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ROTTEN ISLAND 15

Publié par le 12 décembre 2020

 

On repartit vers la grande maison, Suni et moi.
La brume s’éclaircissait peu à peu, laissant maintenant voir à peu près clairement à deux pas à la ronde. La lumière du soleil s’y coulait, dansante, en volutes dorées.
Du côté de la mer nous parvenait un remue-ménage assourdi et empreint de lenteur. Les équipages de bateaux ennemis s’éveillaient.
– Un porc ! pensai-je sombrement. Un bon sang de cochon !… Pourquoi, misère !… Pourquoi ?…
Ce dont j’étais sûr, c’était que l’idée de nous envoyer cette bestiole en visite était signée Kiri, lequel venait de s’employer à nous assiéger dans l’île, et que, par conséquent, elle faisait partie d’un plan.
Et pourri, le plan. On pouvait parier sa chemise là-dessus. Piégeux. Machiavéliques en plein. Prometteur de mauvaisetés.
Les lourds sabots de l’animal s’étaient imprimés sur le gravier mêlé de sable en trous circulaires qui dessinaient une piste allant de droite et de gauche, zigzagante du lagon à la lisière de la forêt, parfois interrompue par quatre traits en creux, révélateurs d’un dérapage. Le tout racontait une cavalcade erratique.
Du désordre.
De la panique.
Je ne savais quoi de malsain qui ne laissait pas de m’inquiéter.
Vers la mi-chemin, nous tombâmes sur un cercle labouré de traces profondes et désordonnées. Je me souvenais de la façon bizarre dont le bestiau avait tourné plusieurs fois sur lui-même en ruant après m’avoir culbuté.
Il semblait avoir fait de même ici.
Sans raison, de toute apparence.
À l’endroit où la piste repartait, une longue traînée de lisier liquide et noirâtre s’étirait sur le sol.
De la merde.
Plus que ça : de la chiasse.
S’en élevait une odeur étrangement forte, âcre, comme ammoniaquée, qui agressait les narines.
Suni se pinça le nez à deux doigts.
– Ouch, bau (Ça pue) !
– Ouais, répondis-je. Tu as trouvé le mot : ça pue.

– Eh ! Qui c’est ?
Le double claquement d’une culasse qu’on enclenche.
– C’est nous, Roman. Tranquille.
– Vé…
Gravir les trois marches de la terrasse, c’était comme écarter un rideau. La vaste étendue de planches était baignée par le soleil, comme si une joyeuse journée s’annonçait, comme si un client allait descendre de sa chambre, un paréo multicolore autour des reins, pour commander un cocktail matinal, comme si le brouillard ne s’attardait pas sur le reste du monde, comme si, derrière cette vapeur subsistante ne se dissimulaient pas la ferraille d’une armée ennemie.
Roman et Pearl Mama se tenaient là, les F.M. tenus en travers de la poitrine, l’index devant la détente, à la réglementaire, pattes écartées, soldats sur le qui-vive.
Les cheveux blancs de Roman étaient hérissés autour de sa tête en une coiffure de saut du lit qui l’eût fait paraître comique en d’autres circonstances. Ma copine chanteuse avait les yeux abattus. Sa belle bouche était enlaidie par une moue d’inquiétude, commissures tirées vers le bas, qui ne la quittait plus.
– C’était q-q-uoi, ces c-coups de feu ? Y a eu une attaque ?
– En quelque sorte…
Je me frottai la nuque.
– Vous allez avoir du mal à le croire…
Je leur racontai ce qui s’était passé. Tous deux arborèrent une expression jumelle de surprise.
– Funérailles ! En voilà un bordel, encore !
– What you said ? What happened ? Qu’est-ce qui se passe ? fit une voix.
C’était Small qui, ayant repoussé une table de la barricade d’un nerveux coup de pied nu, sortait du saloon. Il était en slip, avait les yeux ahuris qui clignaient, blessés par la lumière, la gueule peinte du teint écarlate d’une sérieuse gueule de bois.
Je soupirai, gagné par l’agacement :
– Pour ceux qui picolent toute la nuit, je répète : des hommes de Kiri ont lâché un porc sur l’île.
Il me contempla un moment avec des yeux de con. On pouvait quasiment voir les pignons de sa cervelle se mettre à tourner péniblement, englués dans de la purée de whisky. Puis son expression stupide se durcit. Les sourcils se froncèrent au-dessus des yeux rougis. Les larges mâchoires se tendirent.
– A pig, uh ?
– A pig, confirmai-je. A big one.
– A pig ?… A fucking pig ?…
Il tourna les talons, rentra dans le saloon. On l’entendit farfouiller tout en répétant de plus en plus fort :
– Un cochon ?… Un foutu cochon ?…
Il ressortit, porteur d’un Armalite et d’une machette, ayant enfilé un short et ses godillots, lacets dénoués. Il traversa la terrasse à grands pas, ébranlant toute la structure. À ma hauteur, il s’arrêta un instant, me dévisagea d’un regard de fou furieux et hurla :
– Un foutu porc dans MA PUTAIN D’ÎLE ?
Il sauta sur la grève et s’engouffra dans le sentier, disparaissant dans la forêt, tout en continuant à brailler :
– A pig !… A pig !…
Au-dessus de la barrière de tables et de matelas apparut la tête frisée de Betty Boop qui nous contemplait, l’air effaré.
Pearl Mama secoua la tête, faisant danser sa crinière.
– Il est p-p-parti en vrille, sérieux, là.
– Ouais.
Je soupirai de nouveau.
– Exactement ça qui nous manquait. Y a du café ?…

Non seulement il y en avait, m’annonça Roman, mais il se trouvait dans nos réserves de quoi nous concocter un solide petit déjeuner.
– Ça nous fera du bien de manger, té !
Il rentra et on l’entendit bientôt s’affairer à ses casseroles et ses fourneaux.
Je passai mon bras autour des épaules de Pearl Mama. Elle se laissa aller à mon étreinte, dans un abandon qui était plus de fatigue que d’affection. Je n’en appliquai pas moins plusieurs baisers sur sa chevelure, la serrant plus fort contre moi, façon mec solide, couilles bien en place, ne-t’en-fais-pas-chérie-je-suis-là.
La belle me remercia d’une caresse du bout du nez en travers de la poitrine, leva les yeux sur mon visage.
– C’est le b-b-bordel, hein ?
– Ma chère, tu as le talent de résumer les situations en un mot.
Une clownerie.
Mais qui eut le don de ramener, l’espace d’un instant, un sourire sur ces lèvres tendues par l’angoisse.
On se tint enlacés un moment.
La brume s’effilochait, bientôt réduite à d’éparses traînées floues dans l’atmosphère redevenue bleue et limpide. Les bateaux étaient clairement visibles, maintenant. Des marins s’affairaient mollement sur les ponts des patrouilleurs. Un unique matelot de corvée en uniforme blanc serpillait celui du yacht.
D’un même mouvement, Pearl Mama et moi nous détournâmes de cette vision démoralisante et retournâmes dans le saloon.
Caviar sur des pains croustillants suédois un peu ramollis par l’humidité ambiante. Poulet au curry en boîte accompagné de nouilles sautées craquantes, crème glacée… Le tout arrosé de vodka pour l’entrée et d’un fabuleux vieux Tokay hongrois, tiré d’une caisse naguère importée au Vietnam, sûrement revendue par le cadre du parti communiste auquel elle était destinée, et qui avait dû errer sur tous les marchés d’Orient avant d’atterrir chez le sagace Barto.
Naufragés, oui, mais catégorie luxe !
Suni avait prétendu nous servir, revêtu de la veste de maître d’hôtel dont il était si fier, mais il titubait de sommeil, les yeux en couilles d’hirondelle, et je l’envoyai se reposer.
Les filles s’étaient coulées une à une de l’étage. Elles s’étaient préparées elles-mêmes un frichti à base de riz et de légumes, bientôt rejointes par les deux Sulawésiens, Goman et Noun, surgis de je ne savais où. Accroupies autour de la gamelle commune, ils et elles formaient un cercle dont montaient des bruits de mastication bouches ouvertes et des gloussements de satisfaction.
La prédiction de Roman se révélait juste : le festin nous fit du bien. La bouffe, l’alcool et le vin nous avaient empli de nouvelles forces et d’un peu plus d’optimisme.
Le Marseillais nous concocta un café de marin, épais comme un goudron de calfatage, agrémenté d’une rasade d’anis.
Quand il eut vidé son quart, il le posa avec un claquement sec sur la table avant de se lever.
– Bon, c’est pas tout, les pitchounes…
Il se leva, remonta son short à deux mains, rota et se dirigea vers la table sur laquelle on entreposait les armes. Il se saisit d’un fusil.
– Je vais aller voir si je peux trouver l’autre grand couillon, qu’il risque de se faire du mal…
J’approuvai, me levant à mon tour :
– Tu as raison, il peut avoir besoin d’aide.
Pearl Mama attrapa la bouteille d’anis et s’en envoya un rab, une lampée de soudard au goulot.
– Je v-v-viens avec vous !

Après qu’on se fût arrêtés un instant à ma hutte, où j’enfilai un treillis, pris ma Remington de chasse à double canon, pendue depuis des lustres à son clou, et fourrai une poignée de cartouches dans une de mes poches, on dépassa rapidement la clairière artificielle où reposaient toujours dans leur fosse rectangulaire les cendres mêlées d’ossements noircis de Boogaerts et des trois malheureuses filles.
– Pôvres ! On devrait pas les laisser comme ça, déplora Roman.
– Ouais, répondis-je, mais on est un peu occupés, ces temps-ci.
– On est en gu-guerre ! renchérit Pearl Mama, le ton dur.
Elle avait noué un foulard vert en bandana sur sa chevelure, chaussé des pataugas, enfilé une chemisette kaki et un short de la même couleur à l’arrière duquel, de la ceinture, surgissait la crosse d’un 45. Ainsi attifée, avec en plus les traits tirés par la fatigue et la peur, c’est vrai qu’elle avait l’air d’un soldat en campagne, la belle…
Il y avait un moment que je ne m’étais aventuré au-delà du « chantier dynamite », comme on l’appelait parfois entre nous. Dont une à l’occasion de la balade romantique avec Pearl Mama, pendant laquelle mon regard était plus captivé par les seins et les fesses – et oui, bon, aussi les yeux, un peu…– de ma compagne que par les merveilles de la nature. Les autres pour chasser, alors que, occupé à débusquer un pécari ou une perdrix, je ne me souciai guère du décor.
Cette fois, était-ce la fatigue et la tension des derniers jours qui émoussait mes sens, me rendant plus émotif ? Ou bien le soulagement de ne plus sentir la pesante présence de ces putains de bateaux qui nous empoisonnaient l’existence ? Toujours est-il que, dès qu’on s’engagea sur le sentier qui grimpait au flanc du ruisseau, je me sentis happé par la beauté de la forêt.
Magique, la beauté. Évidente. S’imposant au regard avec la force d’une toile de maître.
Avec le recul, écrivant ces lignes, je me dis que c’était comme si cette satanée Rotten Island, l’Île Pourrie, avait voulu nous montrer ses meilleurs atours au moins une fois, avant de nous prouver définitivement le bien-fondé de son nom…
C’était de la jungle, épaisse, dense à souhait, mais elle n’était en rien oppressante comme celle au fond de laquelle j’avais croupi des semaines dans le Sarawak.
Du haut des frondaisons d’émeraude en voûte de cathédrale au profond desquelles des familles de merles dérangés se sifflaient l’un à l’autre des appels interrogatifs (tirourourouloui ? tirourouloui ?) coulaient jusqu’au sol d’innombrables et minces ruisseaux d’or charriant des particules dansantes, semblables à ces poussières en suspension dans les rayons échappés des fentes des persiennes dans une chambre de sieste d’été.
Un étage plus bas, à quatre ou cinq mètres de hauteur, c’était le règne des palmiers, un inextricable fouillis de longues feuilles qui, soit fusaient vers la canopée, tendues, énergiques, en quête d’une pépite de lumière, ou au contraire se ployaient en révérence, comme pour saluer notre passage de la douceur de leurs courbes. Au sol, c’était un ballet immobile de plantes grasses aux feuilles luisantes qu’égayaient d’exubérantes grappes de fleurs blanches, jaunes, roses et mauves, les unes larges comme un visage, d’autres de simples points, semblant des insectes de couleur, et entrecoupées ça et là de buissons aux charmilles serrées, entrelacées au point d’en paraître tressées par l’art d’un tisserand.
Grimpant rapidement, d’une marche silencieuse scandée par nos trois souffles, on déboucha bientôt sur l’esplanade du village des Tristouilles.
On y trouva la même ambiance morne que d’ordinaire. La même vache à son piquet, la tête courbée, comme accablée, le mufle presque à terre. Les mêmes enfants aux regards vides, en grappes placides, ignorant les jeux. Les mêmes femmes, vieilles et jeunes mêlées, s’affairant à leurs tâches sans émettre un son. Le même Wota, le cul sur sa bûche, les jambes largement écartées, les poignets sur les genoux, mains pendantes, dardant sur son petit monde son regard quasi aveugle, tandis que le gamin à poils qui l’avait accompagné lors de sa dernière visite, debout à côté de lui, s’occupait à épouiller son épaisse crinière blanche.
On approcha du vieillard en saluant, une main levée.
Un groupe d’une demi-douzaine de jeunes hommes fit de même, venant du côté opposé, de l’intérieur du village, la démarche lente, marquée de la même nonchalance indifférente que ces drôles de citoyens mettaient en toute chose.
Ils vinrent se ranger derrière Wota. Le gamin fit péter entre ses dents un dernier pou, l’avala et recula, non sans couler vers moi un bref regard apeuré.
– Selamat pagi, Tuan Wota, fis-je en bahasa. On est à la recherche de notre ami Small. Est-il passé par ici ?
Le vioque ne tourna même pas la tête vers moi, vexé sans doute du dernier accueil que je lui avais réservé  sur la plage.
Le comprenant, Roman prit le relais :
– Small. Australie. Looking for Small. The big one, ajouta-t-il en écartant les bras vers le haut, mimant la carrure de notre pote.
Aucune réaction. Ni des uns ni des autres. Roman aurait déféqué dans un clairon, il aurait obtenu plus de résultats.
– Peuchère, soupira-t-il.
À ce moment retentit au loin, venant d’en haut, du côté du cratère, un long mugissement aigu.
Un des jeunes hommes leva lentement un bras désarticulé, coude en dedans, désignant la direction dont tombait le cri.
– Babi (cochon), dit-il.
Roman insista :
– Small ?
– Babi, répéta le jeune.
J’intervins :
– Orang Australie dengan babi (l’Australien est avec le porc) ?
Le gars répéta son geste, montrant d’une main molle le sommet de l’île.
– Babi. Yang orang Australie berburu (Porc. Celui-là l’australien chasse).
– Terima kasi (merci).
On tourna les talons et on repartit, Roman grognant à mi-voix :
– Qu’est-ce qu’ils m’escagassent, ces couillons-là ! Il faudrait leur shooter de la vitamine…
On arrivait en haut de la volée de marches creusées dans la terre qui longeaient les petits jardins en terrasse du village quand on entendit Wota aboyer ce qui semblait être des ordres, d’une série d’exclamations dans un dialecte que je ne connaissais pas. C’était bien la première fois que j’entendais le vieux birbe parler si longtemps. Roman et moi jetâmes un œil en arrière. Le groupe des jeunes gars s’était ébranlé dans notre direction.
– On est suivis, constata Roman.
Je haussai les épaules, indifférent :
– Si ça leur chante. Ça leur fera une promenade…

On avait dépassé d’une dizaine de mètres la cascade et son bassin, naguère décor de nos amours, à Pearl Mama et moi, quand, ayant pris la tête de la petite colonne, je m’arrêtai brusquement et tendis le bras sur la droite, index pointé sur un buisson.
– Là.
– Là, quoi ?
– Qu-quoi ?
– Là ! m’agaçai-je. Vous avez les yeux bouchés, parole !
Un certain nombre de branchettes en étaient brisées, révélant qu’un être vivant était passé par là.
– Le cochon ? demanda Roman, chuchotant par réflexe, comme si on était épiés.
Je secouai la tête et montrai d’autres brisures, à hauteur d’home.
– Small.
On se faufila à l’intérieur du fouillis de ramilles, en profitant pour nous faire griffer le visage et les bras.
Plus loin, les traces du passage de notre pote étaient plus marquées : branches cassées, touffes de fleurs courbées, un peu écrasées sous le poids d’une chaussure…
Après quelques mètres, cette sente à peine perceptible débouchait sur une autre trace, beaucoup plus évidente, celle-là : branches arrachées, végétation écrasée, limon de feuilles labouré par des sabots.
À un mètre de là, une longue laissée, une flaque de merde liquide signait, si besoin était, l’auteur de cette tranchée au cœur du taillis.
Pearl Mama se couvrit la bouche et le nez.
– Ouah, ça chlingue g-g-grave !
Roman, grimaçant sous l’effet de la puanteur, se pencha sur la traînée brune.
– Ô funérailles, regardez-moi ça !
Il montrait, serpentant en travers de cette diarrhée immonde, un filet rouge sombre qui ne pouvait être que du sang.
Il se redressa. Nous échangeâmes un regard.
Désolé, le regard. Inquiet. Alarmé.
Le pauvre venait de rejoindre mes propres réflexions.
Car, depuis un moment déjà, un scénario était en train de s’écrire dans ma tête. Un foutu scénario. Un foutument foutu scénario dont les implications et les développements possibles m’envahissaient l’âme d’une trouille de tous les diables.
Comme pour confirmer ma frousse, le porc se mit à hurler, quelque part dans les hauteurs.
Le cri avait changé. Il y avait toujours ce couinement aigu de sifflet de farces et attrapes, mais il était sous-tendu d’une sorte de bourdon grave, caverneux, comme une toux continue, sortie d’une gorge encombrée de phlegmes.
Mes deux compagnons s’étaient figés, yeux écarquillés, le teint pâli, impressionnés par le son lugubre du cri du « monstre ». Je ne leur laissai pas la possibilité de flancher.
– Allez, ordonnai-je. On y va.
Alors qu’on s’engageait sur la piste labourée par la bête, un coup de feu se fit entendre, venant d’en haut. Puis un autre. Un temps, Puis encore une rafale de trois balles.
On pressa le pas.

On trouva la bête tout en haut, coincée dans la bande de terrain libre qui sépare les bois du cratère, occupée à galoper éperdument, énorme masse de muscles noire tachée de rose lancée à pleine vitesse, le long de la falaise de roche grise, y cherchant vainement une issue.
On s’y attendait : depuis plusieurs minutes déjà, on entendait le fracas de tonnerre roulant de ses sabots, sentait sous nos pieds les vibrations nées de cette cavalcade.
Quand nous débouchâmes du couvert des arbres, elle se précipitait droit sur la limite est du terrain, à gauche, là où une série de dalles planes se dressent, appuyées de biais l’une sur l’autre comme des bouquins sur un rayon de bibliothèque. Un instant, elle donna l’impression de vouloir se crasher le groin sur la roche, mais elle vira au tout dernier moment, dérapa sur l’herbe, heurta la pierre du flanc, rama un instant, les pattes affolées glissant sur le sol jusqu’à ce que ses sabots accrochent et elle repartit dans l’autre sens, du même galop désespéré.
Elle nous aperçut, dévia sa course dans notre direction, nous fonça dessus.
Pearl Mama et Roman se jetèrent en arrière, laissant échapper une double exclamation apeurée.
Arrivée à deux ou trois mètres de notre petit groupe, l’animal nous rejoua le même numéro qu’il m’avait fait sur la plage. Il se mit à tourner sur lui-même en ruant, lançant ses pattes postérieures au ciel, s’immobilisa un bref instant, ses petits yeux sanguinolents braqués sur nous, ouvrit démesurément sa gueule et poussa un de ses hurlements à la fois rauques et aigus.
Long, le hurlement. Infini. Lourd. Emplissant chaque seconde et semblant en ralentir l’écoulement.
Assourdissant.
Et poignant.
Un cri où l’on entendait de la colère, oui, mais aussi de la douleur et une terrible, incompréhensible, effroyable terreur.
L’animal se détourna de nous, resta quelques instants immobile, son souffle haché gonflant et dégonflant sa vaste poitrine. À nouveau, je pus sentir, même à cette distance, la chaleur qui émanait de lui.
Il brûlait, ma parole ! C’était un vrai brasier ! Tout son intérieur était en feu.
Il poussa sur ses jambons, propulsa sa masse en avant et reprit sa course insensée.
– Elle est fada, oh, cette bestiole ! s’écria Roman.
Je hochai la tête.
– Yeap ! fit une voix sur notre droite.
C’était Small, qu’un bosquet de plantes caoutchouteuses qui nous séparait avait masqué à notre vue. Il se tenait accroupi à l’asiate, le dos appuyé à un tronc de palmier, le torse, les jambes, les bras et la face littéralement labourée de griffures, comme si chaque foutue branche des buissons qu’il avait traversés avait pris un malin plaisir à le flageller.
– Oui, il est fou, ce porc, continua-t-il. Il fait n’importe quoi. Il ne sait même pas où il va.
– Il est malade, corrigeai-je. Un fièvre ou quelque chose. La rage, peut-être. Qu’est-ce que j’en sais, moi !…
On resta un moment en silence, digérant l’information, maintenant devenue une certitude.
Le cochon était parvenu à l’extrémité ouest de la bande de terrain et avait repris sa course cinglée dans l’autre sens. Il repassa devant nous sans nous jeter un regard, cette fois.
– Il faut le tuer, dis-je. Mettre fin à sa misère.
Small eut un mouvement de menton vers son fusil, posé à terre à côté de sa machette.
– J’ai essayé. Je l’ai raté.
Pas évident de toucher une cible mouvant à cette allure, même de cette masse, avec du 7,65.
J’acquiesçai, fit glisser la courroie de ma carabine, vérifiai brièvement que les cartouches était bien engagées dans la culasse, la refermai sur la platine, et épaulai, alors que le cochon, après avoir heurté de nouveau une des dalles géantes, exécutai sa danse folle ponctuée de ruades.
– Please ?
Small s’était relevé. Il tendait la main vers moi.
– Je lui ai couru après toute la matinée…
Il voulait l’abattre lui-même.
Pourquoi pas ?
Je lui tendis mon arme.

(À suivre)

 

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3 Responses to ROTTEN ISLAND 15

  1. Oliv’

    Il va y avoir du rôti de porc au dîner…!

  2. Jean-Jacques

    Une traversée bucolique de la luxuriante forêt digne de Bernardin de St Pierre, Mâtiné de Rousseau et de Chateaubriand… on en redemande !

  3. Jim Hawkins

    Explication de texte – sortez vos cahiers et vos porte-plumes ! Je dicte…

    « Du haut des frondaisons d’émeraude en voûte de cathédrale au profond desquelles des familles de merles dérangés se sifflaient l’un à l’autre des appels interrogatifs (tirourourouloui ? tirourouloui ?) coulaient jusqu’au sol d’innombrables et minces ruisseaux d’or charriant des particules dansantes, semblables à ces poussières en suspension dans les rayons échappés des fentes des persiennes dans une chambre de sieste d’été.

    – Maitresse, « tirourourouloui c’est plutôt le chant de la galinette cendrée, non ?

    – Silence ! Reprenons…

    – ( tout bas ) jamais vu de piaf dans les cathédrales, moi…

    Un étage plus bas, à quatre ou cinq mètres de hauteur, c’était le règne des palmiers, un inextricable fouillis de longues feuilles qui, soit fusaient vers la canopée, tendues, énergiques, en quête d’une pépite de lumière, ou au contraire se ployaient en révérence, comme pour saluer notre passage de la douceur de leurs courbes. Au sol, c’était un ballet immobile de plantes grasses aux feuilles luisantes qu’égayaient d’exubérantes grappes de fleurs blanches, jaunes, roses et mauves, les unes larges comme un visage, d’autres de simples points, semblant des insectes de couleur, et entrecoupées ça et là de buissons aux charmilles serrées, entrelacées au point d’en paraître tressées par l’art d’un tisserand.

    ( toujours tout bas ) – Un fouillis de balais avec des grappes d’insectes luisants… beurk ça a l’air dégueu tout ça… si jamais j’écris un jour une histoire qui se passe sur une ile ça sera pas comme ça !

    – Silence Robert-Louis ! Reprenons…

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