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ROTTEN ISLAND 20

Publié par le 30 janvier 2021

 

Carnet rouge fini. Kaput. Trois petites pages encore, plus les deux versos blancs de la couverture de carton.

Depuis que les Tristouilles nous ont recueillis dans la caverne, ils se montrent toujours aussi distants avec moi. Silence. Ignorance. Regards vides lorsque par hasard ils se posent sur moi pour aussitôt se détourner.
Normal.
Pour eux, je reste la brute gueulante que j’ai été pendant plusieurs semaines, identifié comme le chef de la bande d’intrus débarqués sur leur pourrie d’île, ordonnateur des chantiers, des coupes d’arbres et surtout des explosions de dynamite.
Sans oublier la dernière. L’ultime feu d’artifice. Le mahousse badaboum !
Suni, lui, avec sa bonne petite gueule, leur semble plus sympathique. Sans doute aussi que sa qualité d’Asiate le rend plus proche d’eux, à leur idée. Je l’observe souvent plongé dans des conciliabules avec tel ou tel. Pas Wota, qui reste distant même avec les membres de sa tribu, sans que je sache si cela vient d’un trait de son caractère ou d’une tradition. Mais le petit Sulawésien paraît faire de plus en plus copain avec Agok, le jeune type qui a présidé au bûcher purificateur au pied du cratère, le jour de l’abattage du cochon malade.
C’est ce dernier qui, ce matin, sans que je n’ai rien demandé à personne, m’a apporté un mince cahier d’école aux pages jaunies, gondolées et rendues rêches par des années d’humidité. Elles sont vierges à part quelques inscriptions dans des caractères inconnus de moi, délavés et illisibles, inscites de ci de là en des jours lointains d’une encre qui fut violette.
En rédigeant petit (et j’ai acquis une certaine dextérité à cet exercice), je devrais pouvoir aller au bout de mon récit, lequel tire de toutes façons à sa fin.
Je ne sais pas si c’est un bien.
Ce qui me reste à te raconter fait partie des épisodes les plus tristes de mon existence et, à la seule perspective d’y replonger en pensée, mon cœur de tord déjà de larmes.
Mais il faut bien finir ce qu’on a commencé, dit la sagesse ancestrale…
Et puis il n’y a que ça à foutre de toute la sainte journée, enfermés que nous sommes dans cette bon sang de grotte !

Quand j’ai émergé, miraculé de la fièvre hémorragique, première stupeur avalée, je me suis retrouvé à analyser les divers aspects de la situation.
À chier, les bilans. Désastre à tous les étages. L’intégral merdier.

Moi, en premier.
J’avais beau m’en être tiré par un exceptionnel coup de baraka, je n’en sortais pas moins très affaibli. À mon réveil, Pearl Mama et Suni avaient dû me tirer par les épaules pour me permettre de me soulever et de m’asseoir. Par la suite, quand il m’a fallu marcher, ce fut avec le soutien de ma belle chanteuse et à petits pas de vieillard précautionneux, un  pépé soucieux de ne pas se casser un col de fémur.
La diarrhée s’était calmée, merci mon Dieu pour vos petites faveurs, mais je subissais toujours un certain désordre de mes entrailles, caractérisé par une nausée qui ne me quittait pas, bien que je la combattisse à coups de boissons raides.
En outre me restait à l’âme une souffrance étrange, lancinante comme une carie naissante : j’avais failli me foutre en l’air. Si mes forces ne m’avaient pas abandonné à la dernière seconde, mes mains laissant échapper mon colt Redhawk, je me serais bel et bien tiré une balle dans la tête.
Comme un con.
Pour rien.
M’auto-condamnant, semblable à ces jeunes résistants de France pendant l’occupation allemande qui, nantis par leurs supérieurs d’une capsule de cyanure à croquer au cas où ils seraient pris, la brisaient entre leurs dents à la moindre alerte, confondant un passant innocent, un voisin de comptoir, un passager du même train avec un gestapiste à leurs trousses.
Moi qui me targue de ne respecter comme règles d’existence que la positivité en toutes circonstances, la force vitale, la survie à tous prix, qui me complaît même à défier sans cesse ces principes en plongeant tête baissée dans des situations dangereuses, à me lancer des défis pour mieux les vaincre, à me clamer aventurier pur et dur, homme d’action et de périls surmontés, j’avais failli me supprimer comme un godelureau amoureux des temps romantiques.
Abandonner la partie.
Renoncer.
Cette erreur – car je considère mon acte comme tel – restera à jamais une tache, une rayure, un défaut de mon destin.
Fallait-il que notre situation fût si pénible, si harassante pour les nerfs, si minante pour le moral pour que je me résigne ainsi à l’abandon !
Combien ce bâtard de Kiri était un ennemi redoutable !
Ô Dieu, Ô Diable, Ô quiconque régnant en d’improbables cieux, gouvernant les destinées des humains, soyez témoins d’à quel point je haïssais ce malfaisant avorton blanchâtre !

Suni, l’autre survivant, avait morflé, lui aussi.
Si un gaillard dans mon genre, plutôt costaud, aguerri par l’aventure, débouchait amoindri de cette foutue peste, imagine les dégâts qu’elle avait pu occasionner sur la personne d’un petit pêcheur pas trop bien nourri qui, avant de nous rencontrer, n’avait jamais mis un pied hors de son faubourg !
Lui qui n’avait déjà guère de gras sous la peau en sortait si fluet qu’on hésitait à porter la main sur lui, de peur de le briser. Avec ses yeux agrandis par la maigreur et la trouille rétrospective qui l’habitait encore au sortir de l’épreuve, il ressemblait à un de ces gamins de famine que les organisations humanitaires exhibent sur leurs affiches de propagande pour émouvoir les comptes en banque du public.
De plus, sa cervelle ne sortait pas indemne des délires effrayants que la fièvre lui avait fait traverser.
– Sleep with monsters, boss. No good ! Very no good ! (Dormi avec des monstres, pas bon, boss, pas du tout bon !) répétait-il, les pupilles effarées, emplies de visions d’horreur.
Je me souvenais de mes propres cauchemars et je tâchai de le rasséréner :
– C’étaient des rêves, p’tit pote, seulement des rêves.
Il accueillait mes tentatives de le rassurer d’une moue sceptique, hochant gravement la tête :
– Monsters, boss, very bad monsters…

Mon ancienne cabane transformée en hôpital de fortune, était devenue un antre de l’enfer.
Une maladrerie médiévale.
Le caveau d’un choléra.
Quand, à mon réveil, Pearl Mama et Suni m’avaient soulevé, j’avais découvert autour de moi, en vrac sur un désordre de matelas et de linges sanieux tordus au sol, à même la poussière, plusieurs cadavres de filles, dont la petite copine de Chulo, repliée sur elle-même, effrayante et attendrissante à la fois, telle un nourrisson mort. Plus la belle Tida dans le coaltar, gémissante, se griffant les seins dans un geste inconscient, gisant dans une flaque de ses déjections, dont la vision m’avait mordu l’intérieur de la poitrine.
J’avais râlé :
– C’est quoi ce bordel ?
Un éclat avait flambé dans les yeux de Pearl Mama, au dessus de son masque.
Épuisé, l’éclat. Découragé. Excédé. Furax.
Elle s’était insurgée :
– Tu ne va p-pas c-commencer à gu-gu-gueuler, hein !
– D’accord, ma belle, d’accord…
Sur le tableau d’horreur que je découvrais flottaient des miasmes insupportables, mélanges de merde malade et de chair corrompue, stagnant dans un air moite que traversaient des nuées de mouches noires.
– Il n’y a p-p-plus p-personne ! On fait ce qu-qu’on peut !
– D’accord, je te dis…

Huit filles survivaient (et encore deux d’entre elles allaient tomber malades dans les heures qui suivirent ma résurrection).
Qu’il était loin, ce jour où débarqua de la Lady Day une joyeuse bande de lolitas de western, surexcitées par l’aventure, appas, tétons et cuisses à l’air !
N’en restait qu’un pâle troupeau regroupé sur lui-même d’êtres amorphes, ternes, au peu de gestes ralentis, aux têtes et aux épaules basses, les cheveux négligés pendant autour de visages sans autre expression qu’une morne résignation.
On parle volontiers de « fatalisme asiatique ».
C’est à la fois faux et vrai. Les peuples d’Extrême-Orient sont parmi les plus combatifs qui soient, acharnés à la survie, acceptant devant l’adversité les plus rudes efforts, les fatigues les plus extrêmes, l’entêtement à vivre le plus radical. Confrontée à ce qu’on appelle une mauvaise passe, une famille s’imposera sans plainte les privations les plus cruelles, subsistera d’une poignée de riz bouilli chacun, de chiches heures de sommeil dans l’inconfort, voire même sur un bord de trottoir si la situation l’exige, s’épuisera sans rechigner à n’importe quelles tâches, fussent les plus ingrates pour s’extraire de la mouise.
Cependant, quand le mauvais sort se fait décidément intraitable, quand l’échec prend la gueule d’une certitude, quand il devient évident que la mort est inéluctable, la personne cesse de lutter, passant, parfois d’un instant à l’autre de la combativité à l’abandon.
On accepte.
On se résigne.
On adopte la seule attitude digne qui reste : celle de l’impassibilité devant l’issue fatale.
Nulles ne sont plus représentatives de cette philosophie de l’abandon que les vieilles femmes aux crânes tondus qu’on voit errer tout au long du jour dans les rues des villes, les yeux vides, en haillons, parfois même nues, la démarche courte et erratique de ceux qui ne vont nulle part.
Elles sont veuves d’un pauvre hère tué à la tâche, n’ont pas donné vie à assez d’enfants pour qu’il s’en trouve un capable de le recueillir, n’ont plus personne à supplier ou à chérir.
Elle n’attendent plus rien, sinon de mourir.
Et si parfois elles tendent encore la main, paume quémandant en direction d’un passant, elles acceptent le consentement d’une avare obole ou le crachat d’un refus avec la même indifférence et continuent sans broncher leur chemin vers rien.
Sur l’Île Pourrie, cent fois pourrie, nos pauvres petites copines en étaient arrivées à ce stade. Et c’est ainsi que, ayant regagné la grande maison, appuyé sur l’épaule de Pearl Mama, m’aidant d’un bâton en guise de canne, suivi par un Suni titubant et hagard, je les trouvai, groupées dans un coin de la salle de restaurant,.

Devant la grève, les bateaux étaient toujours ancrés à la même place. Le yacht blanc. Les deux patrouilleurs gris. Leurs coques étaient désormais entourées de débris divers flottants, emballages plastiques, sacs d’ordures et bouteilles vides. Sur les vedettes, les militaires visibles traînaient ou lézardaient sur des sièges pliants, torses nus, à l’abri de bâches négligemment tendues. Du linge de corps pendait à des fils. Tout cela signe que les équipages étaient gagnés par l’ennui, la maladie qui ronge les assiégeants.
Près du récif de corail, de notre côté, deux cadavres flottaient : la fille qu’avait descendue Tara et un homme, sans doute celui que j’avais touché pendant l’opération de débarquement du cochon.
Était-il mort de sa blessure, ou bien ses copains l’avaient-ils achevé pour ne pas avoir à s’en soucier ? Mystère. Toujours est-il que ces salopards n’avaient rien trouvé de mieux pour se débarrasser de leurs morts que de les jeter dans le lagon…

Au défunt Saloon, la situation n’était guère plus brillante.
La façade criblée d’impacts de balles.
La terrasse où traînaient, étincelants dans la lumière du soleil, les débris de verre des enseignes.
La palissade bricolée par nos soins qui s’affaissait et se défaisait par endroits…
À l’intérieur flottait une désagréable odeur de viande avariée que j’identifiais comme celle des morceaux de pécaris abandonnés dans le congélateur éteint.
La bande des filles, regroupées dans un coin, dont seulement deux réagirent à notre entrée, tournant brièvement leurs visages vers moi avant de s’en détourner aussitôt pour retourner à leur morosité impavide.
De la vaisselle sale. Des cadavres de bouteilles.
La table couverte d’armes en vrac. Certaines étaient tombées par terre. Personne n’avait pensé à les ramasser…
– C’est le bordel, répétai-je.
Pearl Mama soupira en haussant les épaules, levant et abattant les deux mains dans un signe d’impuissance. Elle avait abaissé son foulard, dévoilant sa bouche pliée par une moue amère.
– Ben ouais… Qu-qu’est-ce que tu veux…
Wayan sortit de la cuisine et traversa la salle d’une drôle de démarche. Il s’était encore plus tassé sur lui-même et, les mains croisées dans le dos, voûté, les jambes arquées, il se déplaçait sans plier les genoux, traînant des pieds, l’allure d’un vieillard obstiné, tout en remuant les lèvres.
– Salut, Wayan.
Il passa devant nous sans s’arrêter, gagna la palissade, se retourna et revint en sens inverse.
– Wayan ?
Je l’arrêtai d’une main sur l’épaule.
– Ça va, vieux ?
Sans me regarder, le regard fixe devant lui, il se lança dans une diatribe en bahasa ponctuée de mots d’anglais et de jurons marseillais hérités de ce pauvre Roman. Je commençai à traduire mentalement avant de m’arrêter, comprenant que ça n’avait aucun sens : une histoire de docteur qui, en haut d’une montagne, pissait dans un bidon, peuchère, avant de mettre le feu à son urine pour en arroser une plante qui donnait des fleurs à tête de singe…
– Né té fatigue pas, s’écria Chulo. El pobre, il est dévenou complètement fou…
Sa voix venait de derrière un paravent. J’y allai. Elle s’était aménagée une sorte d’alcôve entre la palissade et un mur, sous l’ombre d’un parasol au pied coincé entre deux lattes du plancher. Elle se tenait assise dans un fauteuil, en costume de lin, la chemise blanche impeccable, le chapeau en arrière de la tête, le cigare fiché au coin de la bouche, un verre de rhum à la main, la bouteille à portée, sur un tabouret faisant office de guéridon, aussi paisible que si elle se fut trouvée à la terrasse d’un bar tranquille de La Havane.
– Alors, me lança-t-elle, tu as survécou ?
– Comme tu vois.
Elle eu une moue qui voulait dire à la fois qu’elle s’y attendait et que ça ne lui faisait pas plus plaisir que ça.
– Tu as l’air en forme, dis-je.
– Hé.
– Il va falloir qu’on reprenne les choses en main.
Elle haussa légèrement les épaules, sirota une gorgée de rhum.
– Si tou lé dis…
Le ricanement qui me jaillit de la poitrine fut le vrai premier signe de ma résurrection. Je lui rétorquai, l’imitant :
– Si, hombre : yé lé dit !

Je commençai par lui piquer sa bouteille et m’envoyer trois bonnes lampées au goulot. L’alcool me tomba directement dans les boyaux qui, endoloris par l’épreuve passée, se tordirent avec violence, parcourus d’un ruisseau de feu. Je tins bon, dents serrées. Ça passa.
Fallait que ça passe, bordel !
Je me préparai à grands coups de cuiller un rata de bœuf en gelée et de légumes en boîtes et je me forçai à avaler ce mélange pour soldat, me retenant de me plier en deux pour vomir à chaque bouchée.
Ça passa.
Fallait.
Je fis descendre le tout au moyen d’un bon litre de café fort et brûlant commandé à Pearl Mama, avec supplément rhum.
Je conclus ces agapes en me torchant la bouche du revers du poignet et en déclarant :
– Bon, les gars, il faut réagir !

Pendant les heures suivantes, on fit comme ça : on réagit.

Chulo et Pearl Mama se chargèrent de parler aux filles pour leur insuffler un regain de courage et les sortir de leur apathie. Il apparut bientôt qu’il était possible de s’appuyer sur l’une d’entre elles, une grande javanaise prénommée Amaï, aux longs yeux de biche et au nez aquilin, différent du petit pif camus des asiatiques, sans doute héritage de lointains ancêtres maures, qui, demeurant un peu plus vaillante que les autres, pouvait servir de relais auprès d’elles.
Un sergent-chef, en quelque sorte…
Amaï, qui, en des temps qui paraissaient très anciens alors que seulement une poignée de semaines nous en séparait, avait été la favorite de Julia Abad-Santo, la veuve de ministre philippin, et de ses trois grosses filles.
Pour ma part, flanqué de Suni, j’allais trouver Wayan qui continuait à déambuler à travers la pièce de son pas de vieil homme, le regard au sol, les lèvres agitées par un soliloque continu.
Je l’arrêtai par l’épaule et m’adressai à lui dans l’espèce de dialecte qui nous était devenu commun, tandis que Suni, pour faire bon poids, lui répétait mes directives dans leur patois sulawésien.
– Wayan, on ne peut plus se laisser aller sans rien faire, parce que c’est ce que nos ennemis veulent de nous…
Il me répondit gravement que la grand-mère de son ami d’enfance arrachait de l’unique dent qui lui restait la tête de certains poissons pour en faire une soupe médicinale qui guérissait les coliques.
La fatigue de mon corps se fit plus prégnante. Mon esprit épuisé gémit sa souffrance.
Bon sang de bordel, ça ne s’arrêterait donc jamais ?
Aucune épreuve, aucune torture, aucune dinguerie ne nous serait-elle donc épargnée ?
Je convins de l’excellence du poiscaille ne matière de soins, louai les qualités culinaires de Mère-grand, repris :
– Regarde, rumanya kotor banyak, notre maison est très sale, il faut nettoyer. We must clean, tu comprends ?
Après que Suni ait traduit, il resta silencieux un moment, pattes écartées, larges pieds vissés au plancher, regard au sol, dans une attitude docte de profonde réflexion. Puis il entreprit de me raconter comment, alors qu’il servait à l’armée dans une caserne de Djakarta, un officier nommé Zadar exigeait de lui tous les matins qu’il lavât les latrines à grande eau et qu’au cas où, funérailles !, elles n’étaient pas assez propres à ses yeux, il le forçait à en lécher le sol.
Je compatis, déplorai le sadisme des gradés javanais, insistai :
– Ici, ce n’est pas l’armée, mais il faut nettoyer quand même. We must clean.
Et je répétai, martelant :
– Clean. Clean. Clean.
Il parut réfléchir intensément, releva la tête, me dévisagea un moment avant que son regard ne se perde quelque part au-dessus de mon épaule, et répondit enfin :
– Okay boss.
Il se pencha, se saisit une boîte de bière vide à ses pieds, marcha deux pas, ramassa un os de volaille rongée, poursuivit son chemin, dos courbé, yeux fureteurs, à la recherche d’autres saletés.

Suni et Chulo allèrent vider le congélateur des restes de pécaris qu’ils traînèrent au loin dans les buissons où ils les abandonnèrent.
Encore une bonne chose de faite !

Je participai au balayage de la terrasse, avec Amaï et deux autres filles. Nous voyant nous bosser, les marins sur les bateaux s’agitèrent. Certains s’emparèrent de leurs armes et se remirent en faction. D’autres nous adressèrent les lazzis et les commentaires moqueurs devenus habituels.
On avait rassemblé les débris de bois et de verre en un seul monticule prêt à être ramassé quand une des filles lâcha précipitamment le balai de paille de riz qu’elle maniait, bondit sur le sable, esquissa un pas de course en direction des arbres, se tenant le ventre, puis, n’y tenant plus s’accroupit en relevant sa jupe et laissa couler d’elle un flot de liquide brun en criant à la fois de douleur et de trouille.
Sur les bateaux retentirent des sifflets d’admiration ironique et des propositions obscènes.
J’allai chercher la pauvre gosse, la soutint par les aisselles jusqu’à l’arrière de la maison, à l’abri des regards des connards, et l’allongeai dans la verdure en lui murmurant en bahasa un tas de paroles que je savais inutiles.
– Ne t’en fais pas… On s’occupe de toi…

On monta à la cabane, petite troupe titubante aux démarches bancales de zombies, chacun s’étant masqué d’un foulard ou d’une pièce de vêtement bricolée, les unes et les autres chargées de bidons de flotte, de bouteille de vinaigre et de flacons de détergent.
J’avais empli un jerrycan d’essence, l’avait soulevé et l’avait laissé retomber aussitôt, réalisant à quel point j’avais présumé de mon reliquat de force. Chulo s’était approchée sans un mot et l’avait calé sur son épaule. C’était elle qui marchait en tête. La suivait Wayan qui portait dans ses bras le corps de la fille malade. Puis venait Pearl Mama qui avait entassé une impressionnante pile de draps et autres tissus propres en équilibre sur la tête, à l’indigène.

La tâche la plus pénible, au physique comme au moral, fut de sortir la demi douzaine de cadavres de mon ancienne hutte et de les porter jusqu’à la clairière dynamite pour les y brûler.
Wayan, qui, s’il avait la cervelle qui barrait en couille, conservait le plus de forces de nous tous, se chargea du plus gros du boulot. Il accomplit plusieurs allers et retours avec au creux de ses coudes une dépouille plus ou moins décomposée, à la tête aux bras et aux jambes ballant, à qui il racontait, marmonnant sous le short de fille maintenu par une ficelle qui lui servait de masque on ne savait quelles histoires délirantes.

Chulo, pataugeant dans le charnier de cendres et d’os qu’était devenu la sépulture de nos compagnons, s’occupa d’aligner les morts, de les arroser d’essence et d’y foutre le feu.

Amaï et les autres filles sortirent Tida à l’extérieur. La pauvre belle était agonisante, au dernier stade de la maladie, amaigrie au possible, transformée en une sorte de squelette livide, la bouche démesurément ouverte sur un hurlement silencieux, tandis que sa chevelure d’huile noire subsistait inchangée, épouvantablement somptueuse, répandue en soleil sombre autour de sa tête.
Ses copines lavèrent tendrement son corps de caresses de linges humides, témoignant par la grâce légère de leurs gestes de l’affection qu’elles portaient à celle qui avait été, l’espace d’une courte saison, une de leurs meneuses.
Pearl Mama m’avait rejoint, plantée à côté de moi, les bras croisés sous la poitrine. Contemplant ce triste baller, elle laissait échapper des soupirs violents par les narines, dont je n’aurais su dire s’ils exprimaient de la détresse, de la compassion ou de la colère.
Je passai mon bras autour de son épaule. Elle se raidit un instant pour refuser l’embrassade avant de se laisser aller contre moi.
Je rabattis mon foulard, puis le sien. libérant nos bouches, et déposai un baiser sur ses lèvres. Elle détourna la tête.
– Tu tiens le coup, ma belle ? chuchotai-je.
Elle secoua la tête.
– Non. P-p-pas quand je pense que t-tout ça est de ma faute.
– Mais non.
Elle eut un claquement de langue agacé.
– Si. C’est moi qu-qui suis à l’origine de ça. Et ça, c’est une p-p-pu-putain de tragédie.
– Mais non… répétai-je bêtement.
– Tu vois un autre mot ? cracha-t-elle, agressive.
J’y allais d’un rire dont j’espérais qu’il ne sonnait pas comme un ricanement de spectre.
– Tu as voulu monter le cabaret le plus fou du monde.
Elle eut un sursaut exaspéré, ouvrit la bouche pour me rétorquer je ne sais quoi de cinglant avant de se raviser. Elle soupira, se détendit, enfouit son visage au creux de mon cou. Je pus sentir la brûlure liquide d’une larme.
– Je ne le voyais pas comme ça, mon c-c-cabaret…
– Tu n’es pas coupable, ma belle, murmurai-je. Tu ne pouvais pas savoir qu’on tomberait sur un monstre. Kiri, c’est un monstre. Il n’y a rien d’humain en lui. Le coupable, c’est lui.
Elle haussa les épaules, de nouveau agacée, reprise par cette colère qu semblait bouillir en elle :
– Je t-t-t dis que c’est moi !

On badigeonna à la diable le sol et les murs de vinaigre et de produit nettoyant. On en avait presque terminé quand une des filles s’écroula au sol, le corps secoué de tremblements, la peau soudain ruisselante de sueur.
Encore une. One more. Una mas. Satu lagi.
Ce calvaire s’arrêterait-il un jour ?
Nous l’étendîmes, sanglotante, à côté de l’autre fille et de Tida, qui respirait encore, d’un souffle rauque de bête égorgée, toutes trois sur des draps impeccablement blancs.

Au retour, je pus constater à quel point j’avais eu raison de faire réagir la troupe. La vision de notre baraque en ordre, propre, protégée par la palissade à peu près remise d’aplomb, nous fut bienfaisante.
On ouvrit des boîtes de conserve au hasard et des paquets de biscuits que l’humidité des matins avait commencé à ramollir. Quelques tournées de bière et chacun, épuisé, se coucha à divers endroits de la pièce pour s’endormir aussitôt.

Pour la première fois depuis longtemps, je goûtai un sommeil paisible, sans cauchemar et même sans rêve, dont je n’émergeai qu’au petit matin.
Pendant la nuit, Pearl Mama s’était éloignée de moi, recroquevillée au bord de l’amas de coussins qui nous servait de couche.
Je sortis.
L’aube était blanche, nimbée du brouillard auquel cette foutue île nous avait habitué. Pour une fois, sa caresse fraîche sur ma peau nue me fut agréable.
Aucun bruit ne provenait des bateaux. Derrière moi montait un brouhaha de froissements, de mots étouffés, de bâillements et de vaisselle remuée, indiquant que la maisonnée se réveillait à son tour.
Je revins à l’intérieur.
Amaï et quelques filles s’affairaient à préparer du thé. Wayan, assis en tailleur, le dos appuyé contre une cloison, avait le ventre saillant et le regard vide, figure d’un bouddha sombré dans la démence. Chulo s’étirait, tirant des bouffées de son premier cigare de la journée coincé au coin de sa bouche.
Pearl Mama dormait toujours, dans la même position fœtale, au bord des coussins.
Je me penchai sur elle.
Posai ma main sur son épaule pour la réveiller.
La retirai, mordant mes lèvres, retenant le cri qui me montait de la gorge.

Elle était brûlante.

(À suivre)

 

ROTTEN ISLAND 19
ROTTEN ISLAND 21

One Response to ROTTEN ISLAND 20

  1. Oliv'

    Implacable virus… parfaitement en thème avec l’actualité!