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ROTTEN ISLAND 14

Publié par le 5 décembre 2020

 

– Grr…Hum… Euh…
Je me raclai la gorge, tâchai d’avoir la voix ferme. L’odeur de l’essence répandue me piquait le nez et j’espérais très fort de ne pas éternuer.
– Il s’appelait Boogaerts. Il m’a peut-être dit son prénom un jour, mais je l’ai oublié…
– C’était Émile, intervint Roman.
Et comme c’était sorti enroué, il toussota à son tour.
– Émile, okay. Émile Boogaerts. Il n’était pas depuis très longtemps avec nous mais, alors qu’il avait découvert notre île par hasard, il avait décidé d’y rester. D’être avec nous. De participer à notre dinguerie…
Un murmure d’approbation monta du groupe.
– C’est vrai qu’il pouvait être parfois… euh… agaçant… …
– Ô funérailles, particulièrement casse-couilles, tu veux dire !
Des sourires flottèrent sur les visages. Timides. Légers. Des fantômes de sourires.
– Mais son dernier geste sur cette terre a montré que c’était aussi un homme au grand cœur. Je propose que nous gardions ce souvenir-là de lui. Quant à nos trois amies…
Je me tournai vers Chulo. Elle leva successivement trois de ses longs doigts.
– Onoï… Siri… Tsiou-Tsiou.
Tsiou-Tsiou, « Chouchou », c’était l’artiste qui se livrait à des numéros incroyables avec son sexe.
– Elles ont toujours donné le meilleur d’elles-mêmes et leur mort nous cause une peine infinie.
Un nouveau brouhaha approbateur. Des hochements de tête. Un profond soupir qui soulève la poitrine de Pearl Mama. Une grosse larme qui coule sur sa joue droite. Et moi qui suis de nouveau obligé de pousser une série de hum-hum-hums.
C’était la fin de l’après-midi. Bientôt ce serait le crépuscule, très bref, comme toujours, puis la nuit. La lumière encore vive était déjà vaguement colorée par le rose du couchant.
Nous étions dans la clairière que Small et les autres gars avaient dégagée à la dynamite, là où nous voulions bâtir un village de bungalows-chambres pour les clients. Un rideau d’arbres nous séparait du saloon et de la plage. Ils dissimulaient à nos yeux les trois bateaux, le yacht de Kiri et les deux vedettes militaires. Et bon sang que c’était bon de ne plus les voir !
La terre était meuble, débarrassée à la fois des souches d’arbres et des pierres. Avec Small, on avait creusé une fosse d’une cinquantaine de centimètres de profondeur, pendant que Roman, Wayan et Suni couraient les bois, en rapportant des brassées de branches.
On avait étalé au fond du trou une litière de bois, puis nous avions couché les quatre corps dessus, enveloppés par Chulo et Pearl Mama dans des draps de l’hôtel en guise de linceuls, et les avions arrosés d’essence.
Je suis boucanier, pas pasteur à sermons. J’étais arrivé au bout de mon propos. Je me dandinai quelques instants, un peu désemparé, observant les autres.
Les filles, vingt-sept en tout, groupées ensemble, la plupart se tenant enlacées. Leurs visages sombres. Leurs yeux apeurés.
Chulo, droite, digne, recueillie, les mains jointes devant ses lèvres.
Roman qui, gagné par l’émotion, se détournait pour se moucher dans ses doigts.
Betty Boop, collée à Small, sa tête frisée nichée au creux de sa taille.
Le jerrycan qui avait contenu l’essence, prélevée sur les réserves du générateur, couché non loin de la fosse. J’étais en train de penser que notre nouvelle situation allait imposer des économies radicales en matière de carburant, quand s’éleva le chant d’un ange.

Amazing grace
How sweet the sound
That saved a wretch like me
I once was lost
But now I’m found
Was blind, but now I see…

(Grâce étonnante, au son si doux / Qui sauva le misérable que j’étais / J’étais perdu mais je suis retrouvé / J’étais aveugle, maintenant je vois…)

Pearl Mama.
« Amazing Grace », gospel, ladies, gentlemen, par Pearl Mama.
La voix de Pearl Mama, je t’en ai assez parlé, dis ?
Puissante et pourtant fluide. Hurlante et cependant douce. Vibrante. Chaude. Brûlante de ce grand feu qui habitait dans son âme.

Through many dangers, toils and snares
I have already come.
‘T’is grace that brought me safe thus far,
And grace will lead me home…

(De nombreux dangers, filets et pièges / J’ai déjà traversés / C’est la grâce qui m’a protégé jusqu’ici / Et la grâce me mènera à bon port…)

Pearl Mama, cambrée, les mains jointes, doigts entrelacés devant sa poitrine.
Le visage levé, les yeux grand ouverts, regard dardé vers le haut, dans ceux des saints du paradis auxquels elle s’adressait.
Pearl Mama qui, plantée les pieds nus devant ces quatre sinistres linceuls, au milieu de cette clairière aux allures de chantier, lançait son chant vers le ciel.
Le vaste ciel.
Le ciel que son bleu assombri par l’approche du soir faisait paraître encore plus immense que d’ordinaire.

When we’ve been there
Ten thousand years
Bright shining as the sun
We’ll have no less days to sing God’s praise
Than when we first begun…

(Quand nous serons là depuis dix mille ans / Brillant d’un éclat semblable au soleil / Nous n’aurons pas moins de jours pour louer Dieu / Que lorsque nous avons commencé…)

Et ce n’était plus seulement notre tristesse devant le sort du copain et des copines qu’elle chantait. C’était notre propre détresse. La conscience de notre folie. Le remord de gamins turbulents qui réalisent soudain l’étendue de leur imprudence et qui, incertains de pouvoir compter sur eux-mêmes, appellent ils ne savent qui ou quoi à leur secours.

Amazing grace
How sweet the sound
That saved a wretch like me
I once was lost
But now I’m found
Was blind, but now I see…

Quand la dernière note, étirée jusqu’à l’extrême bout du souffle de la chanteuse se fut envolée, livrant au silence les reniflements des nombreux sanglots qui s’élevaient de l’assemblée, Chulo s’ébroua, s’accroupit au bord de la fosse et mit le feu au plus proche des linceuls à l’aide de son Zippo.
Le brasier prit dans l’instant, nous soufflant au visage son haleine de gazoline.
Nous avions eu une brève conversation, avec Chulo, à propos de ce que nous devions faire des corps. Elle était d’avis que, les filles étant bouddhistes, la crémation était la forme d’obsèques la plus indiquée. Je m’étais laissé convaincre. Je ne savais pas quelles étaient les croyances de Boogaerts, mais je connaissais sa passion pour les femmes et pensais que, si d’aventure il nous regardait du haut d’une quelconque immortalité, il serait heureux de quitter ce monde en compagnie de trois belles filles.
La toile des draps se consumant rapidement laissait voir des parties des corps qu’ils enveloppaient et les premières boursouflures des peaux gagnées par les flammes.
D’un même réflexe, aucun d’entre nous ne désirant assister à ce douteux spectacle, nous nous détournâmes et, le pas lent et lourd, les têtes baissées, nous quittâmes la clairière.
Pour ma part, je me souvenais d’un Grec avec qui j’avais traîné un moment à travers l’Anatolie turque, associé dans un trafic tout à fait hors sujet ici. C’était un pope défroqué, qui avait tourné le dos à la religion, écoeuré par la corruption et la cupidité de ses pairs. Et aussi par son propre appétit pour le meurtre, peu compatible avec la carrière de saint homme. Ce type était obsédé par l’idée que, si Dieu existait, il ne pouvait être qu’une femme.
– Donner naissance au monde, c’est un boulot féminin, affirmait-il, le plus souvent ivre, en général sur le point de ses battre avec son interlocuteur.
Je me disais que, si jamais le Grec avait raison, madame Dieu aurait fort à faire pour se dépatouiller de Boogaerts, ce foutu jouisseur !
Nous cheminions à peu près à la queue leu leu sur le sentier qui menait au rivage quand Kiri ou un des ses hommes, ayant peut-être entendu le gospel de Pearl Mama, ou bien alerté par la fumée du bûcher, actionna une sono. S’en éleva, volume à fond, une de ces chansons d’amour javanaises, aussi sirupeuses que niaises, braillées par des chanteuses à la voix aigrelette.
– Aku cinta padamuuuuu, tungu…
Derrière moi, Roman grogna.
– Ô funérailles. Il s’y entend pour jouer avec les nerfs des gensses ! Champion ! Numbère ouane ! Enculé de numbère d’enculé de ouane !

La nuit vint.
Kiri continua de nous casser les oreilles et d’autres organes plus intimes avec sa guimauve, depuis son yacht illuminé et festonné de guirlandes, jusque tard dans la soirée. Il y avait des rires, des plaisanteries lancées par des voix ivres, des bruits de vaisselle et de verres. Apparemment, c’était nouba à bord. Rien ne bougeait, par contre, sur les patrouilleurs, deux masses sombres, un rien plus noires que la nuit, jumelles et menaçantes.
Après discussion, la tribu des filles se scinda en deux. Une petite dizaine, dont Tara, Tida et Djin, la contorsionniste, choisirent de s’installer avec nous dans la grande maison. Les autres préférèrent retourner se calfeutrer dans leurs bungalows, avec Chulo et Wayan en protection.
Pourquoi pas ? pensais-je. Si l’albinos décidait de donner l’assaut, ça l’obligerait à attaquer sur deux fronts.
J’en doutais, d’ailleurs. Je subodorais qu’il avait un autre plan bien pourri en tête, ce en quoi, hélas, je ne me trompais pas.
Appelle ça l’instinct de l’aventurier, si ça te chante, et n’en parlons plus.
– On prend des armes, me prévint Chulo.
– Sers toi… Et puis, non, attends ! Je viens avec toi. On va rapporter tout l’arsenal ici.
– Muy bien.
On convint encore d’un code pour appeler l’un ou l’autre des camps à la rescousse, au cas où le besoin s’en ferait sentir : deux fois deux coups de feu rapprochés.
Aidés par Pearl Mama, on transporta les fusils-mitrailleurs, les flingues et la dynamite de la casemate à la cuisine. Puis, quand la colonne des filles eut disparu dans la nuit, Chulo en tête, on renforça la pauvre barrière qui défendait la devanture du restaurant avec d’autres tables, des lits et des matelas qu’on descendit des chambres de l’étage. On ficela tout ça du mieux qu’on pouvait.
– Vé, c’était le saloon, maintenant c’est le fort Alamo. Peuchère, on sort pas du ouesseterne !
– C’est ça, Roman, c’est ça…
Small, affalé dans un fauteuil, avec Betty Boop juchée sur sa cuisse valide comme un chaton sur une branche, se mit à taper de nouveau dans le whisky, à longues et fréquentes rasades, tête levée, glotte jouant au yoyo, en homme qui a décidé de s’assommer.
J’allai le voir.
– Tu devrais y aller doucement, mec.
Il m’adressa une grimace d’adolescent rebelle, bouche de travers, regard insolent.
– Quoi ?
– Le booz, expliquai-je patiemment. On ne sait pas ce qui va se passer. Il vaut mieux garder la tête claire.
Il pointa le goulot de la bouteille dans ma direction.
– Fuck you.
Il s’envoya une lampée et répéta :
– Fuck YOU !
Il attira la tête frisée de sa petite copine, posa son front contre le sien.
– Fuck him, hein, baby ?
– Fuck, approuva-t-elle, docile.
Je n’insistai pas. Il était à cran. On était tous à cran.
La surprise-party arriva enfin à son terme sur le yacht. Musique et lumières s’éteignirent. Pas trop tôt, si tu veux mon avis.
Je m’emparai d’un Armalite et annonçai mon intention de monter la garde. Roman consulta sa montre.
– Je prends le relais dans deux heures, si ça te va.
– Okay. Qui veut finir la nuit ? Hein ? Un troisième volontaire ?
Je lançai un coup d’oeil appuyé en direction de Small qui regarda ostensiblement ailleurs, me tournai vers Suni.
– Ça te dit ?
Il se redressa de toute sa petite taille de maigrichon, ravi de la confiance que je lui témoignais.
– Yes, boss, I do !
– Super. Va te coucher et essaie de dormir. Roman te réveillera.
Je lui tapotai amicalement l’épaule de la main, ce qui pour effet d’agrandir son sourire.
Il y en avait au moins un qui souriait, dans cette turne !
Tandis que chacun prenait ses dispositions pour la nuit, la plupart des filles à l’étage, d’autres s’arrangeant des couchettes de fortune, je contournai la barricade et allai m’asseoir dans le noir au bout de la terrasse, le fusil sur les genoux, mon colt dégainé et armé sur les planches, à portée de main.
Bientôt, Pearl Mama vint me rejoindre et s’installa à côté de moi. Une douce mais brève pression des mains. Un tendre mais bref bécot de vieux mariés sur les lèvres.
Jusqu’à ce que Roman vienne me relever, on resta ainsi, épaule contre épaule, silencieux, les yeux grand ouvert sur la nuit, la poitrine envahie d’une identique et terrible angoisse que même la présence de l’autre ne parvenait pas à apaiser.

– Boss ?
Je n’émergeai pas du sommeil, j’en jaillis comme un ballon lâché du fond d’eau crève la surface, instantanément certain que le chuchotis de Suni et sa main qui me secouait timidement l’épaule étaient annonciateurs de nouvelles emmerdes.
– Boss ?
– Quoi ?
Sa maigre face au-dessus de moi, blême, de ce grisâtre des peaux sombres quand leur propriétaire pâlit. Ses yeux noirs agrandis par la terreur. Sa lèvre inférieure agitée de tremblements.
Okay. Bon réveil, mon pote. Bienvenue au « Paradise », my friend !
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Il y a un monstre, boss !
Je me dégageai de l’emprise de Pearl Mama, lovée contre moi sur le lit de coussins qu’on s’était aménagé dans un coin de la salle, me levai.
– Qu’est-ce que tu racontes, bordel ?
– Avoir un monstre dehors. Un fantôme, boss !
– De quoi il a l’air, ton fantôme ?
– Pas vu. Moi entendu. Lui crier. Cri terrible, boss. Lui mauvais. Très mauvais !
Je négligeai d’enfiler mes bottes, bouclai la ceinture et le holster du colt à ma taille, empoignai un fusil-mitrailleur appuyé contre le mur, le tout sans enthousiasme, pensant que le gosse s’était assoupi et avait été la proie d’un cauchemar.
Les peuples d’Indonésie sont parmi les plus mystiques de la terre. Même les individus les plus rationnels croient dur comme fer à tout un tas de manifestations surnaturelles. Les champions sont les Balinais, à l’imaginaire peuplé d’une myriade de lions vampires, d’oiseaux serpents au bec empli de dents et autres joyeusetés hérités du panthéon hindouiste, mais les Sulawésiens sont, eux aussi, assez fortiches en la matière.
– Tu t’es endormi ?
Il se vexa.
– Non ! Tu dis monter la garde, je monte la garde !
Levant son fusil en travers de sa poitrine, les yeux écarquillés, le regard fouinant d’un côté et de l’autre, sourcils froncés, il mima avec quel zèle il avait rempli sa mission.
– Okay. Allons voir…
Dehors le brouillard était plus dense que jamais. On n’y voyait guère plus loin que la terrasse. Le lagon lui-même était invisible.
Je comprenais mieux : facile d’imaginer n’importe quoi de funeste jaillir de cet univers de coton grisâtre.
– Où ? demandai-je.
Suni désigna la droite, du côté des bungalows des filles, de l’ex-ponton et des îlots de lave.
Je tendis l’oreille. Rien.
– Allons voir…
Je m’élançai sur la plage à petites foulées. Il me suivit. On était à mi-chemin quand un cri s’éleva des profondeurs de la brume.
Glaçant, le cri. Sonore. Vilain. Un braillement plaintif, douloureux, poussé à pleine gorge.
Le hurlement fut suivi d’un second, encore plus long. On aurait dit le bruit émis par un ballon de baudruche qu’un gamin s’amuse à dégonfler en pinçant l’embouchure.
Figé à côté de moi, tremblant de tout son être, Suni n’était plus gris, il était carrément blanc, tirant sur le verdâtre.
– T… Tu… Tu entends, boss ?
Je hochai la tête. Il gémit :
– Le monstre !
Je suis voyou, pas curé vaudou. L’existence des chimères, je doute. Ce dont j’étais sûr, par contre, c’était que ce hululement de pauvre type qu’on égorge n’annonçait rien de bon pour nous.
Je me remis à courir. Suni m’emboîta de nouveau le pas, avec beaucoup moins d’entrain, cette fois.

J’arrivai bientôt au bout de la grève. À ma droite, j’apercevais vaguement les formes des bungalows, confuses, comme derrière un rideau de dentelle. De l’autre côté, rien. Un mur compact de brume blanche immobile, comme solide.
Du profond de cette masse me parvenaient des sons diffus. Il y avait une sorte de clapotis répété, à un rythme régulier. Plus des ahanements légers, des soupirs d’hommes à l’effort. Plus encore, à peine audible, une sorte de crissement caoutchouteux.
Je compris : un équipage s’approchait des rochers, pagayant à bord d’un canot gonflable.
Suni apparut à côté de moi, essoufflé. Il observa la direction de mon regard, se mit à son tour à scruter l’intérieur de la brume.
– What, boss ?
– Shhh…
J’écoutai encore, déterminai à peu près la position de cette chaloupe invisible, épaulai et tirai quatre rafales de trois balles, coup sur coup. À la dernière répondit le cri bref d’un homme touché.
Il y eut des exclamations, puis des éclairs brillants s’allumèrent au fond du brouillard, comme des flashes d’appareil photo, tandis que claquaient les détonations.
J’avais empoigné le bras de Suni et plongé par terre, à plat ventre dans le sable, l’entraînant avec moi.
Des projectiles nous survolèrent en sifflant.
À nouveau, l’étrange hurlement s’éleva, plus saccadé cette fois, chargé de panique. L’accompagnait un brouhaha d’activité, de nouveaux crissements de plastique, des ordres pressants chuchotés. Je saisis :
– Haiti hati (attention) !
Puis ce fut le plouf d’une masse plongeant dans l’eau.
– Cepat ! Cepat (vite, vite) ! faisaient les voix.
Des bruits de pagaies, précipités cette fois. Ayant largué je ne savais quoi, l’équipage mystère repartait.
Des éclaboussures successives, s’approchant.
Ça ne pouvait signifier rien d’autre : quelqu’un ou quelque chose pataugeait dans le lagon, marchant dans notre direction. Quelqu’un ou quelque chose qui balança encore un de ses hurlements effroyables.
C’en fut trop pour Suni qui s’enfuit à quatre pattes, abandonnant son fusil.
Je me redressai, un genou à terre.
Bon sang, qu’est-ce que c’était que ce bordel !
J’épaulai, intimant à mon cœur de cesser de battre comme s’il voulait me défoncer la poitrine, ordonnant à la sainte trouille qui m’avait envahi de refluer.

Une dernière gerbe liquide quand la chose s’arrache à l’eau du lagon. Des chocs répétés sur le sable, évoquant la cavalcade d’un cheval. Un souffle rauque, faits de halètements que terminent des grognements. Le sol tremble.
Une masse imposante, sombre, jaillit de la purée de pois. Lancée dans un galop affolé, elle m’aperçoit au dernier moment, amorce un bond maladroit sur le côté pour m’éviter, mais rien à faire, elle me rentre dedans.
Un choc puissant contre ma poitrine. Un coup de boutoir. L’uppercut d’un poids-lourd géant.
Je gicle en arrière, laissant échapper mon fusil. Atterrit sur le cul. Plus que la douleur du choc, c’est la sensation de chaleur pendant le bref moment de l’impact qui me frappe l’esprit.
La bête est brûlante.
Elle s’est immobilisée à deux pas de moi. Ses pattes avant ont creusé deux sillons dans le gravier de coquillages du sol. Elle est énorme. Sa peau est un cuir noir d’aspect rugueux, parsemée d’épais poils gris et tavelée par endroits de taches roses, presque écarlate. Est-ce un effet de la brume ou bien seulement de mon imagination, il semble que des filets de vapeur s’en échappent, comme de quelque créature démoniaque.
Je me suis redressé, appuyé sur mes deux coudes.
On se dévisage, le « monstre » et moi.
Sa tête est large, surmontée d’un front bombé que flanquent deux oreilles velues. Un groin écrasé comme celui d’un bouledogue, percé de deux narines dont s’échappent des filets de morve blanchâtres. Coincés entre des gros bourrelets de chair, deux petits yeux noirs aux bords rouges comme du sang.
L’animal ouvre largement la gueule ouverte, découvrant des méchantes canines jaunes, courbes et pointues. Il me hurle dessus, d’un de ses affreux cris de baudruche, longuement, avec colère, comme un ours furieux, me soufflant à la face son haleine de feu. L’odeur en est étrangement amère.
Bilieuse.
Écoeurante.
Puis la bête se met à tourner sur elle-même, semblant désemparée, avec des ruades désordonnées de taureau de rodéo. Enfin elle prend son élan et s’enfuit le long de la plage, disparaissant dans le brouillard.

Des pas pressés se firent entendre derrière moi.
C’était Chulo, à poils à part une culotte de coton noir, son colt court au poing, flanquée de sa petite copine, la quasi naine, porteuse d’un Armalite qui paraissait plus grand qu’elle. Derrière s’amenait Suni, que la peur recroquevillait sur lui-même, dos courbé, jambes fléchies.
Je me relevai, me frottai la poitrine.
– Du bobo ? demanda la Cubaine.
Je secouai la tête, incapable de parler, encore sous le choc.
– Que pasa ?
Toujours sans répondre, j’allai ramasser mon F.M., puis celui de Suni. Je le lui donnai et le gratifiai d’une tape rassurante entre les épaules. Wayan accourait à son tour, armé, en short, le visage chiffonné de sommeil.
– Qué ? insistait Chulo, gardant le poing levé, la main serrée sur la crosse du colt.
– Un porc, réussis-je à lâcher dans un soupir.
– Un quoi ?
– Un porc. Un cochon.
– Un puerco ? Tu veux dire : l’animal ?
Je haussai le ton.
– Oui, putain ! Un cochon. Un gros, tout noir. Des mecs sont venus en chaloupe et ils ont débarqué un porc sur l’île…
– Porqué ? murmura-t-elle pour elle-même.
Je haussai les épaules.
– Qu’est-ce que j’en sais, moi…
Elle resta un moment interdite, pensive, étudiant l’information. Puis elle baissa lentement son arme, posa l’autre poing sur l’os de sa hanche, se cambra, minuscules tétons noirs en avant, et me toisa de bas en haut avec une ombre de sourire aux lèvres plus, dans les yeux, cette lueur narquoise que je commençais à connaître.
– Tou as failli té chier dessus, avoue !
– J’aurais voulu t’y voir, grinçai-je.

(À suivre)

 

ROTTEN ISLAND 13
ROTTEN ISLAND 15

2 Responses to ROTTEN ISLAND 14

  1. Sigourney

    Goret dans la brume… Ça rappelle une autre histoire… Mais quoi ?

    GRROÏÏÏÏK !

  2. CL

    Ça sent la guerre bactériologique…