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ROTTEN ISLAND 06

Publié par le 10 octobre 2020

 

Le soleil, ayant haché les brumes matinales, flambait dur dans un ciel trop vaste qui figeait l’île de son haleine de fièvre. Les oiseaux siffleurs de l’aube s’étaient tus, aussi brusquement qu’une bande-son interrompue. Le long de la pente continue qui courait du bord de la grève au sommet du volcan, pas un souffle n’agitait les feuillages. L’eau du lagon, embrassée par la mangrove d’un côté et le pointillé de rochers de l’autre, scintillait comme une plaque de métal. Au-delà de la barrière de corail, sur l’océan libre, les tranchants des vagues étincelaient, lames d’argent plantées dans l’épaisse chair bleue. Les Sulawesiens travaillaient, relativement à l’aise dans cette fournaise, en hommes nés et grandis sur l’équateur, répartis sur les divers chantiers en cours que je visitais l’un après l’autre puis l’autre après l’un, les pattes écartées, les mains dans le dos, le visage impassible, le menton haut, l’œil guettant la faute sous un sourcil revêche.
Une journée ordinaire sur Rotten Island…

En milieu de matinée, depuis longtemps précédée du bruit de son moteur, la Lady Day émergea de la lumière pour venir se positionner devant l’archipel de roches, à la pointe occidentale.
Quel tableau !
Toi-même, enivré par mes récits, t’embarquerais-tu à ton tour sur les chemins de l’aventure que tu n’en verrais nulle part de pareil…
Imagine-toi ce petit cargo de bois rouge dansant sur la houle, moteur feulant et grondant tour à tour, en marche avant puis arrière, pour se maintenir devant les îlots de lave noire.
Rrrrrran… Bram, bram, bram… Rrrrrran…
Imagine-toi la tête de Chulo la Cubaine, hilare, dents étincelantes, cigare au bec, chapeau en haut du crâne, émergeant du hublot de la cabine de pilotage comme celle d’un mécanicien de locomotive.
– Ola amigos !
Imagine un piano de concert quart de queue, d’un noir luisant de baleine, ficelé à la poupe, encordelé, protégé ça et là de carrés de mousse, grimpant et plongeant au gré des vagues, incongru monstre marin.
Bram, bram, bram… Rrrrrran…
Imagine enfin, assemblées en troupe gigotante, nichons contre le plat-bord, trente filles surexcitées, la plupart brunes, certaines teintes en rousses ou en faux blond, vêtues de bustiers bas, de chemisiers grand ouverts, de tee-shirts coupés très au-dessus du nombril et autres oripeaux de putes.
Trente oiselles survoltées, piaillant plus qu’une palanquée de piafs, agitant les bras, riant et dansant sur place.
– Hello !… Hello !…
Et tout ça jaune vif, rouge criard, vert cru, bleu beuglant, à pois, à rayures, à carreaux, à fleurs…
– Hello !… Youpie !… Hello !…
On aurait dit l’une de ces verdines de farwest, trimballant des troupes itinérantes de strip-teaseuses, qui déboulaient dans les villages de pionniers cernés par les Sioux.
On aurait dit…
Bien sûr qu’on l’aurait dit ! C’était exactement ce que c’était, version maritime, manière Pearl Mama, façon Rotten Island : un chariot de saloon !
Inutile de préciser, je pense, que chacun des ouvriers avait lâché qui sa hache, qui sa bêche, qui sa scie, pour se rassembler sur la plage, où ça sifflait de mâle enthousiasme, ça hululait, ça trépignait d’excitation sur le sable, ça exultait du vivat à qui mieux mieux.
Il nous fallut user de gueulements et de sévères bourrades, Small et moi, pour ramener nos gars à la raison.
– Z’avez jamais vu de gonzesses ? Au boulot, allez m’arrimer ce foutu bateau, y’a du bordel à décharger !

Une fois la Lady Day amarrée, le flanc contre une demi douzaine vieux pneus qu’on avait pendus là, en guise d’embarcadère provisoire, Small et moi contînmes nos gaillards sur la plage, tandis que Chulo assisté de Pearl Mama, accourue en renfort, faisaient débarquer les filles.
Mignon cortège, ma foi…
Tout de gambettes brunes, de tétons mouvants et de chevelures ondulantes. Trente beautés orientales sautillant sur les rochers luisants, leurs maigres bagages d’itinérantes filles de joie au bras, poussant à chaque menue glissade des cris de gonzesses exagérés.
Le petit Suni en bondissait sur place, tournant sur lui-même, les deux mains plaquées sur le devant de son short.
– Ouh, cantik ! exultait-il, cewek cantik (jolies filles) !…
Il en avait la bave aux lèvres. A croire qu’il allait se laissait tomber au sol et forniquer le sable.
Je le calmai d’une amicale pogne sur l’épaule.
– Reste tranquille, camarade, il n’y a rien pour toi, là-dedans…
Je me tournai vers les autres, troupeau de bouches béantes et d’yeux écarquillés sur des rêves de bonheur.
– Vous entendez ce que je dis : pas touche, compris ?

Depuis le début du XXème siècle, l’afflux à Balikpapan, port pétrolier historique de l’Indonésie sur la côte est de Kalimantan. de techniciens occidentaux de toutes les compagnies mondiales, de Total à Shell en passant par BP, avait considérablement développé le commerce putassier. La chair de tous âges, femelle, mâle et entre les deux, pour la plupart originaires de Java, s’y vendait dans un gigantesque conglomérat de cabanes dans les faubourgs nord de l’agglomération nommé Kilomètre 17 (Kilo Tujubelas).
Je l’appris un peu plus tard : c’était là que Chulo avait recruté les filles.
Bien qu’elle fût peu aimable, d’abord difficile, d’un charme hommasse tout à fait discutable à mes yeux, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver un certain respect pour cette bon dieu de Cubaine. C’était sans conteste une vraie aventurière, qui savait évoluer dans le bas-fond du tiers monde comme un requin dans une eau crasse !
Outre les jeunes dames, le piano et une puissante sono, Chulo la Mère Noël, la Santa Klaus des mers du sud rapportait une quantité invraisemblable de caisses d’alcools divers et de bières qui emplissaient à ras bord la cale de la Lady Day.
Conséquence : tout le personnel fut gentiment convié à déserter les chantiers pour patauger dans le lagon, dos ployés sous les charges.
Je fis entreposer les alcools dans la réserve de la grande maison, la pièce qui avait abrité mes premiers amours avec Pearl Mama, et chargeai Wayan, mon ingénieux contremaître, de la boucler sans attendre d’une porte qu’il scellerait au moyen d’une chaîne et d’un cadenas.

Ce ne fut pas une mince affaire de décharger le piano et de l’emporter à terre sans le mouiller.
Je fis bricoler un radeau avec le vieux zodiac couvert de rustines des Tristouilles, quatre fûts de gasoil vides et des planches. A l’aide de cordes, on fit descendre l’instrument le long de la coque pour le poser sur cet instable bricolage qui s’enfonça presque complètement dans la flotte sous la charge. Puis, ayant poussé l’attelage jusqu’à la rive, on porta le piano en troupe, le posant tous les trois pas, rigolant, chacun s’amusant à lancer de traîtreux croche-pattes à son voisin.
Quand nous arrivâmes enfin à la grande maison, ce fut pour nous rendre compte que les planches du parquet étaient bien trop minces pour le poids de cette bête de concert, qui les faisait plier dangereusement.
On le remporta donc, rigolant de plus belle, sur le sable où, dûment bâché, protégé au mieux de la pluie, il attendrait les travaux de consolidation qui s’imposaient.

La faculté d’adaptation des Orientaux m’a souvent surpris.
Est-ce un élément de la culture asiatique qui forgerait des caractères prompts à sauter sur toutes les opportunités qu’offre la vie ?
Ou bien tout simplement la misère, vraie reine de la plupart de ces milliards d’humains, qui fait les balluchons légers, faciles à emporter ?
Ça se carapate en un instant, l’Asiate. Ça se trisse. Ça se casse. Ça va voir de l’autre côté de l’horizon comme tu prends le train pour Beaugency.
Cette aisance du nomadisme est encore plus flagrante dans l’archipel indonésien, monstrueux puzzle d’îles si différentes et pourtant unies sous la même bannière où, au prix de quelques heures de bateau ou d’une heure d’avion, on change de monde sans quitter la nation.
Ayant gagné le village des bungalows, dont la plupart était encore en travaux, j’y trouvai les nouvelles venues installées comme en camping.
Hamacs tendus sous les toits inachevés. Linge fraîchement lavé pendu à des poutres et à des branches. Feux de camp entourés de pierres, fourneaux bricolés avec des boîtes de conserves sur lesquels mitonnaient déjà des frichtis, et filles joyeusement cancanantes accroupies sur les tas de planches et de briques des chantiers.
Tranquilles, les gonzesses. Installées. A croire que c’était elles les habitantes de l’île et moi qui débarquais.
– Halo ! Salut, apa kabar, comment ça va ?
– Bagus (très bien) ! Bagus, bagus ! me pépia-t-on en retour, avec des volées de sourires aux dents blanches.
Pearl Mama et Chulo, qui s’étaient attribuées le bungalow le plus achevé, étaient assises devant leur seuil, sur les marches de bois, épaule contre épaule.
Madame Chulo était torse et pieds nus, son petit chapeau perché sur la tête. C’était la première fois que je la voyais autrement que tirée à quatre épingles et je découvris à cette occasion que son torse maigre, à peine agrémenté de deux minuscules seins, aux côtes bien apparentes, était à l’instar de son visage barré d’une cicatrice qui courait, rosâtre, d’un téton noir à l’abdomen.
Un genou relevé, elle était occupée à se couper les ongles des orteils.
– Tout va bien par ici ? lançai-je en m’approchant.
Pearl Mama me dévisagea sans sourire.
– P-pourqu-quoi ça n’irait pas ?
Surpris, mortifié, je marmonnai un vague :
– Pour rien, pour rien…
Chulo interrompit sa passionnante tache, déplia la jambe et se pencha pour lui murmurer quelque chose à l’oreille.
Pearl Mama l’approuva puis, sans m’accorder plus d’attention, elles se levèrent de concert et, me tournant le dos, gagnèrent l’intérieur du bungalow.
– Ah d’accord… marmonnai-je. Ah ben d’accord…
Dans ma tête émergeait une fresque de mots tous plus grossiers les uns que les autres, avec, les surmontant, l’injure coutumière des mâles froissés :
– Salope…

Au crépuscule, je prélevai sur le nouveau stock d’alcool trois bouteilles de scotch que j’enfermai dans un carton et gagnai le campement des Sulawesiens.
– Alors voilà, grondais-je en moi-même, madame profite de l’absence de sa maquerelle pour se taper le contremaître et, une fois qu’elle s’est bien pris de la bite, salut et merci. Saaaaalope !
Mes lascars étaient tous réunis autour de leur feu, prêts à dévorer la tambouille de Madame Wu. Small était accroupi avec eux, les dépassant de la tête et du torse, géant égaré parmi des lutins, avec la petite Betty Boop dans son ombre.
– Hello boss ! me lança Suni, m’apercevant avant les autres.
Small brandit vers moi sa bouteille de bière, en guise de salut.
– Hep mate.
– J’ai encore quelque chose à vous dire, les gars…
Planté devant le feu, je leur assenai un nouveau sermon sur l’interdiction absolue d’aller emmerder, draguer ou même mater les dames maintenant installées à l’autre bout de la plage, menaçant d’une raclée suivie d’un renvoi immédiat tout contrevenant.
Tout en dégoisant, je pensais :
– J’ai bien fait de la sauter, la grosse. Au moins je me les serais bien vidées. Non mais quelle saaaaalope !…
Je tempérai mes propos aux Sulawesiens en leur promettant pour bientôt la visite de filles rien que pour eux que je m’engageai à aller recruter à Sorong.
– Ce soir-là, promis, on fera une fête à tout casser. En attendant…
Je sortis les bouteilles du carton.
– Je suis content de vous, messieurs. Vous avez bien bossé. Un boulot fantastique. Alors ce soir, on va se détendre un petit peu…
Des hourras saluèrent la nouvelle.
Je lançai une bouteille à Small, une autre à Wayan, décalottai la troisième, m’en envoyai une rasade et la tendis à Suni qui trépignait devant moi.
– A ta santé, gugusse.
– Thank you boss !
Le lendemain à l’aube, je défis les amarres de la Lady Day et grimpai à bord.
– Qu’est-ce que j’en ai à foutre, de cette vieille pute ? Elle en veut, de sa Cubaine ? Eh ben qu’elle la garde !
Je démarrai le moteur et appareillai, cap plein sud.
– Salope !

– Salout Hêg ! me lança le senhor Alfonso Bartholomeu Gonçalves Azevedo, de derrière son gros ordinateur.
L’Algeco était climatisé à mort, bourré à dégueuler de piles de dossiers, décoré de photos de femmes nues aguicheuses et d’une secrétaire en vraie chair, fortement dépoitraillée, que tu trouvais toujours en train de manger un truc, accroupie sur son fauteuil.
– Salut, Barto.
– Jé tout qu’est-ce que c’est que tou s’avez commandé…

Je restai trois jours à Sorong, logeant dans le petit bouge voisin de l’entrepôt. Parmi le troupeau de putains qui défila me faire des avances, je prélevai une petite boulotte, très foncée de peau, aux cheveux ondulés, que je baisai brutalement, beurré, enragé, l’injuriant à chaque élan de reins.
Résultat : je m’éveillai avec la gueule de bois à côté d’une grosse fille effrayée.
Je lui filai un gros billet, décidai d’arrêter de me conduire comme un con, repris la lecture de Don Quichotte et me confinai à la Bintang beer.
Pendant que je sirotais et me laissais happer par le souffle de géant de Cervantès, les coolies de Barto emplissaient la Lady Day de nouvelles tonnes de matériel, planches et poutres, tuyaux et cuves de plomberie, cuves de douches et chiottes de porcelaine, ciments et outils, fûts de gasoil et d’huile…
Sans oublier les ratons sapeurs.
L’efficace Portugais s’était aussi occupé des deux commandes spéciales dont je l’avais chargé à la fin de ma visite précédente.
L’une, c’était une caisse de six fusils-mitrailleurs, des AR-15 Armalite, avec trente chargeurs, deux colts 45 automatique, un Ruger Redhawk 44 magnum à barillet un petit peu moins gros qu’un canon anti-aérien et un fusil de chasse Remington 12 à canons juxtaposés.
Vieux, le matériel. Sans doute acquis auprès d’une guérilla quelconque, à Timor ou aux Philippines. Noir, graisseux. Mais solide, fiable et pas trop cher.
L’autre commande spéciale, c’était une surprise que je réservais à Pearl Mama. Elle m’attendait, dûment enfermée dans un vaste carton plat et emballée dans une mousse épaisse, en raison de sa grande fragilité.
Un instant, mon cœur fâché me lança des idées désagréables, comme de balancer ce grand paquet dans l’eau du port ou de péter à coups de bottes le délicat objet qui s’y trouvait emmailloté.
– Calme-toi, Haig, m’exhortai-je. C’est peut-être une grosse salope, mais c’est quand même ton associée d’aventure… Y a des choses qui ne se font pas… T’es au-dessus de ça… Montre-toi gentleman, quoi…
Au moment de payer Barto, je me trouvais con.
J’étais parti de Subor presque en douce et n’avais avec moi que mes propres réserves de cash, soit à peine les deux tiers de la douloureuse.
Le Portugais grimaça.
– Ché garde les ch’armes, alors…
– Ne me fais pas ça. J’ai besoin de ces flingues. On est seuls là-bas, sur notre putain d’île. Il peut se passer n’importe quoi.
Il remonta son short en se dandinant, cracha à terre et me planta ses yeux dans les miens. Je connaissais ce genre de regard, de ceux qui te vont jusqu’au fond de la cervelle. Des feux de mirettes de types durs, aussi intelligents qu’impitoyables, fussent-ils des nabots cradoques quasiment difformes, capables de se bâtir des empires et aussi de liquider les emmerdeurs en pensant déjà à autre chose. Aussi fis-je la seule chose à faire : je ne bougeai pas, tâchant de présenter bonne gueule et d’éviter de trop ciller.
Au bout d’une pincée de longues secondes, il gratta d’un ongle gris quelques pellicules de crasse fourrées dans son nombril, haussa les épaules et soupira :
– D’accord. Tou payes ch’après.
– Merci, Barto.
– Bah… Ché moi trop vio pour cette bichenesse. Tou vo oune bière ?
Décidément, le vieux pirate m’avait à la bonne. J’en eus une nouvelle confirmation un peu d’heures plus tard quand, ayant vérifié les arrimages de la cargaison, je trouvai, posée dans la cabine à mon intention, une caisse de vingt-quatre bouteilles de vin australien, une mousseuse piquette pompeusement baptisée Champagne.

J’éprouvai un mauvais pressentiment dès que j’eus levé l’ancre, vers midi, alors que je longeais le chantier grouillant de fourmis ouvrières de la gigantesque digue qui devait transformer Sorong en terminal pétrolier.
Chargée ras la gueule, la Lady Day était aussi basse sur l’eau et aussi pataude à la manœuvre qu’une péniche pleine.
Lente, la barcasse. Poussive. Propulsée par un moteur qui, soumis à l’effort, ahanait douloureusement sa peine.
J’envisageai un court moment de retourner à quai et de demander à Barto de m’alléger d’une partie du chargement. Mais, la perspective de cette tache fastidieuse, des difficiles choix qu’elle m’imposerait, plus ma hâte de retrouver mon île, je renonçai et, parvenu au bout de la digue, poussai la commande des gaz, direction nord-nord-est.

En fin d’après-midi, alors que le ciel restait sans menace, d’un tendre bleu de tableau d’église, la masse d’angoisse qui logeait dans ma poitrine se fit plus lourde.
L’eau semblait s’être densifiée.
Sans houle, la flotte. Mais parcourue de clapotements brefs, à peine liserés d’un fil d’écume, qui venaient frapper la coque en d’incessants craquements secs, comme si de lourdes bottes écrasaient les brindilles d’un sol de forêt.
L’air immobile s’était chargé d’une indescriptible électricité, impalpable, indéfinissable et cependant bien présente, qui faisait se dresser mes cheveux et les poils de mes bras, emplissait mon pif d’une puanteur soufrée, ma bouche d’un goût de métal.
Soudain le front de l’orage fut là, devant moi, à quelques encablures, monstre apparu comme par sorcellerie là où il n’y avait qu’azur docile et pépère l’instant d’avant.
C’était une terrifiante masse de nuages, tresses de gris sombre et de noir absolu, parsemée de masses violettes comme des hématomes. Elle s’avançait si bas au-dessus de la surface de l’océan que tu aurais juré pouvoir y plonger la main en levant seulement le bras.
Et, bordel, ce monstre fondait sur moi et ma minuscule barcasse !
Un colosse inexorable de vapeurs épaisses comme des boues qui emplissait tout l’horizon entier, crachait des grappes d’éclairs bleus qu’accompagnaient les grondements d’une meute de chiens furieux.
Au-dessous, deuxième mâchoire du dragon, progressant à la même vitesse, galopait une vague unique, mur d’eau qui barrait le monde, falaise noire que couronnait d’un bout à l’autre une bouillonnante chevelure de mousse jaune.
Un instant après avoir contemplé, bouche bée, le corps couvert de sueur, le cœur cognant de sainte trouille, cette vision d’apocalypse, je me retrouvai plongé au cœur de la bataille.
Une nuit précoce s’était abattue sur l’univers devenu dément.
Accroché au gouvernail, je ne cessais de virer d’un bord puis de l’autre, maintenais la Lady Day sur le fil de l’engloutissement plutôt que je ne voguais.
Cette saloperie de flotte en rage, couturée de cent courants contraires, explosait en vagues géantes de tous côtés.
A chaque instant se dressaient devant, à droite, à gauche, en travers, derrière, à ma face, à mon flanc, à mon cul, des murailles prêtes à s’abattre, qui par un millième miracle se transformaient la seconde d’après en vertigineuse chutes d’eau, cataractes hurlantes plongeant dans des gouffres au fond de goudron.
Mon rafiot couinait, grinçait, craquait, se dandinait, se couchait parfois comme un chien vaincu, prêt à se laisser prendre et emporter dans les abîmes, se redressait in extremis, à un poil de cul de l’anéantissement, et repartait à l’assaut d’une nouvelle crête ou d’une nouvelle pente.
Pattes écartées, cramponné à la roue et malgré cela glissant, trébuchant, me cognant de l’épaule et du crâne aux parois de la cabine, je hurlais sans discontinuer :
– Tu m’auras pas !… C’est tout ce que tu sais faire ?… Tu m’auras pas !…
Tout en suppliant d’un recoin de mon âme Jésus, Vichnu, Neptune et leurs mères de m’épargner la mauvaise surprise d’un récif planqué sous cette furie, prêt à éventrer ma coque de noix.

Au bout de plusieurs éternités, l’enfer cessa, presque aussi brusquement qu’il avait commencé.
Le grain poursuivait-il sa route derrière moi, ou bien s’était-il dissipé ?
Je ne le savais pas et, d’ailleurs, m’en foutais dans les grandes largeurs.
L’essentiel était que la Lady Day fût toujours à flots.
La cargaison en désordre, plusieurs amarres s’étant rompues, certes.
Encore plus lourde qu’au départ, la cale emplie des baquets de flotte qu’elle avait pris dans le bide, certes.
Les mains écorchées par la barre, certes. Le front, les pommettes et le nez endolori par les chocs, certes. Les pieds baignant dans mon vomi, certes.
Mais j’étais à flots !
Mais au-dessus de moi s’étalait un ciel redevenu paisible, d’un noir soyeux parsemé d’étoiles sympas, avec un tiers de lune planté au milieu.
Mais la houle qui agitait désormais l’océan, bien que plus marquée qu’à l’ordinaire, ne nous infligeait plus qu’une tranquille danse inoffensive.
Á flots !
Le seul danger qui guettait encore, dans ces eaux farcies d’îlots, c’était de me planter sur des rochers.
Je débrayais le moteur, laissant mon destin au soin des courants et, tout le reste de la nuit, les yeux écarquillés, je scrutais la surface de l’océan dans la lumière du phare, me pinçant et me giflant pour rester éveillé, jusqu’à ce qu’enfin les premiers rougeoiements de l’aube viennent incendier l’onde redevenue calme.

(À suivre)

Note : la description de la tempête est très largement inspirée (« pompée sur », diront les aigres) de celle qui se déchaîne dans l’admirable nouvelle Descente Dans Le Maelström d’Edgar Allan Poe (Histoires Extraordinaires), traduction de Baudelaire. Thank’s, Charles.

 

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2 Responses to ROTTEN ISLAND 06

  1. Aigre-doux

    Au moins l’emprunt est honnête et transparent et je suis sûr que Edgar et Charles te pardonneront de la-haut… mieux, ils doivent être flattés que leur œuvre reste vivante ! Ça rappelle aussi la grande année 68 avec les “Initials BB” du grand Serge avec la reprise dans la chanson d’un mouvement entier de la 9ème symphonie de Dvorak “le nouveau monde” , ajouté – lui aussi ! – aux influences d’Edgar Allan Poe avec sa nouvelle “le corbeau “ et donc aussi la traduction de Baudelaire…
    Soyons certains que nos grands auteurs sont fiers de continuer à être inspirants !

    • Antonin

      Voilà, dès la trentième seconde, les envolées de Dvorak, après une entrée en matière clairement inspirée par Edgar et Charles !

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