  1. Mme Reilly

    Avec ce froid ce Bébert ferait mieux de coiffer une casquette de chasseur avec des oreillettes en fourrure rabattables, tout comme mon grand fils, d’ailleurs il se joint à moi pour vous adresser de nouveau nos meilleurs vœux de notre état du Pélican.

  2. Jean-René GAILLARD

    Écrivain ou pas la consommation d’alcool sur le lieu de travail n’est certe pas à encourager pour les employés municipaux fussent-ils affectés au tri des déchets domestiques , il serait d’ailleurs souhaitable que la mairie soit alertée de ce genre d’excès regrettable. Merci Monsieur Poncet pour ce signalement que je m’emploierai à faire remonter aux autorités communales compétentes.

  3. Jones

    Ouais bah c’est pas avec ce qu’y nous paie ces esclavagisses qu’on risque de faire des excès hein ! Toute la sainte journée à balancer vos rebus dans des containers pour un salaire de misère Oua-ho !ça vaut bien un coup de gnôle pour se réchauffer moi pour ma part je préfère le rhum bien ambré de mon île avec deux doigts de sucre n’en déplaise à Jean-René Oua-ho !

  4. Jean Baudry

    Comme environnement on peut rêver mieux qu’un centre de tri mais pourquoi pas, quoi de plus noble de nos jours que l’activité de recyclage ? Alors on peut s’interroger sur le parcours d’un écrivain à succès qui déciderait ( ou serait contraint ? ) d’arrêter d’écrire pour faire un job de ce genre. Une trajectoire comparable est celle d’Arthur Rimbaud, abandonnant l’écriture à 20 ans ignorant que son oeuvre littéraire le rendrait populaire et marquerait de surcroìt le cours de la littérature.
    Son parcours aventureux successif fascine et incline à l’admiration tout aventurier qui se respecte et dont je me plais ici à dresser une liste de ses nombreuses activités à partir de 1875 :
    Marin mercenaire vers l’Indonésie – interprête dans une troupe de cirque dans le Nord de l’Europe – moissoneur dans les Ardennes – chef de chantier à Chypre – docker en mer rouge – surveillant du tri du café à Aden – photographe cartographe à Harare – trafiquant d’armes en Abyssinie et explorateur en Ethiopie… Décès à Marseille en Novembre 1891. L’homme aux semelles de vent… tu es chez toi ici.

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Arthur_Rimbaud#/media/File:Rimbaud_in_Harar.jpg

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