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ROTTEN ISLAND 13

Publié par le 28 novembre 2020

 

On s’était sous-estimés, les uns les autres.
Kiri et ses sbires pensaient qu’ils auraient affaire à des saltimbanques. Des hôteliers un peu cinglés.
Des amateurs.
Des gentils.
Ils ne s’attendaient pas à tomber sur une telle puissance de feu, ni à affronter notre réactivité, en bons rois du racket qu’ils étaient, confiants dans leur impunité, habitués à répandre l’effroi parmi des populations démunies et craintives et à voir leurs proies céder, ramper, chialer, supplier, aire dans leurs culottes, s’humilier à la moindre de leur menace.
De mon côté, je n’avais pas su évaluer à sa juste mesure l’intelligence de ce bâtard.
Perfide, l’intelligence. Cruelle. Tordue mais bien réelle.
Et rapide.
Si rapide !
Le gars ne s’était pas hissé puis maintenu sur son trône de caïd de ce coin de l’archipel par simple chance. C’était un retors de la pire espèce, stratège aguerri, prompt à s’adapter à toutes les situations, vif comme le serpent à qui il avait emprunté l’épouvantable sifflement de sa voix.
Une pincée d’instants lui avait suffi pour analyser sa défaite, considérer la mort de son pote le flic, s’en foutre, la perte de ses matelots, s’en soucier encore moins, rebattre le jeu, s’en tirer par ce qui avait l’apparence d’une humble retraite, alors qu’il avait déjà décidé, comme le prouverait la suite, de nous la mettre bien profond.
Profond.
Profondément profond.
Et encore, couillon de moi, n’avais-je, à l’issue de cette première manche, pas encore réalisé l’étendue de sa capacité de nuisance, le degré de pourriture de son imagination, ni les souffrances et les tours de cochon qu’il était capable de nous infliger.
Tour de cochon, oui.
C’est le cas de le dire.
Wouaf, wouaf. Re-wouaf…
Ah, ah, ah !
J’en rigolerais si je n’étais occupé à écrire, enfermé dans cette satanée grotte, âme et cœur ruinés, alors qu’au dehors, au-delà de toute cette épaisseur de roche, le typhon hurle !

S’ensuivirent de mornes journées.
Le yacht blanc restait en vue dans le lointain. Une petite tâche brillante sur le fond bleu, à peine de la taille d’un jouet d’enfant, posé un peu en avant de l’horizon, mais dont la vision suffisait à nous faire ressentir à chaque instant notre merdique situation.
L’explosion de son moteur avait éventré la Lady Day qui avait aussitôt sombré. Le flot avait gobé l’incendie mais ce qui restait de la carcasse n’était plus qu’une épave irrécupérable, à jamais inutilisable. Une vague forme noirâtre, déchiquetée, posée sur le fond sableux. Le ponton lui-même, cet ouvrage dont j’avais été si fier, avait brûlé aux deux tiers. Certaines des planches brasillaient encore, soufflant dans l’air limpide des fumerolles grises. Nul, pas même moi, ne se souciait de les éteindre.
Privés de notre finisi ainsi que du youyou de plastique de Roman, dépourvus, dans notre insouciance de cabaretiers de tout moyen de communication, qui plus est surveillés de loin par le navire de Kiri, nous étions bels et bien coupés du monde.
Piégés.
Enfermés dans notre croissant de terre adossé à l’immensité.
Confinés au bout du bout du monde.
Cons finis.
Cons pas finauds pour un sou !

Les mains de cet indécrottable trou du cul de Boogaerts tremblaient si fort quand il avait tenté de soigner Small que Pearl Mama, à bout de nerfs, lui avait arraché le nécessaire de secours des mains et lui avait conseillé, en termes très verts, de disparaître de sa vue. C’est elle qui avait soigné la plaie, égalisant les lambeaux de peau et coupant le tortillon de viande blême qui en pendillait au moyen de petits ciseaux de couture empruntés à l’une des filles, et emballant le tout de bande velpeau. Elle continuait à changer son pansement matin et soir et bandait aussi sa cuisse blessée, se servant, le peu de bande médicale à notre disposition ayant été vite consommé, de rubans de charpie qu’elle tirait de serviettes de coton du restaurant.

La perte de son doigt avait visiblement affecté l’humeur de l’Australien, lui d’ordinaire si débonnaire, gentil, attentif à tous, d’une coolitude à toute épreuve. Il avait emporté une caisse de whisky et un des fauteuils de la terrasse vers l’ancien bâtiment des employés, du côté de la mangrove et il y restait prostré toute la journée, grande carcasse à peu près immobile, le visage fermé, tétant du scotch au goulot. À plusieurs reprises, je l’entendis rudoyer les Sulawésiens, Wayan, Suni et les deux autres qui, lui vouant une amitié touchante, essayaient d’engager la conversation avec lui. Même Pearl Mama, pendant les séances de soins bi quotidiennes, ne parvenait pas à lui arracher plus que de vagues grognements. Ses seuls sourires et ses rares paroles tendres, il les réservait à Betty Boop qui se tenait accroupie à ses pieds de son fauteuil, comme un chiot fidèle, l’autre côté du fauteuil étant flanqué d’un F.M.

Peu après la bataille, en fin d’après-midi, alors que nous étions tout un groupe sur la plage, Pearl Mama, Chulo, Roman, une demi douzaine de putes et moi, occupés à observer tristement notre débarcadère se consumer, Wota, le chef du village autochtone, était apparu à la lisière du bois et s’était avancé vers nous, guidé par un jeune garçon à poils, seulement pourvu d’un étui pénien de bambou.
Arrivé à notre portée, le maigre bonhomme avait levé un doigt sentencieux, secoué sa crinière blanche, cligné de ses yeux de taupe miraude et avait crié :
– Better not do !
Sur le ton de « je vous l’avais bien dit ! ».
– Ça suffit, vieillard, lui rétorquai-je en bahasa, va-t-en et laisse-nous en paix.
– Better not do !
– Tais-toi, te dis-je.
– Bet…
– TAIS-TOI !
Je m’avançai sur lui, le poing droit levé, lui intimant de l’autre main de retourner dare-dare dans sa forêt. Le jeune garçon apeuré se recroquevilla contre sa cuisse. Wota le gratifia d’une caresse rassurante sur le sommet de la tête, fit demi-tour avec une lenteur dédaigneuse de patriarche et s’éloigna pour disparaître bientôt sous le couvert des arbres.
C’est qu’il commençait à me courir, le Bartleby des équateurs !

Roman avait examiné le vieux Zodiac couvert de rustines que les Tristouilles laissaient à l’abandon sur la grève et décrété qu’il se faisait fort de bricoler un gréement de fortune et de fabriquer une voile avec plusieurs épaisseurs de draps.
– Je me fous à l’eau de nuit, me confia-t-il, je lui passe sous le nez, à l’autre enculé, et, vé, je vais nous chercher du secours !
Pris d’un élan d’énergie, il était parti en forêt et en était revenu porteur de plusieurs longues branches à peu près droites qu’il s’était mis à écorcer à la machette.
Bientôt, cependant, il parût gagné par l’espèce de découragement qui nous pourrissait tous. Son travail se fit mou, des périodes de lente bricole entrecoupées de longues stations assises sur le boudin du zodiac. Il restait alors amorphe, le regard perdu sur l’océan ou à ses panards, le fusil-mitrailleur à portée de main, sirotant des anisettes. Parfois, il était assisté dans son peu de labeur par Wayan, fusil ballant en travers du  dos, et souvent par Boogaerts dont l’aide consistait surtout à s’asseoir dans le sable à proximité, adossé à un palmier, pour pépier sans entrain son interminable bavardage que le Marseillais ponctuait de soupirs distraits.
– Vé !… Peuchère !… Funérailles !…

Je vis à peine Pearl Mama. Elle passait le plus clair de son temps avec Chulo du côté des bungalows, où elles s’acharnaient toutes les deux à cajoler, entourer d’attention et calmer les filles que l’apparition de Kiri affolait. C’est peu dire que la terreur s’était mise à régner sur la petite tribu des putains. Il y avait eu des crises de nerfs, des cris, des larmes. Une bagarre sauvage avait éclaté entre Djin, la contorsionniste, et la petite copine de Chulo…
– Elles le c-c-connaissent toutes. C’est une foutue cé-célébrité, ce fils de pute !
– Je sais, soupirai-je.
Elle était passée me voir dans ma hutte où, gagné par l’apathie ambiante, je lisais sans conviction le duel avorté de Don Quichotte contre le lion d’Oran destiné à la ménagerie royale.
Atteinte, elle aussi, ma perle… Teint pâli. Front strié de soucis. Regard égaré.
J’avais voulu passer une main caressante sur une épaule que dénudait un paréo noué à la diable. Elle s’était écartée avec un froncement de sourcils et une moue boudeuse. Je n’avais pas insisté.
– Des horreurs…
– Je sais, répétai-je.
Les filles lui avaient raconté des histoires de villages entiers massacrés, d’écorchés vifs, d’individus progressivement démembrés, de nourrissons torturés devant leurs parents, de pères et de mères forcés à des actes sexuels sur leurs enfants, et autres inventives joyeusetés.
– Les filles exagèrent peut-être…
– N’emp-p-pêche. C’est un assassin. Il est d-d-dangereux.
– Là, d’accord.
Toujours d’après les demoiselles, dont les témoignages étaient corroborés par ceux des Sulawésiens, Imam Pakirisakandi n’était pas seulement un des membres des Ulamas, il était l’un des cadres du Pemuda Pancasila, la foutue organisation nationaliste. « Kiri » s’était particulièrement illustré par sa cruauté pendant les massacres de 1965 et ses milliers de crimes avaient payé : il avait épousé dans les années 70 une parente du clan Suharto, une nièce de cousin de belle sœur ou quelque chose comme ça. Ce qui en faisait, dans cette partie du monde livrée au népotisme le plus absolu, un intouchable.
Sacré, le funeste clown. Tabou. Jouissant du support de toute l’organisation de l’état.
Et c’était ce sadique, ce puissant bandit à pignon sur rue, ce potentat qui s’était mis en tête, visiblement, de régler leur compte aux tenanciers d’un caf’conç sur un minuscule caillou de lave des confins de l’archipel.
Ô funérailles ! comme disait l’autre…
– Tout ira bien, dis-je, contre toute logique. On a des vivres, à bouffer et à boire plus qu’il n’en faut, des armes, des munitions, même de la dynamite ! Et tant qu’on est vivants…
Elle secoua la tête, guère convaincue, se leva, regarda en soupirant le Don Quichotte ouvert sur une gravure représentant le lion dédaigneux regagnant sa cage, fit des yeux le tour de mon pauvre décor, le grabat, la caisse de Champagne australien vide avec la lanterne posée dessus, la poule qui était venue picorer Dieu savait quoi… Et elle s’éloigna sans se retourner.

Le troisième jour débuta par une aube brouillardeuse comme Rotten Island en a le secret. Si la brume épargnait à peu près l’île, se contentant de lui souffler dessus une haleine chargée de gouttelettes tièdes, elle s’élevait à la lisière du lagon, à partir du récif de corail, haute comme un immeuble, épaisse et blanche, recouvrant tout l’océan.
Il se trouva que nous étions réunis au saloon, la bande des patrons, rassemblés par une même envie de breakfast, café chaud, lard grillé et pêches au sirop, le tout préparé par Roman et distribué par Suni qui, poussé par l’habitude, avait repris son rôle de serveur. Il était allé par revêtir sa veste blanche, même s’il avait négligé de la boutonner.
Une conversation sans entrain se tenait, faite de banales considérations sur notre pauvre sort et l’avenir plus que douteux, coupée de soupirs des uns et des autres, quand un ronronnement de moteur se fit entendre au loin, dans les profondeurs de la purée de pois.
Betty Boop émit un gémissement aigu.
– Fuck, jura Small, se saisissant de son fusil. Here he comes !
– Il s’approche ! renchérit Pearl Mama.
D’un même geste, Chulo et moi levâmes la main pour imposer le silence.
– Q-Q-Quoi ?
– Ils sont plusieurs, dis-je.
– Trois, confirma Chulo.
– Ouais.
Le bateau de Kiri, sans doute, et deux autres. Puissants, à en juger par le volume sonore, lequel allait en augmentant.
Roman posa son quart de café et empoigna son Armalite.
– Un, deux ou trois ou quatre ou bieng cent, en tous cas ils s’amènent vers ici !
Il fit jouer la culasse de son arme.
– Peuchère de peuchère de peuchère !
Il sortit, traversa la terrasse et sauta sur la grève. Je le suivis. Tous nous emboîtèrent le pas.

Au bord du lagon, les pieds léchés par les vaguelettes, nerveux, armes en mains, nous attendîmes.
Les fracas mécaniques s’amplifièrent, à nous faire croire que les engins allaient surgir de la brume et nous bondir dessus. Puis ils se calmèrent, adoptèrent de concert les ronronnements caractéristiques de moteurs au ralenti.
Ils se turent, l’un après l’autre.
Nous entendîmes alors des bruits de chaînes d’ancre qu’on déroulait. Des chocs. Des cavalcades de pas bottés sur du métal. Des cris aux sonorités d’ordres en bahasa.
Enfin, une brise chaude se mit à souffler de la mer et le brouillard, aussi opaque qu’une masse de coton le moment d’avant perdit de sa densité et se volatilisa entièrement. En quelques minutes, lalumière du jour libérée nous découvrit ce quoi à nous allions avoir à faire face désormais.
Trois navires.
Tout proches de la barrière de corail. À quoi ? Même pas cinq cents mètres de nous.
Au centre, le yacht blanc, à la proue duquel, bien reconnaissable dans un costume rose, coiffé d’un grand feutre de western si blanc qu’il paraissait briller, ce diable de Kiri qui nous adressait de larges et joyeux saluts de la main.
De chaque côté, à une vingtaine de mètres, légèrement de biais, étaient ancrées deux vedettes de type « patrouilleur » de couleur gris fer. Des vaisseaux d’une vingtaine de mètres, à peu près identiques, l’une semblant un peu plus ancienne que l’autre, les flancs marqués de charpies de rouille, mais toutes deux pareillement équipées à la proue de mitrailleuses lourdes – des Browning, sûrement, calibre 50 – protégées par des boucliers demi-circulaires d’acier.
À bord de chacune, au bas mot une dizaine de soldats en treillis blanc et gris qui, alignés sur les lices, jetaient sur nous des yeux curieux. Certains braquaient des fusils-mitrailleurs dans notre direction. D’autres nous observaient à la jumelle.

Il y eut un moment figé.
Silencieux.
Tendu. Ô combien !
De l’immobilité vibrante sous le vaste ciel redevenu du plus bel azur. Même l’océan s’était fait lisse, d’un bleuté gris, à peine agité d’une houle si basse et si lente qu’elle n’était même pas un mouvement.
Il y avait nous, alignés sur le rivage : un groupe de clochards disparates, avec nos armes hétéroclites et nos fringues débraillées, multicolores, aussi hirsutes que désemparés, comptant dans leur pauvre rang une chanteuse dépoitraillée au beau visage enlaidi par l’inquiétude, un géant tatoué à la main empaquetée dans un linge tâché de sang, une grande et vieille femme en costume et petit chapeau de maque, pieds nus dans le sable, un petit Indonésien tremblant en veste blanche de serveur…
Et, en face, toute une machinerie de guerre, faite de rafiots trapus aux mufles durs, de gris mat, d’uniformes de combat, de bérets inclinés sur les tempes, de ferraille méchante et de canons hérissés pointés sur nous, prêts à nous anéantir.

Une détonation retentit.
Faible, le coup. À peine audible. Même pas le claquement d’une amorce de pistolet d’enfant.
C’était Kiri, ce maigre diable rose chapeauté de blanc. Il venait de faire sauter le bouchon d’une bouteille de Champagne.
Un de ses matelots lui tendit une coupe qui étincela un instant dans la lumière du soleil. Kiri y versa du vin, puis remplit celle de son gros copain, le suiffeux, apparu derrière lui, torse nu, l’épaule bandée.
– Hello my friendsssssss ! cria-t-il.
Il leva haut la coupe dans notre direction.
– Cocksucker, grogna Small.
Il y eut un ordre bref gueulé sur l’une des vedettes, aigu comme un jappement de chacal, et l’enfer se déchaîna.

Le fracas des armes déchira l’univers.
Impératif, le boucan. Impitoyable. Promettant l’annihilation.
Un bruit de rafales rageuses à faire saigner les oreilles.
Aux flancs des vedettes éclataient les dizaines de jets de flammes des coups tirés, chapelets de pétards d’un feu d’artifice mortel.
La flotte transparente du lagon se mit à crépiter comme sous une pluie d’orage. L’averse de balles s’abattait sur l’eau et sur le récif, hachant le corail, projetant dans l’air ce qui semblait être des centaines de geysers de poussière. Certains projectiles ricochaient et se précipitaient sur nous, miaulantes bestioles de métal brûlant.
Nous refluâmes d’un même élan, en désordre, qui sprintant, qui cavalant plié en deux, tous n’ayant plus qu’un seul désir, rejoindre l’abri du saloon. Seuls Roman, Chulo et moi, durant cette cavalcade sans grâce, prîmes le temps de nous tourner à demi et de tirer quelques coups de feu dérisoires en direction des vedettes.
Enfin, nous fûmes dans le restaurant, troupeau affolé, les souffles courts, les gestes égarés, les poitrines laissant échapper cris de panique et gémissements.
Par réflexe, Small et moi empoignèrent des tables et les couchèrent devant l’ouverture de la terrasse, jointes l’une à l’autre, faibles, si faibles protections, pauvre muraille derrière laquelle on s’installa à croupetons.
Sur les patrouilleurs, le feu avait cessé. Nous entendîmes des échanges de voix, des claquements d’armes qu’on recharge, puis une nouvelle pluie de balles vint s’abattre sur la grève, au bord du lagon, labourant l’endroit où nous nous tenions quelques instants auparavant.
D’autres ordres.
Les tirs s’arrêtèrent de nouveau.

Le silence se prolongea, troublé seulement par des bruits maintenant familiers d’agitation militaire sur les carlingues de fer des bateaux.
– Fuck, grommela Small, qu’est-ce qu’ils attendent ?
Je haussai les épaules.
– Don’t know.
Chulo, sa longue carcasse repliée en ce qui semblait être quatre ou cinq morceaux derrière son plateau de table, nous répondit d’une grimace d’incertitude.
Ils pouvaient aisément nous régler notre sort à tous dès maintenant. Quelques rafales sur le saloon et c’était plié. Peut-être certains d’entre nous parviendraient-ils à s’enfuir par derrière dans la forêt. Et alors, que deviendraient-ils ? Des fugitifs sans gîte ni vivres, qu’une expédition ou deux suffirait à envoyer ad patres.
Alors ?…

Je m’enhardis à lever la tête par-dessus la table. À bord des bateaux, nul ne nous braquait plus. Les marins visibles tenaient leur arme baissée ou bien carrément à l’épaule.
Je me levai tout à fait.
Sur la vedette la plus proche, la plus neuve, à gauche du yacht, quelques hommes me regardèrent mais aucun n’eut de geste hostile.
De la main, je fis signe à mes compagnons qu’ils pouvaient se redresser. Ce qu’ils firent, sans attirer plus de réaction de nos assaillants.
Chulo tendit la main vers le patrouilleur de droite, le plus vieux, celui qui était marqué de rouille.
– Là, en haut !
Perchés sur le toit de la dunette, deux hommes accroupis s’affairaient autour d’un cylindre dressé que j’identifiai sans peine comme un mortier, tandis qu’un troisième les surveillait, planté derrière eux, jambes écartées, poings sur les hanches.
L’un des servants lâcha un obus dans le tube. Le mortier aboya. Un coup sourd, comme retenu. Une toux.
L’obus frappa à côté du ponton et explosa dans l’eau, soulevant un grand geyser étincelant dans la lumière du soleil.
L’homme aux jambes écartées, l’officier sans doute, engueula les deux soldats. On put entendre :
– Kurang Ajar (abrutis) !
Les soldats réglèrent rapidement leur engin. Ils tirèrent de nouveau. Cette fois, l’obus frappa ce qui restait de notre ponton. La hausse étant bonne, les servants tirèrent encore cinq ou six coups qui finirent de détruire le débarcadère dans de grands jaillissements de débris. L’un des obus frappa le plus gros des îlots, creusant une énorme crevasse dans la roche sombre, livide comme une cicatrice.

Quand l’écho des explosions se fût dissipé, Roman secoua la tête, incrédule.
– Mais bonne mère, qu’est-ce qu’ils veulent ?
– Ils nous isolent, répondis-je.
– Tu veux dire qu’ils veulent nous assiéger ?
– Je crois que c’est ça l’idée.
– Funérailles, c’est le moyen-âge ou qu…
Il s’interrompit soudain. Son visage se décomposa, la bouche grimaçante, les yeux écarquillés regardant derrière moi.
Chulo cria.
Je me retournai pour découvrir que trois des filles échappées des bungalows couraient sur la plage, paniquées, se précipitant vers nous.
D’un même élan, Chulo et moi bondîmes par-dessus les tables et leur adressèrent de grands signes.
– Non ! criai-je.
– Rumah, rumah, rumah lagi (retournez à votre maison) ! s’époumonait Chulo.
La mitrailleuse d’une des vedettes se mit à tonner. Un aboiement de molosse furieux, martelant, inexorable.
Sur la grève, les filles se transformèrent en trois poupées désarticulées, jetées à plusieurs mètres sur le côté, emportées par les impacts. La tête et une partie d’épaule de l’une d’elles se volatilisa dans une gerbe rouge.

Le silence, encore.
De désolation, pour nous.
Un brouhaha de satisfaction sur les rafiots des enculés. Des félicitations lancées au tireur…
Derrière moi s’éleva une plainte si aiguë qu’elle en paraissait féminine et que je crus un instant qu’elle émanait de Pearl Mama.
Mais c’était Boogaerts qui, blême, la bouche tremblante, passa devant moi.
– Non… Alors là non… Non…
Il poussa une des tables, se glissa dans l’interstice, traversa la terrasse.
– Non… ben non alors… Alors là…
Nous le vîmes s’éloigner d’une démarche titubante, ridicule silhouette dans son bermuda à carreaux, son galurin informe perché au sommet du crâne.
Comique.
Involontairement. Absurdement. Désespérément drôle.
Arrivé à hauteur du premier corps, il se laissa tomber à genoux, l’enlaça d’un geste tendre et le serra contre lui, les épaules tressautantes, secouées par les sanglots.
Du diable si, à le voir chialer ainsi, cajolant sans souci du sang qui maculait sa chemisette ce cadavre de jeune fille, toute cette beauté annihilée, absurdement détruite, je ne le sentis pas remonter dans mon estime, cet escroc, ce menteur, ce faux dentiste, ce faux tout !
Il y eut un claquement sec. Un trou apparut au milieu du front de Boogaerts. Il tomba lentement en arrière, tenant toujours le corps de  la fille.
Je levai les yeux.
À la proue de son yacht, Kiri relevait la carabine dont il venait de servir. D’un geste ample, volontairement lent, emphatique et moqueur, il souleva son chapeau blanc à notre intention.

Nous nous laissâmes tomber derrière les tables plutôt que nous nous assîmes.
Pearl Mama se frottait le front à deux mains.
– C’est pas possible !
Je posai ma main sur son épaule.
– C’est pas possible, pas possible, pas possible…
– Pearl Mama ?
– Pas pos…
– Pearl Mama, écoute-moi.
Elle se tut.
– Regarde-moi.
Elle plongea ses grands yeux noirs, en cet instant infiniment désolés, dans les miens.
– Je le tuerai, assurai-je. Je ne sais pas comment ni quand, mais j’aurai sa peau et je te la donnerai. Je te le promets.
– No, fit Chulo. Tou né lé toueras pas, parce que c’est moi qui vais lé descendre !
On se défia un instant du regard.
Satanée gonzesse, tout de même !
À son tour, Small se frappa la poitrine de son poing valide.
– I’ll do it. C’est moi qui le ferai !
Pear Mama nous regarda tour à tour et proposa :
– On p-p-partage ?
Et tu sais quoi ?
Ça nous fit rire.
Bas, le rire. Un ricanement. Léger. Sourd. Triste comme une larme de vieillard.
Mais un rire quand même.

(À suivre)

 

ROTTEN ISLAND 12
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One Response to ROTTEN ISLAND 13

  1. Django

    Un scénar pour Tarantino…

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