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ROTTEN ISLAND 05

Publié par le 3 octobre 2020

 

Pearl Mama et moi on s’embrassa pour la première fois, au détour d’un matin brumeux, dans la cale de la Lady Day.
Un baiser…
Un bécot, un vrai. Une pelle. Un bouche à bouche de collégien à collégienne.
Doux et passionné, le patin. Tendre autant que langueux. Aussi joli que vicelard.

La veille, au crépuscule, j’étais revenu de Sorong avec ma cargaison de matériel de chez Barto et Small en passager surprise.
Juste le temps de m’amarrer devant le récif avant le noir.
Le matin, j’avais appris à la population de l’île par des gueulements choisis le retour au bercail de l’emmerdeur en chef et réquisitionné toute la piétaille au déchargement.
Depuis, on s’escrimait.
Une double colonne de porteurs barbotait à travers le lagon, de l’eau jusqu’aux cuisses, les uns avec leur charge sur les épaules, au bout des bras ou au sommet de la tête, les autres s’en revenant au rafiot les mains vides.
Á un moment, avec Pearl Mama, on se retrouva en fond de barcasse, devant des piles de cartons de boîtes de fruits au jus, tous les deux.
Seuls.
Derrière l’écran blanchâtre des nuages, le rond blanc du soleil donnait directement sur la cale, y faisant régner une chaleur de diable.
On transpirait.
Non… On coulait. On fondait sur pieds. On se liquéfiait.
Si moi j’étais trempé, Pearl Mama, elle, dégoulinait.
Le bois clair de sa peau était sillonné de rigoles larges d’un doigt. Les torsades de ses cheveux pendouillaient devant son visage, laissant échapper à leur pointe des gouttes d’eau, comme des robinets mal fermés. Son tee-shirt collait à ses seins, tétons pointus brandis, les aréoles comme deux soucoupes sombres sous le tissu mouillé.
D’elle montait un dur parfum de fauve, nègre, sauvage.
Moi, dont la peau m’était fournaise, je me sentais puer le bouc.
Je fis un pas vers elle, alors qu’une sorte de grondement de chien mordant montait de ma poitrine.
Elle leva la tête, repoussant les mèches de son front, plongeant ses yeux dans les miens.
On se regarda une seconde.
Tronquée, la seconde. Courte. Réduite au moins de moitié.
L’instant d’après elle était dans mes bras.
Avait balancé toute cette chair dansante, musclée, grasse, brûlante, contre ma peau.
Enserré ma nuque de ses deux mains glissantes.
Et on se mangeait la bouche en gémissant comme des affamés.
Au-dessus de nous, des pieds nus cognèrent le pont. Des gars s’amenaient.
Elle s’écarta.
Sa main vint se poser sur mon entrejambe, salua la dureté de mon membre, la remercia d’une câline brève pression.
Elle souriait.
– Haig… murmura-t-elle.
Puis, alors que trois Sulawesiens dévalaient l’échelle qui plongeait dans la cale, on s’éloigna l’un de l’autre et on empoigna des caisses de fruits au jus pour les leur poser sur la caboche.
– Plus vite que ça ! Feignasses ! Trous du cul ! Ils se croient dans un club de vacances ou quoi ?

Cette garce de Chulo s’absenta de l’île deux jours plus tard.
Pearl Mama et elle émergèrent de l’abri de branchages et de bâches qu’elles partageaient, derrière le chantier de la grande maison. Elles me rejoignirent sur la plage où je buvais mon café le cul dans le sable tandis qu’un gentil crachin m’arrosait la tête et les épaules.
– Salut !
Depuis des jours qu’on jouait les ouvriers, Pearl Mama, moi et tous les autres, on en avait pris les dégaines : fringues décorées aux plâtras, cheveux poudrés de sciure, accrocs et petits bobos un peu partout.
Chulo, non.
Ce n’est pas qu’elle tirât au flanc. Non, pas du tout. Je l’avais remarquée qui pelletait du sable dans la bétonneuse et, à un autre moment, mêlée à une équipe qui débitait un tronc d’arbre à la hache.
C’était simplement que les grosses tâches semblaient ne pas avoir d’effet sur sa mise.
Elle se tenait devant moi, en costard sombre masculin, plis des pantalons aiguisés, petit chapeau en arrière du crâne, aussi incongrue, avec ses pompes de danseuse de claquettes plantées dans cette plage paumée, qu’une diablesse aux yeux de braise devant le porche de Saint-Pierre.
– Il est temps que Chulo parte recruter les filles, m’annonça Pearl Mama.
– Hon, hon…
– T’es d’accord ?
– J’ai rien à dire. C’est toi la patronne.
– Elle va prendre la Lady Day. Y’en a pour une bonne semaine, peut-être dix jours.
– Okay.
Chulo regardait la brume au-delà de moi, une main serrant son revers de veste, l’index de l’autre main montant et descendant la cicatrice qui lui barrait le visage.
– Tu veux que je t’accompagne, lui lançai-je.
Elle abaissa les yeux sur moi.
– Porqué ? fit-elle sans aménité.
Je levai une main apaisante.
– Pour rien, m’dame. J’essayais d’être sympa, c’est tout.
Elle émit un claquement de langue agacé. Pas découragé, je proposai encore :
– Tu veux prendre deux ou trois Sulawesiens pour t’aider sur le bateau ?
Elle haussa les épaules, la tête en dedans, la lippe méprisante, ce qui lui donna l’espace d’un instant l’aimable allure d’un vautour perché sur un arbre mort.
– Jé navigue mieux qué toi, mec, cracha-t-elle. Plous mieux que toi et plus mieux qué tous ces cons.
Je haussai les épaules à mon tour et décidai de me consacrer à mon café.

Le débarquement de Small dans notre histoire, avec sa force et son énergie de bulldozer furieux, avait donné un sacré coup d’accélérateur aux chantiers.
Le baraquement des employés avait quasiment surgi de terre.
Étaient également achevées les cloisons et toiture de la partie arrière de la grande maison, futurs cuisine, cellier, buanderie, chiottes, plus le logement de madame Wu et de Betty Boop.
Avaient disparu les bivouacs de toiles et de bâches, par moi improvisés au jour le jour, qui faisaient ressembler la plage à un camp romanichel sur l’eau.
Small avait maintenant concentré l’essentiel de ses troupes sur le hameau des filles et, là aussi, le boulot avançait à grands pas.
Le secondaient dans ses fonctions deux individualités qui s’étaient distinguées, comme toujours en pareil cas, du groupe des Sulawesiens. Le premier, Wayan, était le doyen de la troupe, un type d’une quarantaine d’années, costaud et taciturne. L’autre, Suni, était le gars que j’avais coup-de-boulé après le déchargement du générateur. Fanfaron, vantard, grande gueule et malin comme vingt renards, il avait eu vite fait de prendre de l’ascendant sur ses pairs, qu’il ne cessait de railler et d’engueuler toute la sainte journée.
Il ne me gardait pas rancune pour la jolie petite bosse qu’arborait désormais l’arête de son nez. Au contraire, il se croyait autorisé à me réserver une familiarité à la fois complice et goguenarde qui le faisait me saluer d’une parodie de salut militaire à chaque fois qu’il me croisait, rigolant, me servant du « hello boss ! » long comme le bras.
C’était encore Small qui avait eu l’idée d’embaucher Wato et les autres autochtones pour confectionner les toits de palmes.
Il s’agissait de nouer le long de tiges de bambou de deux mètres environ, les minces feuilles d’un type de palmiers qu’on trouvait à foison dans l’île.
Quand ce genre de tissage est bien fait, c’est-à-dire avec plusieurs couches de feuilles très serrées les unes contre les autres, on obtient des sortes de planches chevelues qu’il ne reste plus qu’à poser sur des solives pour obtenir un toit, non seulement agréable à l’œil mais aussi imperméable qu’une couverture de tôles.
Sceptique au départ, redoutant l’inertie de nos voisins les Tristouilles, j’étais monté au village avec Pearl Mama et Small pour mener la négociation avec Wota.
A ma grande surprise, celui-ci, moyennant un lingot d’argent glissé dans sa paume crasseuse, avait accepté que ses ouailles travaillassent pour nous.
Ainsi, tous les deux ou trois soirs, on voyait débouler sur la plage un groupe de femmes qui portaient sur leurs têtes une demi-douzaine de ces plaques tressées, nous les livraient en silence, acceptaient quelque bricole, boîte de boeuf ou bouteille de gnôle, et disparaissaient aussitôt dans la nuit de la forêt.
La première fois, quelques-uns des Sulawesiens étaient bien venus lorgner d’un peu trop près les seins nus de ces dames, avec des mains prêtes à palper et des ricanements aux coins des bouches, mais un mélodieux concert d’aboiements de ma part, souligné de quatre ou cinq mandales sur des nuques, avaient remis le bon ordre.

Et puis vint le moment.
Le moment.
Cette nuit-là et le jour qui suivit.
Les premiers couplets de la chanson.
Ma chanson. Notre chanson.
La Pearl Mama’s song.

On se retrouva un début de nuit au fond de la grande maison, dans la pièce alors encore dépourvue de sa quatrième cloison qui allait devenir la réserve à conserves et litrons.
Pour l’heure s’y trouvaient empilés au sec une douzaine de matelas neufs emmaillotés de housses de plastique épais.
Au sol traînaient encore des vaguelettes de cette poussière blonde que laissent les scies. L’air sentait le bois frais.
Pearl Mama posa sur le plancher une lampe à vapeur d’essence qui sifflait de la lumière très blanche qu’entaillaient de toutes parts des ombres très noires.
Elle tira d’une main le matelas du haut de la pile et le jeta au sol.
Me lança ses yeux sombres à la face, m’adressa un sourire large comme un rire, décoré d’une pointe de langue aguicheuse et, d’un déhanchement de danseuse, transforma en un chiffon à ses pieds le paréo qui la recouvrait.
Deux pas glissés et elle fut devant moi, me saisit les poignets, les leva et posa en offrande les coussins tièdes de ses seins sur mes paumes.
Puis, tandis que je soupesais ces deux fruits donnés, retenant encore mes doigts impatients de les broyer de caresses, elle défit à gestes sûrs de pute aguerrie la braguette de mon short.
Un instant nous fûmes, projetés sur le mur de planches, deux pantins de théâtre d’ombre, elle le chef couronné d’une crinière moussue, le corps tout en courbes et cambrures, affublée de mamelles de matrone un rien affaissées, aux longues pointes canailles. Moi une silhouette droite, sèche, anguleuse, au milieu de laquelle était fichée la dure ligne presque verticale de ma verge, bandante comme jamais.
D’un même élan nous nous jetâmes sur le matelas dont la housse accompagna notre chute d’un couinement caoutchouteux. Nous nous empoignâmes, doigts de l’un plantés dans les chairs de l’autre.
Je me pliai en arrière, reins cassés, cherchant à aspirer un air qui me manquait, ouvrant une bouche que l’ombre du mur dessina béante comme pour un cri.
Elle gémit en réponse une longue plainte chantante.
Grognant, râlant, bavant, j’écartai de deux poings de brute des cuisses qui ne demandaient qu’à s’ouvrir à ma volonté et, tout mon être devenu pieu impatient, je me plantai dans un fourreau de miel en feu…

Un peu plus tard, souffles courts, corps incendiés, peaux meurtries, ruisselantes de musc et maculées de sciure, nous nous glissâmes dans la nuit du dehors et marchâmes mains entrelacées jusqu’au lagon.
Son eau pourtant encore tiède des heures du jour nous parût aussi froide et douce qu’une source de montagne.
On se tint longtemps embrassés, agenouillés sur le sable, de l’eau jusqu’aux épaules, coeur battant contre coeur cognant.
Posé au sommet de l’île, un sourire de lune veillait, environné du tourbillon immobile de ces milliers d’étoiles qui nichent au-dessus de l’équateur.
Du côté de la mangrove dansaient les rougeoiements d’un feu dans une caverne de palmiers. De son pourtour s’élevaient les rires des Sulawesiens rassemblés que ponctuait la voix grave de Small chantant sa bière.
Sous l’eau, un banc ovale de minuscules créatures luisantes, mouvant comme une volée d’étourneaux sur un champ, fila depuis la barrière de corail jusqu’à quelques mètres de nous pour s’évanouir à notre approche, étincelles jaunes et vertes d’un feu d’artifice mourantes aussitôt qu’apparues.
Alors nous nous laissâmes couler, animaux marins enlacés, dansant peau contre peau, visages collés, puis tête bêche, dos à dos, ventre à ventre, cuisses à cuisses, roulant sur nous-mêmes, nous explorant de nos mains et nos langues, bouches pleines de sel et de goût de l’autre, ne soulevant nos lèvres jusqu’à la surface qu’en de rares instants, le temps d’aspirer une goulée d’air juste avant de mourir.

Le feu des ouvriers était depuis longtemps éteint et le silence nocturne tombé sur l’île quand, toutes jouissances épuisées, nous rampâmes enfin jusqu’à la grève pour nous assoupir à même la rude couverture de sable et de coquillages, bercés par le ressac feutré de la barre qui, loin, à l’autre bout des mondes, s’obstinait à lécher le corail.
Nous ne nous éveillâmes qu’au petit jour.
La brume avait coulé de la forêt sur la plage, froide et visqueuse.
Des mouvements feutrés se faisaient entendre du côté des Sulawesiens. Devant la grande maison retentissaient les chocs des gamelles maniées par madame Wu qui commençait à préparer le premier repas de la journée, et ses remontrances à Betty Boop, dans son chinois bizarre de Manado aux consonnes sifflantes.
Riant et nous bousculant, dans une parodie de course, nous gagnâmes le couvert des arbres pour planquer notre nudité et nous faufilâmes par une fenêtre dans la maison pour récupérer nos fringues.

– Prends un peu de bouffe et de l’eau, on se casse.
– Où ?
Du menton, je désignai le sentier qui épaulait le ruisseau.
– Là-haut.
Toute la matinée, j’avais glandé, absent, les couilles et l’âme vides.
Je n’avais rien accompli de plus positif que d’errer d’un chantier à l’autre, faisant mine d’inspecter les travaux, houspillant l’un ou l’autre d’une voix que je savais sans conviction.
Me révélant incapable de fixer ma pensée sur d’autres sujets que le sexe de Pearl Mama, les seins de Pearl Mama, les yeux de Pearl Mama, le sourire de Pearl Mama, la voix de Pearl Mama…
De son côté, elle n’avait pas quitté le hamac tendu devant son abri, munie de son cahier à paroles, répétant à mi-voix des chansons au hasard.
Elle eut ce haussement d’épaule accompagné d’une esquisse de sourire des filles libres qui, pour cette fois, choisissent d’obéir au male.
– Á t-t-tes ordres, chef !
Et elle lança ses deux jambes par-dessus le bord de son hamac.
Je fourrai dans un havresac des cartons de médicaments et des cartouches de cigarettes destinés à Wato, le chef des Tristouilles. Il y avait un bail que je les avais rapportés de Sorong mais, avec le bazar qui nous occupait chaque jour, je n’avais pas trouvé le temps de monter au village.
J’expliquai à Small que je partais en exploration, histoire de repérer des endroits où on pourrait construire d’autres bâtiments dans le futur.
– Et puis je passe voir Wato pour lui filer ses aspirines…
– Yep… Yep…
Small m’écoutait en hochant vaguement la tête, le regard fixé sur Pearl Mama qui, penchée sur le sac de provisions que je lui avais demandé de préparer, nous offrait la vision de son short kaki tendu à craquer sur son incomparable croupe.
– Tu m’écoutes, bordel ?
– Yep mate !
Il me dévisagea du haut des ses deux mètres, puis son regard alla du cul de Pearl Mama à moi et un sourire lui fendit la face jusqu’aux oreilles.
– Quoi ? fis-je, qu’est-ce t’as ?
Il leva ses grandes mains tatouées en geste d’apaisement, tout en continuant de rigoler.
– Nothing, mate… Nothing…

Il ne fallait qu’un gros quart d’heure pour atteindre le village des Tristouilles.
Nous le trouvâmes à peu près désert, à l’exception d’un cercle de femmes qui tressaient nos toits de palmes, à côté de la bufflesse attachée à son piquet.
La cahute de Wota était fermée d’une plaque de tôle scellée d’un tortillon de fil de fer.
– Wota, eh, oh, grand chef !
– On t’apporte des c-c-cadeaux !
L’une des femmes nous expliqua, par gestes et bribes d’indonésien, que l’irascible chef se trouvait bien chez lui mais refusait de nous ouvrir.
– Lui c’est faché-faché. Lui c’est pas content boum boum…
Trois jours plus tôt, on avait fait sauter quelques roches à la dynamite derrière la grande maison.
– Boum boum pas bon, disait la femme, better not do !
Les explosions avaient fait trembler l’île sur son socle, soulevé des séries de vagues dans le lagon, fait s’envoler au-dessus de la forêt environ un million d’oiseaux affolés.
Je haussai les épaules.
Better not do… Better not do… je commençais à connaître la chanson.
Je laissai les clopes et les anti-paludéens sur le seuil de Wota et nous reprîmes notre route.

Le sentier reprenait son escalade du flanc de l’île après les jardins en terrasses du village.
Sa pente, toujours parallèle au ruisseau, s’y accentuait, avec certains passages en talus presque verticaux qu’une volée de marches grossières creusées à même la terre permettait de franchir.
La végétation s’était épaissie autour de nous, mais le sentier lui-même était dégagé. Je n’eus pas à me servir de la machette dont je m’étais muni.
Au final, on avait beau être en jungle, au milieu d’une île paumée aux confins des océans, la promenade n’était guère plus éprouvante qu’une sortie dominicale en forêt de Fontainebleau.
Nous fîmes halte près d’une courte cascade, mangeâmes nos provisions, fîmes l’amour et nous douchâmes, accroupis sous la chute d’eau qui nous parût glaciale en regard de la chaleur étouffante de ce milieu d’après-midi.
On se reposa un moment sur un affleurement de roche nue, nous amusant à observer les danses de rivalité amoureuse de deux minuscules oiseaux au plumage orange et rouge, au croupion prolongé d’une immense queue en éventail, autour d’une placide femelle grisâtre, à elle seule plus grosse que les deux combattants réunis.
– Eh ben, rigola Pearl Mama, ils en veulent, ces deux-là !
– Y’en a qu’un qui va la grimper.
Elle haussa ses rondes épaules.
– Ils sont st-stu-stupides…

Bientôt nous fûmes au pied du cratère : une falaise d’un gris très foncé, presque anthracite, d’une dizaine de mètres de hauteur.
Lisse, la paroi. D’une matière au grain serré. Un rien ondulée, comme un drapé. Etrangement nette, austère, au surgir des enchevêtrements de la jungle.
Nous la longeâmes sur une centaine de mètres. Elle se terminait par une faille étroite, née d’un écroulement d’épaisses et vastes dalles qui se tenaient encore appuyées de leur haut sur la muraille, comme une penchée de livres au coin d’une étagère.
Passée l’ouverture, on déboucha sur le cratère proprement dit, qui consistait en une longue boutonnière au sol de cendres charbonneuses, en pente, vierge de toute végétation. De l’autre côté, il n’était bordé que par un muret bas, en réalité une longue roche d’un seul tenant à peine haute jusqu’au genou.
– Waoh !
– P-p-putain…
Au-delà, c’était la splendeur immense, trop vaste pour l’œil, inhumaine, de l’océan Pacifique.
Un géant bleu sombre moiré de vert et de noir, de loin en loin guilloché de traces d’écume très blanches, qui envahissait tout l’espace, paraissait manger le ciel pour ne s’achever que très loin, en un horizon courbe aussi grand que l’éternité.
Au-delà du muret à la crête arrondie par l’usure des vents, la côte plongeait en un à-pic vertigineux pour se jeter dans l’eau bouillonnante, très loin en bas.
La surface de l’océan était calme, à peine ondulée de houle, comme le souffle apaisé d’un dragon endormi, et pourtant la flotte se jetait contre notre île en lourdes vagues hargneuses qui éclataient en gerbes sur la roche dressée devant elle. Comme si cette masse aux profondeurs insondables, furieuse de trouver ce gravier sur sa route, cherchait à l’en balayer.
Pearl Mama glissa les deux pouces dans ses passants de ceinture, cracha devant elle d’un air bravache et ricana :
– Eh ben, si jamais ça t-t-ourne mal, aucune chance de s’échapper p-par là !
– Aucune.
– Aucune, hein ?
– Pas la moindre.

Assis sur le muret, les pieds dans le vide, on termina nos vivres et le contenu de nos gourdes.
Puis Pearl Mama s’essuya la bouche d’un revers de main, cracha de nouveau vers l’abîme et se dressa soudain, bondissant sur ses deux pieds.
Le souffle de l’océan fit voleter ses cheveux.
Elle prit une longue inspiration puis, dans l’instant qui suivit, sa voix s’éleva en une mélopée étrange.
Comment te décrire ça ? Je suis malfrat, moi, merde, pas musicologue !
C’était en plusieurs langues, mélange de mots français, anglais et espagnols. Ça parlait d’un océan amoureux d’une multitude de rivières, de soleil, de lune, d’étoiles.
C’était à la fois un gospel et un chant oriental, par moments comme une mélopée yiddish dont elle étirait les notes à l’infini, les jetant, les envoyant danser dans l’air, au-dessus de toute cette immensité qui nous faisait front.
C’était un défi et une prière.
Un chant de guerre et un chant d’amour, aussi désespéré que confiant, joyeux autant que sombre.

Elle chanta longtemps, ce jour-là, les pouces dans la ceinture, plantée devant le grand Pacifique.
Longtemps.
Et je n’avais jamais rien entendu de plus beau.

(À suivre)

 

ROTTEN ISLAND 04
ROTTEN ISLAND 06

3 Responses to ROTTEN ISLAND 05

  1. Oliv’

    https://youtu.be/E8W6F-o5fIQ

    Bah quoi on peut bien déconner quand même, non? : – )

  2. CL

    À quand la version papier ?

  3. Konstantin

    On l’aura de toute façon… en attendant quel plaisir de lecture ! Super Thierry frappe encore et toujours, quel boulot ! Merci !

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