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ROTTEN ISLAND 16

Publié par le 19 décembre 2020

 

Plus beaucoup de pages sur le carnet. Me faut écrire plus petit. Tant de choses encore à raconter !
Pour toi, Pour qu’on sache. Pearl Mama. Ma perle. Ma chanteuse. Ma diva. Mon amour.
Oh, comme les souvenirs font mal !
Oh, ma détresse !
Oh, comme le vent hurle à l’entrée de la caverne !
Un groupe de Tristouilles a profité d’une accalmie pendant la journée pour partir en corvée de bois. Le feu est haut, ce soir. Mais l’ouragan parvient parfois à jeter de son souffle entre les parois de roches et en aplatit les flammes. La lumière se fait dansante. Les ombres qui jouent sur les crânes dans leurs niches semblent leur redonner vie.
Oh ma perle. Oh mon infinie tristesse !…

Le porc revenait vers nous, galopant, énorme, faisant tressaillir le sol du roulement de tambour de ses sabots.
Small avait épaulé. La cuite de la veille, ou bien la fatigue de la poursuite à travers bois : le gamin n’était pas au mieux de sa forme. Je pouvais voir osciller le canon de la Remington.
Le cochon n’était qu’à deux mètres, bien en face, quand il tira.
Immanquable.
Et pourtant manqué.
Les plombs allèrent se perdre on ne sait où, frappant des pierres qui ne nous avaient rien fait tandis que l’animal poursuivait sa folle cavalcade.
– Shit ! grogna Small entre ses dents.
Je tendis la main, lui suggérant en silence de me passer la pétoire. Il me fusilla en retour d’un regard excédé.
– Please ! fit-il, fous-moi la paix !
Le porc ayant de nouveau manqué de se fracasser contre les hautes roches inclinées, de nouveau accompli un de ses tours sur lui-même assorti de ruades cinglées, de nouveau poussé un de ses hurlements au son de trompette, repassa devant nous.
Small tira.
Et loupa.
– Damned !
Je retendis la main. Il cracha :
– Fuck you, Haig ! Fuck YOU ! Understand ?
Du ton d’un gamin en révolte contre un adulte trop sévère, les yeux écarquillés, chagrins, dépités, le front têtu.
Et qu’était-il d’autre, au fond ?
Sa stature de colosse et sa maturité de voyageur faisaient aisément oublier son âge, qui n’était pas de beaucoup plus de vingt ans. C’était un gosse. Un enfant largué dans une histoire qui devenait trop dure pour lui. Et qui perdait pied.
Je hochai la tête, avec une grimace de sourire de bon tonton Haig, sortit de ma poche une poignée de cartouches et les lui donnai.
Il les prit sans un mot, cassa la carabine, chargea deux cartouches.
– You’re welcome, dis-je.
Mon sarcasme eut le don de lui faire lever les yeux au ciel, plus gosse exaspéré que jamais.
– Okay ! cria-t-il. Hein ? Okay. Okay…
Il tâchait de durcir le ton, mais sa voix était chargée de larmes.
Comme le porc revenait une nouvelle fois vers nous, il épaula.
BANG !
Ce fut de justesse. Small passa près de manquer une troisième fois, mais toucha la bête au bide, un peu en avant du jambon.
Elle chassa de l’arrière, projetée de côté par l’impact, s’écroula sur le flanc, roula sur elle-même deux ou trois fois et s’immobilisa, presque sur le dos, pattes raidies, son formidable groin au sol.
Elle ouvrit la gueule et poussa un affreux couinement de souffrance, déchirant, désespéré, pire que tout, qui semblait la plainte d’un nourrisson assassiné au berceau.
Roman tordit la bouche.
– Pôvre !
Pearl Mama se plaqua les mains sur les oreilles
– FUCK ! gueulait Small, hors de lui.
Il jeta la Remington plutôt qu’il ne la posa, attrapa sa machette qui traînait par terre et se dirigea à grandes enjambées vers le bestiau blessé.
– FUCK !… FUCK !… FUCK !…
Un juron à chaque pas. Et ça continua pendant qu’il abattait son coutelas sur la gorge du cochon, levant haut le bras, frappant de toute sa force.
– FUCK ! Tiens, salope ! Tiens, motherfucker ! FUCK !
Les braillements de môme égorgé du cochon s’étaient fait saccadés, brefs, des coups de klaxon s’achevant dans des gargouillements écoeurants. Le sang giclait par à-coups, comme crache un geyser, rougissait le torse et le visage de Small qui, une moue barbare à la bouche, tout à sa rage, continuait de frapper.
– Tiens ! FUCK ! Tiens !…
Un dernier râle, le souffle clapotant d’un pneu qui se dégonfle. Le crépitement sec des cervicales qui cédaient sous la lame.
Small empoigna une des oreilles, donna encore deux ou trois coups de machette, coupant les dernières lanières de chair qui reliaient la tête au cadavre, et se redressa, exhalant un cri de victoire. Alors il la brandit au ciel dans un geste triomphal, affreux trophée large et noir comme une enclume, dégouttant de sang, le groin ouvert, la langue grise, démesurément longue, pendante sur le côté.
Il resta figé dans cette position quelques secondes, statue de guerrier antique, Persée tenant la tête de la Gorgone, puis, sans transition, paraissant revenir à la réalité, il lâcha la tête avec une sorte de dégoût sur le sol où elle roula, marcha quelques pas vers nous, le visage hagard, et, vidé de toute énergie, se laissa tomber, assis par terre, les mains sur les genoux, soupirant :
– Fuck…

C’est à cet instant que je compris.
Je suis une canaille, pas un devin. Pourtant je sus, observant la main mutilée de Small resserrée sur son genou, le bandage qui la recouvrait imbibé de sang de porc, je sus que mes pressentiments les plus sombres étaient justes.
Je fus certain de notre destination finale.
C’était l’Enfer.
« E » majuscule.
Aller simple.
Pas de remboursement possible.
Dès cet instant, cette certitude installa en moi une sorte de malaise, une tension, une sensation désagréable mêlant de la colère et de lassitude de tout, qui ne me quitta plus.

Il y eut un bruissement de végétation derrière nous. La bande de six jeunes indigènes qui nous suivaient émergea des buissons. Le leader, le long type aux geste mous (je sais maintenant qu’il s’appelle Agok) s’approcha tandis que les autres restaient en retrait. Il observa longuement, de ce regard toujours un peu vide, un peu absent, qui caractérisait les Tristouilles, le tableau qui s’offrait à lui. L’énorme cadavre du porc. La tête, gisant là où Small l’avait lâchée, groin tourné vers le ciel, langue pendante. Le jeune Australien prostré, couvert de sang…
Au bout d’un moment qui me sembla infini, il leva lentement la machette qu’il tenait à la main, la pointa sur la bête morte et lâcha :
– Burn.
– Oui, approuvai-je.
Il n’en répéta pas moins plusieurs fois, sans hausser le ton, mais accompagnant ses mots de hochements de menton impératifs :
– Burn. Burn. Burn…
Je lui collai la main sur l’épaule.
– Burn. Okay. J’ai compris. C’est d’accord, on le brûle…

Il nous fallut plusieurs heures pour rassembler assez de bois et l’empiler sur le cadavre et la tête que j’avais rapprochée de son propriétaire à coups de pieds.
Pendant tout ce temps, Small resta assis dans la même position, là où il s’était laissé choir, les yeux dans le vague, immobile à part ses lèvres qui remuaient en permanence, laissant échapper un marmonnement indistinct. Les jeunes, allant et venant, les bras chargés de fagots, passaient soigneusement à bonne distance de lui.
Le bûcher, constitué en grande partie de bois un peu trop vert, prit difficilement, ne produisant que de maigres flammes qui dégageaient une épaisse fumée grise.
Les Tristouilles se disposèrent en cercle autour de lui et se mirent à le tisonner avec de longues branches. Enfin, le feu s’aviva et, à l’odeur âcre de la fumée se mêla celle de la chair brûlée. Agok se tourna alors vers nous et, de sa main molle, nous fit signe de nous en aller.
Je m’accroupis devant Small qui continuait à murmurer son espèce de litanie inaudible.
– On s’en va, Small. Tu viens ?
Il me fallut répéter plusieurs fois mon invite pour qu’il consente à se lever. Et enfin, on prit le chemin du retour.

On fit halte à la cascade, nous asseyant tout autour après nous être rafraîchi la gueule. Small se déshabilla, se coula dans le bassin et se lava du sang qui le recouvrait. Quand il fut à peu près propre, il se hissa sur le bord, à poils, les pieds dans l’eau, resta un moment sans bouger, puis inspira profondément et se mit à déclamer d’une voix forte :
– The bushes crashed ahead of them. Boys flung themselves wildly from the pig track and scabbled in the creepers, screaming. Ralph saw Jack nudged aside and fall. Then there was a creature bounding along the pig track towards him, with tusks gleaming and an intimidating grunt.
(Devant eux les buissons furent violemment piétinés. Des garçons s’égayaient hors de la piste et jouaient des pieds et des mains parmi les lianes en hurlant. Ralph vit tomber Jack, bousculé par un chasseur. Puis il vit débouler sur la piste un animal aux défenses brillantes, poussant des grognements terrifiants.)
Roman se pencha vers moi.
– Qu’est-ce qu’il bavasse ?
– C’est un livre. Lord Of The Flies. Sa Majesté Des Mouches, de William Golding. Un roman pour la jeunesse. Tous les gamins de langue anglaise le connaissent.
Small continuait :
– Ralph found he was able to measure the distance coldly and take aim. With the boar only five yards away, he flung the foolish wooden stick that he carried, saw it hit the great snout and hang there for a moment.
(Ralph s’aperçut qu’il évaluait calmement ses distances et visait la bête. Quand le sanglier ne fut qu’à une dizaine de mètres, il lança le ridicule morceau de bois qui lui servait de javelot, le vit se ficher sur l’énorme groin et y vibrer un moment.)
Sa voix restait plate, sans passion ni ton. On aurait dit un écolier médiocre déclamant un texte su par cœur mais qu’il ne comprenait pas.
– Il raconte qu-quoi, ce b-b-bouquin ? demanda Pearl Mama.
– C’est l’histoire d’une bande de gamins naufragés sur une île déserte. Au lieu de s’entraider, ils s’engueulent et ils se divisent en clans ennemis, partis pour se faire la guerre.
– The boar’s note changed to a squeal and it swerved aside into the covert. The pig-run filled with shouting boys again, Jack came running back, and poked about in the undergrowth.
(Le grognement devint un cri perçant et le sanglier se précipita à son tour sous le couvert. La piste se remplit de nouveau de garçons hurlant. Jack accourut et fouilla les buissons.)
Pearl Mama eut un petit rire sans joie.
– Des enfants qui se font la g-g-guerre sur une île ? C’est tou-tout à fait nous, ça, n-non ?
– Tout à fait.
Le bain et sa récitation semblaient avoir fait du bien à Small. Il paraissait moins hagard. Son regard était de nouveau calme, avec ce qui pouvait ressembler à de la vie dedans, tandis qu’il s’essuyait le torse avec son short rincé et essoré.
Je me levai, donnant le signal du départ, aussitôt imité par les deux autres. Small se redressa à son tour, enfila son short et remit ses galoches.
– Ça va mieux, on dirait, lui lançai-je.
Il me gratifia en retour d’un de ces regards de gosse mécontent qu’il semblait me réserver ces derniers temps.
Je perdis patience.
– Quoi, maintenant, putain ? Tu vas me dire « fuck you », encore un coup ?
Il haussa les épaules, me tourna le dos sans répondre et s’engagea sur le chemin.
J’éclatai :
– Ben non. Marre ! Là, c’est toi qui va te faire enculer, compris ? Fuck you, connard ! Fuck you !…
Et comme ce sont les dernières paroles que je lui ai adressées, du moins alors qu’il était encore en état de me comprendre, je les regrette.

Le soir était déjà là quand on repassa la clairière du « chantier dynamite ». Du rivage nous parvint le crachotement de la sono du yacht de Kiri, puis s’éleva la ritournelle d’amour javanaise, toujours la même.
– Aku cinta padamu…
Lancinante.
Irritante.
Exaspérante !
Pearl Mama, Roman et moi échangeâmes des regards énervés, mâchoires crispées, mais, d’un commun accord, on se refusa à proférer le moindre commentaire. Même Roman retint le chapelet de « funérailles » et autres « peuchère ! » qui, sûrement, lui montaient aux lèvres.

Au saloon, Small s’en fut prendre deux bouteilles de scotch dans la cambuse et, sans un mot,  monta s’enfermer dans une chambre à l’étage avec Betty Boop.
Dans la salle, des mines sombres, des yeux las, des visages marqués par la fatigue et l’angoisse…
Accroupis dans un coin, face à face, penchées l’une sur l’autre, presque front contre front, Djin, la petite contorsionniste, et une autre fille jouaient aux minuscules cartes javanaises qu’il s’agit de réunir par paires.
Pour s’occuper, Tida et Tara avaient entrepris de nettoyer et d’huiler les armes. Elles montraient à l’exercice une dextérité inattendue, faisant claquer les pièces à gestes décidés au remontage. En voilà deux qui ne se laisseraient pas faire si, par malheur, Kiri et ses sbires décidaient de lancer l’assaut…
Un peu avant le crépuscule, j’allai marcher sur la plage. Le yacht de Kiri semblait désert. Quelques matafs allaient et venaient sur les ponts des patrouilleurs. Je m’approchai de l’eau. Il était bien tentant, ce lagon !… Je me serai volontiers coulé dans son eau tiède, muscles relâchés, yeux fermés. Oublier un instant toute cette merde !…
Sur la vedette la plus proche, un des soldats m’aperçut. Il en héla un autre et me montra. Aussitôt le second se saisit d’un fusil appuyé sur la paroi de la dunette, l’arma et épaula. Par bravade, je fis un pas dans l’eau. Le bâtard tira une rafale de trois balles qui vinrent frapper la flotte à même pas deux mètres devant moi.
Je reculai.
Sur le yacht de Kiri, le gros apparut, avec son pansement à l’épaule sans doute alerté par les coups de feu. Il m’aperçut, m’adressa un salut joyeux de sa main, puis, pointant le doigt dans ma direction à la façon d’un flingue, il fit mine de me tirer dessus.
Je lui répondis d’un majeur haut levé qui le fit ricaner.
De retour à la maison, j’allai faire le plein du générateur. Là non plus, la situation n’était pas brillante. Il restait du carburant pour quatre à cinq jours, guère plus. Au delà, on serait privé du congélo et des frigos. Il faudrait vivre sur les produits en conserve. Heureusement, on avait vu gros en la matière !
Wayan s’amena aux nouvelles, alerté par les coups de feu. Je lui racontai l’incident du lagon. Il soupira en secouant la tête.
– No good, boss.
– T’as raison, grognai-je sur un ton qui aurait pu être plus aimable. C’est no good. No good du tout !
Il remplit un grand sac de vivres auxquels il ajouta deux bouteilles d’alcool et repartit vers les bungalows.
Il n’y eut pas de repas. Chacun se servit à la cuisine au gré de son appétit. Pour ma part, je me contentais de deux tranches de pain de mie tartinées de ketchup. La vision de Small ensanglanté brandissant au ciel la tête du porc m’occupait toujours l’esprit, me coupant la faim.
Histoire de contrer la sono de Kiri, Pearl Mama tenta de chanter des blues en s’accompagnant à la guitare. Mais, comme on entendait toujours derrière sa voix celle de la donzelle qui s’obstinait à chialer son amour perdu, aku cinta padamu et tout le reste, elle renonça avec un soupir vaincu après trois morceaux.

Sept heures du soir. La nuit était tombée, maintenant. Des lumières blanches de néons éclairaient les hublots des bateaux militaires. Les guirlandes étaient allumées sur le pont du yacht, redevenu désert. Un croissant de lune couché souriait, se foutant de notre gueule, probablement, au-dessus de tout ça, suspendu à sa tenture d’étoiles.
La musique s’était tue sur le yacht. Peut-être que Kiri et ses loustics finissaient par en avoir aussi marre que nous ? En tous cas, merci, Dieu du ciel, pour tes petites faveurs !
J’allais sur la terrasse, revenais.
M’asseyais. Me relevais.
Décidais de me soûler, empoignais une bouteille, renonçais, la reposais. Allais sur la terrasse…
Incapable de chasser cette tension qui m’habitait depuis des heures. Cette envie de colère. Cette révolte de tout mon être, alors que j’étais de plus en plus certain qu’un effroyable danger nous planait dessus.
Que, même si la situation présente était grave, le pire était encore à venir !

Alors que j’étais occupé à déboucher et reboucher un flacon de Four Roses, sans me décider à en téter le goulot ni à la ranger, il y avait eu du mouvement sur un des patrouilleurs. Des bruits de pas. Des cliquetis de métal. Des voix.
J’avais guetté un moment, redoutant un assaut, puis, comme rien ne se passait et que le silence était revenu, j’avais repris mes rondes d’ours emprisonné. C’est alors que, soudain, un remue-ménage éclata du côté des bungalows.
Des voix d’hommes.
Des cris perçants de filles.
Des rafales d’arme automatique et, à trois reprises, l’aboiement bien reconnaissable du colt de Chulo.
Puis, plus rien.
J’attendis les deux fois deux détonations du code de ralliement.
En vain.
Trop nerveux pour rester sur mon cul à attendre des nouvelles, j’appelai :
– Pearl Mama ! Roman ! Suni ! On y va !
Ils se saisirent de fusils et me rejoignirent. Tida et Tara décidèrent de se joindre à la partie. Soit. C’est donc en petite troupe armée et prête à la bagarre qu’on partit vers les bungalows.
À mi-chemin, on rencontra Chulo qui venait vers la maison.
– Qu’est-ce qui se passe ?
– Se pasa que son cinque marranas de mierda (Il se passe que ce sont cinq salopes de merde) ! râla-t-elle.
Un paréo noué à la diable sur ses hanches maigres, pieds nus, elle avait enfilé sa veste de costard sur sa poitrine nue. Sous son petit chapeau de bandido, elle avait l’air furibard.
– Raconte.
– Mira (regarde) !
Elle désigna de son poing armé le yacht blanc où de nouvelles lumières venaient de s’allumer, tandis que la foutue chanson se faisait de nouveau entendre, plus fort encore que d’habitude, me sembla-t-il. Dans l’ombre de la coque, on devinait la forme d’une chaloupe. Des gens vêtues de couleurs vives grimpaient à la coupée.
– Cinq filles elles ont déserté, expliquait Chulo. Elles sont là-bas…
Sur le pont venait d’apparaître Kiri, sa majesté pourrie Kiri, tel qu’en lui-même, en costume ample jaune serin, une longue écharpe pourpre jetée sur les épaules, une bouteille à la main. Le suivaient son gros copain et deux matelots en blanc qui braquaient leurs fusils dans notre direction.
Plus cinq de nos employées en maillot de bain qui, visiblement, avaient décidé de changer de bord.
– Trois, ce sont des poufiasses, continuait Chulo. Toujours elles posent des problèmes, chercher la bagarre, toujours pas contentes pour rien. Les deux autres, c’est des connes. Elles se sont laissées entraîner.
– Comment ?
– Ces garces de putas ! Elles se sont faufilées, elles ont pataugé jusqu’au récif et elles ont fait le signal avec la lampe électrique. Les autres, ils sont venus les chercher. C’est là qué yé les ai vus. J’ai crié, mais ils m’ont tiré dessus, cabrones !
Elle soupira, cracha dans la direction du navire et conclut :
– Bon débarrassé !
On se recula dans l’obscurité du couvert des arbres. Là, je racontai brièvement les derniers évènements à Chulo. La mort du cochon. Le bûcher. La folie grandissante de Small.
– Il faut essayer dé dormir, commenta-t-elle. Qué les journées ça va être difficile.
– Tu as raison.
Alors que d’autres matelots, derrière les deux qui restaient en faction, installaient sur le pont des transats, une grande table et tout le nécessaire à ce qui allait être à l’évidence une fiesta, et que Kiri et le gros s’amusaient à peloter les filles qui accueillaient leurs attentions avec des grands rires putassiers, on se sépara.

Notre groupe passant devant les deux pirogues des tristouilles et le Zodiac, avec autour de lui les bois épars des tentatives de bricolage de Roman, je saisis le bras de celui-ci et lui désignai l’embarcation d’un mouvement de menton.
Il comprit et acquiesça aussitôt.
Laissant les autres s’éloigner, nous traînâmes le radeau gonflable sur une vingtaine de mètres à l’intérieur du bois, hors de vue des bateaux, et, à tâtons, le dissimulâmes sous un tas de palmes sèches et d’autres pourrissantes qui se trouvaient là.
Les enfoirés n’avaient pas pensé à le détruire, jusque là. Ce n’était pas la peine de le laisser à leur vue, attendant qu’un de ces enfoirés ait l’idée de lui balancer une rafale.
Même dégonflé d’un bon tiers, couvert de pustules rouges et moisi à maints endroits du pourtour, à la jonction de la bâche plancher et du boudin, il n’en constituait pas moins, pour nous, la dernière embarcation possible pour s’évader de Rotten Island.

Au saloon, je m’étendis et, tâchant d’ignorer les odieux bruits joyeux qui nous parvenaient du yacht, je m’assommai avec une large moitié de la bouteille de bourbon, et, au bout d’un temps infini, parvins enfin à m’endormir.
Pénible, le sommeil. Intermittent. Haché. Guère plus qu’une somnolence qu’un voile ténu, effiloché, séparait à peine de l’état de veille.
Peuplé de souvenirs qui, soit se succédaient en flashes à une cadence infernale, soit se tordaient, se déformaient, se fondaient les uns aux autres au défi de toute logique.
Pearl Mama chantait à pleine gorge la scie javanaise, aku cinta padamu, devant un parterre d’invités sur lesquels régnait Kiri vêtu d’une robe de femme extravagante.
Small dansait comme une ballerine autour du bûcher où cramaient le cadavre du cochon et ceux de Boogaerts et des trois filles tandis qu’à l’arrière-plan, un groupe de gamins pêcheurs à la maigreur de zombies découpaient vivant un espadon qui se débattait dans son sang.
Suni, sa veste blanche boutonnée jusqu’au col, s’évertuait à tenir en équilibre un plateau chargé de verres sur le pont de la Lady Day ballottée par la tempête ; une lame d’eau grise et d’écume l’engloutissait ; cramponné à la barre, je vomissais sous les yeux moqueurs de Chulo, nue, un cigarillo au coin de la bouche, son petit chapeau en arrière de la tête.
– Tou né sais pas naviguer, Haig…
Roman décapitait le porc noir et rose à la machette, brandissait la tête au bout de son bras tendu puis la jetait au loin, dans un geste de joueur de bowling et secouait la tête, l’air dégoûté.
– Funérailles, j’en mange pas, de ça, moi !
Wota surgissait de la forêt, les yeux morts, et l’approuvait :
– Better not do.
Et tant et tant d’autres images incohérentes auxquelles succédaient, pendant des périodes de presque conscience, des réflexions sur l’avenir si sombres qu’elles en devenaient des cauchemars.

Aussi n’éprouvai-je aucune surprise quand, à l’aube, une main me secoua doucement l’épaule.
J’ouvris les yeux et découvris exactement ce à quoi je m’attendais : Pearl Mama, penchée sur moi, le front barré de plis soucieux.
– Haig ? Chéri ? Eh, chéri…
Derrière elle, Betty Boop, qui ouvrait des grands yeux d’animal terrorisé.
J’interrogeai, déjà certain que l’enfer venait d’ouvrir ses portes :
– Small ?
La petite hocha tristement la tête.

Nouvelle accalmie. Le cyclone a hurlé toute la nuit. Un million de loups furieux. S’est calmé ce matin. Suis sorti sur le seuil de la grotte, avec Suni. Sur son torse maigre, sa veste d’amiral de salle de restaurant n’est plus blanche du tout et, à la place de plusieurs des boutons dorés ne subsistent que des égratignures. Ses yeux sont agrandis, effarés en permanence, son visage vieilli.
– Boss, oh, boss…
Depuis le grand feu d’artifice, c’est tout ce qu’il parvient à dire.
Ciel bas fait de nuages roulant, gras comme des fumées d’industrie. Océan d’un gris d’ardoise, boursouflé de rouleaux, crachant l’écume, à l’évidence impatient de laisser hurler sa prochaine colère. En contrebas de nous, près de la grève, les tronçons d’arbres dédaignés par l’incendie…

Sommes rentrés quand les premières rafales ont fouetté nos chevelures. Retrouvé le fond de grotte, sa nuit permanente.

– Boss, oh, boss…

(À suivre)

Note numéro 1 : Lord Of The Flies, du britannique William Golding, est paru en 1954. Stephen King mentionne à plusieurs reprises le bouleversement que fut pour lui, enfant, sa lecture et son importance dans la naissance de sa vocation d’écrivain. Plus modestement, ce merveilleux bouquin est à l’origine de l’envie pour votre serviteur d’écrire une histoire de naufragés. Sous le titre Sa Majesté Des Mouches, il est paru en France en 1956, chez Gallimard, dans une traduction de Lola Tranec, celle que je vous propose dans cet épisode.

Note numéro 2 : potesses et poteaux, le gadjo que j’espère être votre écrivain d’aventures préféré s’en va bientôt séjourner quelques jours chez ses beaux-parents, indéfectibles soutiens ; puis, le 31 décembre, il passera, toutes voiles dehors, cuir raviné, poil blanchi, avec blinis, pâte de poiscaille et vodka à volonté, le cap de la soixantaine, ce qui devrait lui prendre plusieurs jours ; enfin il va tâcher de résoudre un peu du fantastique merdier que l’épidémie a répandu, gougnafière, dans ses projets cinéma. Aussi vous donne-t-il rendez-vous, pour la troisième, saignante et badaboumante partie de Rotten Island, euh… disons le samedi 9 janvier. Bonnes fêtes à tous.

 

 

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3 Responses to ROTTEN ISLAND 16

  1. LIONEL

    Bonjour
    Vin de Diouce !!
    Quel plume !! vlan en plein coeur !!
    Du talent , de l humour , de la folie !!
    Bravo au plaisir de vous lire encore et encore…..
    Je vous souhaites de bonnes fetes de fin d’année et un noël J O Y E UX

  2. Oliv'

    Profitant de ce jour de soltice – qui est d’ailleurs le plus court de l’année – et d’un alignement aussi rare qu’improbable des planètes du système solaire – j’adresse à Thierry, à son fidèle avatar Haig et à tous leurs lecteurs les meilleurs voeux possibles pour la fin de cette année loufoque et surtout pour toute la prochaine, en souhaitant que les projets cinématographiques se concrètisent et se réalisent… de façon badaboumante !
    Salut les vieux gars, bonnes fêtes à tous !
    A très bientôt au 9 Janvier alors…

  3. Nico

    Désolé de venir faire le connard d’intello, mais c’est Persée qui décapite la Gorgone.

    Merci Thierry pour ce que t’écris !

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