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ROTTEN ISLAND 08

Publié par le 24 octobre 2020

 

Á mon arrivée, la nuit était déjà noire.
M’étant amarré, je passai à la grande maison, où les duettistes continuaient de répéter.
Elles en étaient à Bobby Mac Gee, la chanson de Janis Joplin, à laquelle ils appliquaient le même traitement qu’à New York New York : un phrasé excessivement lent, ponctué de virgules de piano.
Chulo ne daigna pas lever le nez de son clavier.
Pearl Mama me gratifia, en guise de bienvenue, d’un économe battement de cil entre deux couplets.
Bon…
Je me cassai sans insister.
Après tout, ça m’était bien égal.
Bon. Bien. Parfait.
Rien à branler.
Ça aurait été couillon de se soucier des humeurs d’une garce mama, pas vrai ?
Je m’en fichais, mais alors, m’en fichais…
Grosse, va !
Elle était totale, ma foutaison. Abyssale, mon indifférence. Jusqu’au vertige, que je m’en battais les roustons.

Après que j’eusse roupillé trois tours d’horloge, je m’attelai à recadrer la chiourme.
Y en avait besoin.
Pendant mon absence, Small s’était laissé aller au mélange bibine-siestes et les Sulawesiens en avaient profité pour ne plus rien branler.
Quand le chiant n’est pas là…
Je ne pouvais pas leur en vouloir, pas plus à Small, qui n’avait pas les responsabilités d’un chef, qu’aux ouvriers, à qui je pardonnais volontiers d’avoir saisi l’opportunité d’une pause.
La seule action positive, parmi tous les chantiers à l’arrêt, avait été le renforcement du plancher de la grande maison, qui avait permis d’installer à l’intérieur le piano, la sono et les enceintes – celles-là mêmes qui, modernes sirènes, m’avaient ramené à bon port.
Quand je fus de nouveau d’aplomb, j’endossai ma meilleure défroque de rottweiler saignant, débarquai à la baraque des ouvriers au milieu du petit déjeuner, shootai dans la gamelle de café dont le contenu se répandit dans le sable.
– Fainéants !
Je poussai les gueulements désormais coutumiers à leurs oreilles et distribuai à l’alentour mon savant mélange de bourrades et d’injures, puis mobilisai tout le monde au déchargement de la Lady Day.
Quand notre morose colonne arriva sur la plage, Pearl Mama s’y trouvait, simplement vêtue d’une chemise d’homme, les cheveux en désordre, une cigarette à la bouche.
Elle me lança :
– P-paraît que tu as eu une tempête ?
– Ouais.
– T’as eu de la c-casse ?
– Pas trop. Un peu. Obligé, quoi !
Mam’zelle hocha pensivement la tête.
– Hmm, hmm…
Elle jeta d’une pitchenette son clope dans l’eau du lagon.
– Quand j’aurai le temps, on fera les c-c-comptes.
– C’est ça.
Elle me dévisagea quelques secondes puis haussa les épaules et tourna les talons.
Bon…
Très bien.
Je m’en foutais, mais alors, je m’en foutais…
Small laissa échapper un sifflement quand il découvrit la cale, les planches en jeu de mikado, les carrelages brisés et les flaques de purée de biscuits flottant dans l’eau sale,.
– Fuck, quel bordel !
Je plantai mes yeux dans les siens.
– T’as un problème, toi ?
Il leva ses deux grandes pognes, paumes vers moi.
– Cool, mate. Tout est all right…
Bientôt, le lagon fut de nouveau animé par le satisfaisant spectacle de fourmis sulawesiennes barbotant à la queue-leu-leu, par paires ou solitaires, soupirant et geignant sous le poids de leurs charges.
– Cepat cepat ! Vite ! Du nerf, on n’a pas la journée !

Trois jours passèrent, que je consacrai à lancer avec Small le chantier, juste derrière la grande maison, d’une solide casemate de briques au toit de tôles, fermée d’une double épaisseur de planche et dûment cadenassée, où je comptais stocker les armes et les explosifs, pour l’heure enfermés avec les boissons fortes.
– C’est une fucking bonne idée, jugea-t-il.
– C’est tellement une fucking bonne idée qu’il y a longtemps que ça devrait être fucking fait ! aboyai-je en retour.
– Okay, mate. Cool. Calme-toi…

Le matin du quatrième jour, l’aube se trouva longtemps repoussée par un brouillard laiteux, épais et tiède comme une langue de buffle.
Assis au bord de la terrasse de la grande maison, les pieds sur les marches, je me tapai un breakfast constitué du mélange d’un peu de café instantané et de trop de rhum.
De la gauche, chez les ouvriers, comme de la droite, chez les putes, me parvenaient des chuchotis et des bruits assourdis de gamelles. En face murmurait le clapotis paresseux du lagon, régulier comme une horloge.
Elle surgit du brouillard, une sacoche à la main, et vint s’asseoir à côté de moi.
Les cheveux épais ensommeillés.
Un tee-shirt fin comme une feuille à clopes que ses lourdes loches faisaient danser.
Un mini short kaki sur les cuisses hâlées. Des pieds potelés qui gigotaient des orteils dans le sable humide.
Une fraîche odeur de savon et de talc.
– Ça va, m’sieur ?
– Grmm.
Elle tira le zip de la sacoche. Dedans, des liasses de billets en désordre.
– C’est t-toi qui a p-p-payé le mec à Sorong ?
– Pas tout, j’avais pas assez.
– C-c-combien ça fait ?
Je fouillai les poches de mon treillis. Finis par trouver la facture pliée et froissée que m’avais imprimée la secrétaire de Barto. La lui jetai sur les genoux.
– Voilà.
Après qu’elle eût compté les billets et les eût posés entre nous, elle me prit le quart des mains, but une gorgée et grimaça.
– Ouch, c’est fort !
– C’est comme ça.
Elle s’en renvoya une lampée, claqua de la langue.
– T-t-tu vas faire la gueule longtemps ?
Je manquai de m’en étrangler.
– Ah ouais parce que maintenant c’est moi qui fais la gueule !
Elle plongea ses yeux dans les miens. Je ne me dérobai pas. On se défia du regard un moment. Puis elle dit :
– Il p-paraît que tu as rap-p-porté un fusil de chasse.
– Un Remington, oui. Et alors ?
– Tu vas aller à la chasse ?
– Ça sert à quoi, un fusil de chasse ?
Elle se laissa aller en arrière, cambrée, appuyée sur ses mains. Plia une jambe. Fit aller et venir le bout de son pied le long de l’autre.
– T-t-tu m’emmènes ?
Alors voilà !
Elle me baisait. Elle m’ignorait pendant des jours. Au bout du compte elle ramenait son popotin et blabli, et blabla, et ceci, et cela, et « tu m’emmènes, dis, mon beau chasseur ? ».
Je voulus lui dire d’aller se faire gougnoter par sa pianiste et sa bande de péripétasses en prime, mais ce qui tomba de ma bouche fut :
– Va mettre un pantalon et des chaussure, va falloir crapahuter…
Tandis que deux crochets cloués à mes commissures les tiraient en arrière, me dessinant un mignon sourire d’abruti.

Nous ne chassâmes pas.
Elle enfila des Pataugas et un treillis, on fourra des vivres et de la flotte dans une musette, je pris le Remington et une cartouchière pleine, mais agoutis, sangliers nains et volailles variées n’eurent rien à craindre de nous.
On grimpa directement à la cascade. On s’y baigna. On se laissa sécher au bord de la mare.
Au-dessus de nous, deux mêmes imbéciles d’oiseaux de paradis se disputaient les faveurs d’une grisâtre femelle.
Je caressai ses seins, jouai avec leurs pointes.
Elle dit :
– C’est c-compliqué, hein ?
Je haussai les épaules.
– Ouais.
– P-p-pour moi aussi c’est c-compliqué.
– Chulo ?
Elle écarta ma patte de sa poitrine, repoussa d’un souffle agacé la mèche de cheveux qui lui tombait sur le visage.
– Je suis libre, tu c-comprends ? Libre. Une femme libre. Une personne libre. Chulo le sait et elle me res-res-respecte.
Je me repris un peu de sa peau, par le haut de sa hanche, cette fois.
– Je suis d’accord, dis-je.
– T-tu es sûr ?
– Oui.
Elle se coula contre moi, sa main se ferma sur ma queue et tout alla bien.
Très bien.

La casemate aux armes fut bientôt achevée, pendant qu’une corvée de trois bonhommes avait écopé la cale de la Lady Day à la main et à la gamelle.
Je chargeai Small, Wayan et un petit groupe du défrichement une aire d’une cinquantaine de mètres carrés, en retrait dans la forêt, futur lieu d’un quartier de bungalows-chambres. Au fur et à mesure qu’ils dégageaient les arbres, en majorité des palmiers fastoches à couper, ils se trouvaient obligés de faire péter à la dynamite de gros rochers disséminés sur la zone comme des crottins de brontosaure – sans doute à la suite d’une vieille éruption du volcan.
Pearl Mama et Chulo répétaient du matin au soir.
Ella Fitzgerald, la môme Piaf, Tina Turner…
Les grandes voix du show business nous berçaient toute la journée, impoliment coupées, de ça, de là, par le fracas des explosions.
Les filles artistes répétaient leurs numéros pornos. Les autres, futures entraîneuses se taillaient et cousaient des robes affriolantes dans des tissus lamés rapportés en même temps qu’elles de Balikpapan par Chulo.
Pendant ce temps, je faisais construire par le reste des Sulawesiens un débarcadère accroché aux îlots de lave, destiné à accueillir les bateaux des futurs clients, un vrai plancher de deux mètres de large soutenu par des troncs de palmiers aux pieds lestés par des fûts de ciment.
En résumé : ça bossait dur.
Et ça bossait joyeux. Toute la petite population de Subor sentait poindre le bout de l’effort. Chacun se mettait au boulot avec l’enthousiasme renouvelé de l’athlète qui aperçoit la ligne d’arrivée.
Même moi, va savoir pourquoi, l’âme au rire et à la déconnade, j’en oubliais d’engueuler mon petit monde…

Depuis le début, nous avions prévu d’engager un cuisinier. Madame Wu était parfaite pour ce qui était de nourrir la troupe de bons gros ratas bien consistants – surtout au maigre salaire qu’elle nous réclamait – mais jamais elle ne serait à la hauteur pour composer les assiettes des clients friqués que nous espérions.
On avait évoqué l’idée de débaucher un cuistot français de l’un ou l’autre des grands hôtels internationaux de l’archipel. Ou bien d’aller draguer à Bali, l’île touristique, ou nombre de resorts chics servaient du bouffement classieux…
Mais, au milieu de toutes les tâches que nous nous étions foutues sur le dos, mobilisant nos énergies et nos pensées, le problème avait toujours été repoussé à plus tard.
Il se trouva résolu de lui-même, par le plus grand des hasards et de la plus marrante des manières.
Ce jour-là, Small le dynamiteur et ses gars avaient salué le matin de trois « chpraoums ! » de dynamite bien échevelants. Les gusses de mon équipe en étaient à clouer les planches le long de notre quai tout neuf quand Suni – qui s’était arrangé pour glander la majeure partie du temps dans son coin – me héla :
– Eh, Boss, look, y a un bateau là-bas !
Pointant le pif dans la direction que le minot m’indiquait, je découvris en effet la voile triangulaire d’un rafiot qui cinglait vers nous, poussé par la chouette brise qui, depuis l’aube, nous chuchotait aux oreilles.
Il ne mit guère de temps à s’approcher, révélant sa forme et sa taille, lesquelles m’emplissaient d’incrédulité.
Petit, si petit, le navire, o gué !
Chétif, l’esquif.
Rien de plus qu’un 420 à simple dérive, une infinitésimale coque de noix lâchée sur le vaste océan, un canot de plastique aux voile et foc qui paraissaient trop amples pour lui, avec un mec seul accroupi à la barre.
J’étais tant surpris que je remarquai à peine l’élégance de sa manœuvre d’approche, avec un virement de bord au dernier moment qui l’amena à se glisser exactement le long du wharf tout neuf, à une coudée des planches, tandis que la voilure s’abattait comme par magie.
Un coup de professionnel.
De maître voileux.
D’expert (de couilles).
Le temps que je réalise, le barreur m’avait déjà envoyé son amarre dans les mains et je me retrouvai un genou au sol en train de la nouer à l’un des troncs de palmiers, piliers de notre ouvrage.
Le gars sauta à quai.
Un costaud, seulement vêtu d’un bermuda et coiffé d’un chapeau de paille de jardinier au bord effiloché. Au premier instant, je crus qu’il était noir, avant de réaliser que la teinte acajou de sa peau et de son visage craquelé était due non à des gènes d’Afrique, mais à au moins des décennies d’exposition aux flamboiements implacables des ciels des tropiques et à leurs vents salés.
– Doulliou spike englicheu ?
L’accent chantant ne pouvait laisser de doute.
– J’parle français, surtout, rigolai-je.
Le masque de craquelures qu’était sa face s’éclaira d’un franc sourire aux dents blanches.
– Peuchère, je l’ai bordé de nouilles, le cul, alorsse !
Il referma sur ma main les deux siennes, aux paumes qui avaient le toucher d’un gros cuir couturé.
– T’as pas une clopeu, l’ami ? Funérailles, je tuerais une sainte mère pour une cigarette !
Je lui passai une Lucky, la lui allumai. Il tira une de ces longues bouffées qui dénoncent un long sevrage forcé, soupira avec ravissement et pointa le doigt sur moi :
– C’est toujours quatorze juillet, pour vous autres ? Ça fait des jours que je me guide sur vos pétards !
– On fait sauter quelques cailloux, expliquai-je. Tu viens d’où comme ça ?
– Mindanao.
J’écarquillai les mirettes.
– Les Philippines ? A bord de ton petit truc, là ?
Il y avait plus de mille bornes entre Mindanao, au nord de l’archipel philippin, et chez nous.
Il haussa ses robustes épaules.
– C’est un bateau, non ? Il flotte aussi bieng qu’un ôtre !
Il aspira une nouvelle taffe de flibustier, expulsa :
– Dis, l’ami, y a pas un coup à boire sur ton île, que je tuerai une sainte mère pour un verre.
Je rigolai :
– Je crois même que j’ai du pastis…
Il ouvrit vaste les bras.
– Oh funérailles, tu es un frère !

Voilà comment Roman Pichard rejoignit notre petite colonie, avant-dernier embarqué de « l’île pourrie » que, comme la plupart d’entre nous, il ne devait jamais quitter.
Quartier-maître Pichard, natif de la rue Ciravégna, entre montée des Accoules et Vieille-Charité, quartier du Panier, au coeur du vieux Marseille.
Engagé mataf à dix-huit ans sur un aviso, puis équipier de régates et de transats sportives, marin-pêcheur au Chili, capitaine de charters aux Antilles et ci, et ça…
Epoux fou d’amour à Tahiti avant de se changer en veuf inconsolable de sa Tahitienne, devenu vagabond du grand bleu, errant entre Pacifique et Indien, du Bengale à l’Australie, escalant dans les ports le temps de se faire un peu de fric, d’acheter n’importe quelle embarcation et de reprendre la mer.
Alors que je lui faisais visiter nos installations et lui expliquai notre projet, il s’esclaffait à chaque pas :
– Ah vous êtes bien fadas, vé !
Posait sa pesante patte sur mon épaule, s’excusait :
– Le prends pas mal, hé ? Moi les fadas, je les préfère aux ôtres, et de loing, encoreu !
Mais quand nous passâmes dans la cambuse où madame Wu et Betty Boop préparaient une de leurs habituelles soupes de pousses de soja en boîte et de barbaques indéfinissables, toute la jovialité de Roman disparut d’un coup.
– Vous êtes pas fadas, vous êtes couillons ! glapit-t-il.
Il trépignait, se dandinant d’un pied sur l’autre, bafouillant, éructant, bouillonnant, soulignant chacun de ses cris par une claque sur son front.
– Funérailles, c’est pas possible ! Y a tout l’océan là de suite et vous bouffez cette ragougnasse ? Vous êtes cons ! Cons comme la luneu ! Plus cons que le roi des cons !…
Une pincée de minutes plus tard, il se coulait dans l’eau transparente du lagon, à poil, un harpon trident rouillé et tordu au poing, pour en ressortir quasiment aussitôt, brandissant par les ouïes une énorme sole frétillante, couleur d’or.
Ayant répété l’opération cinq fois, il disparut un moment sous le couvert des arbres, en revint avec un bouquet d’herbes dans la main, exigea de construire lui-même sur la plage entre quatre pierres un feu d’écailles de palmiers et s’accroupit devant, les soles sur ses cuisses, tout en continuant à litaner :
– Les cons ! Les cons !…
Ce midi là, attablés sur la terrasse de la grande maison, autour d’une table de jardin et sur des chaises tout juste déballées de leurs enveloppes de plastique, Pearl Mama, Chulo, Small et moi dégustèrent notre premier déjeuner décent depuis notre arrivée sur l’île.
Quand les poiscailles ne furent plus qu’arêtes sur les feuilles de palmes qui nous avait servi d’assiettes, Pearl Mama rota de satisfaction et demanda :
– Eh, Roman, ça t’intéresse, une p-place de c-cuisinier ?

Que te dire encore ?
Que des jours passèrent encore. Une quinzaine, si mes souvenirs sont justes.
Que nous nous retrouvâmes un midi, les cinq chefs de tout ce bordel, devant un pot-au-feu de trois chairs de poissons, d’ignames et de piments, un délice de douceur et de feu mêlés concocté par Roman et que nous déclarâmes officiellement ce jour celui de la fin des travaux.
Et que Chulo, galurin rejeté en arrière, comme nous tous ensuée par la force des chilis, se curant les dents de la pointe de son cran, résuma :
– Bueno. Né reste plous qu’à aller chercher les pigeons, no ?
J’allai la trouver, plus tard, en fin d’après-midi, après la sieste.
Assise sur les marches de son bungalow, au milieu du décor désormais habituel d’un semis de belles filles presque nues, elle était occupée à accorder un banjo.
– Je peux te parler ?
Elle me gratifia par-dessous ses lourdes paupières de ce qui pouvait passer pour un regard.
Conciliant, je fis :
– Je peux passer plus tard, si ça t’emmerde.
Elle haussa les épaules.
– Puisqué tou es là…
Je lui exposai ce que j’attendais. Elle continua à accorder son machin, dzoiiiing, dzoiiing, la tête penchée sur les cordes, sans paraître m’écouter. Mais quand j’eus fini, elle releva le front, ôta d’entre ses dents le mégot de cigare qui y était serré, plaqua un accord harmonieux et rigola.
A y repenser, c’est bien la seule fois, en dehors de ses sourires de scène, que je la vis se marrer franchement :
– Tou es oune sentimental, Haig. C’est d’accord. Zé lé ferai…

Le soir, elle tint parole.
Quand elle s’installa au piano dans la grande salle, alors qu’avec Pearl Mama elles avaient convenu de répéter un duo d’Ella Fitzgerald et Louis Armstrong, Dream A Little Dream Of Me, elle exigea soudain de travailler une romance traditionnelle cubaine, Dos Gardenias.
– Mais je ne sais p-pas bien les p-paroles…
– Dos Gardenias, né discoute pas.
– D’accord. Ne te fâche pas…
Grésillement ténu des baffles allumées. Tapotement du doigt de Pearl Mama sur le micro. Premiers accords de piano. C’était parti.

Dos gardenias para ti
Que tendran todo el calor de un beso…

– No, por dios, Perla ! s’exclama Chulo, s’interrompant.
Mains suspendues au-dessus du clavier, elle émit un claquement  de langue agacé.
– Fais oun peu attention… Vamos, on reprend…

Y que jamas te encontraran
En el calor de otro querer…

– No ! Qu’est-ce que tou fais, roder de puta madre !
Pendant une vingtaine de pénibles minutes, elle coupa ainsi la chanson à chaque vers ou presque, giflant d’insultes une Pearl Mama de plus en plus désemparée.

Dos gardenias para tiiiiii…

– No, no, no et no !
Enfin, elle cogna du poing son clavier et se leva d’un bond.
– Ça souffit ! Tou viens avec moi à la bungalove, on va répéter avec la guitaré !
– Mais, Chulo…
– Toi et moi, ajouta-t-elle, le ton menaçant, faisant aller son index tendu de sa face à celle sa chanteuse. Toi et moi, los yeusses dans les yeusses !
Et elle se dirigea sans attendre vers la sortie, suivie de Pearl Mama, l’épaule basse et la démarche courte, penaude écolière tancée.
A peine eurent-elles disparu dans l’obscurité de la plage que Small, Roman et moi nous précipitâmes dans la réserve et tirèrent de sous l’amas de couverture et d’oreillers sous lequel il était planqué un vaste carton ficelé de liens de plastique et bardé de carrés de mousse protecteurs.
Ma « commande spéciale » à Barto, rapportée de mon voyage à Sorong. Celle que j’avais manqué foutre à la baille dans le port.
A trois, l’un posant les tubes, l’autre faisant courir les fils électriques, le dernier vissant ce qui devait l’être, il nous fallut moins d’une heure pour déballer l’objet et le fixer sur la façade, à l’endroit depuis longtemps prévu – A l’étage, près de la première fenêtre de gauche.
Quand tout fut installé, je fis un essai, le cœur épaissi d’angoisse à l’idée que mon retour calamiteux de Papouasie ait pu endommager l’objet.
Il n’en était rien.
– Yeeeeeessss ! m’écriai-je.
Small me gratifia d’une tape sur l’épaule d’une cinquantaine de kilojoules de poussée.
– That’s good, mate !
Roman haussa les épaules.
– Eh bé, vous êtes vraiment des fadas, té !

Il ne nous restait plus qu’à attendre. Ce que nous fîmes, sirotant des mojitos de rhum acidulés par des feuilles de menthe sauvage – trouvaille de Roman dans la forêt.
Bientôt, Chulo et Pearl Mama revinrent, ce même duo de silhouettes contrastées, l’une longue et efflanquée, l’autre courte et rondinette, qui m’était apparu pour la première fois, quatre ou cinq millénaires plus tôt, dans ma mine du Sarawak.
Je me coulai à l’intérieur de la grande salle.
Actionnai l’interrupteur.
Sur la façade, les tubes clignotèrent deux fois puis s’allumèrent, perçant la nuit océanique de leur feu incongru.
Insolent.
Fou.
« PEARL MAMA’S PARADISE », en élégante coursive mauve, sur deux lignes de deux mètres de long chacune.
Et dessous, horizontal, de taille plus modeste, en romaine jaune clignotante : « SALOON ».

SALOON

SALOON

Pearl Mama hulula, dansa, trépigna, shoota dans le sable et battit des mains. Puis elle me sauta au cou pour couvrir ma face de baisers en criant que j’étais un mec merveilleux.

Un mec m-m-merveilleux.

(À suivre)

 

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3 Responses to ROTTEN ISLAND 08

  1. Ibrahim

    Bah oui mais comment vont-ils faire s’il y a le couvre-feu alors…?

  2. Joshua

    Arrivée louvoyante mais remarquée, certainement inspirée d’un gros calibre de l’aventure, celle de Roman de Marseille, en réalité né en Indochine mais pour le reste plutôt fidèle au personnage, lui dont les bouquins d’aventure maritime ont fait rêver des millions de lecteurs, devenu un des mythes de la navigation hauturière.
    Oui il a sa place dans le récit, il s’y sentirait chez lui je pense.

    Tiens, d’ailleurs un petit extrait pour illustrer le bonhomme et mieux faire comprendre de quelle longue route nous parlons…

    « Il fait nuit. Le ciel s’est dégagé, le vent est revenu à l’ouest.La lune, à son premier quartier, semble suspendue derrière la voile d’artimon et fait briller la mer dans le sillage.
    Le récif est paré, mes dauphins sont loins, la route est libre jusqu’au Horn.
    Libre à droite, libre à gauche, libre partout. »

  3. CL

    Roman Pichard, alias Bernard M. ?

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