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ROTTEN ISLAND 21

Publié par le 6 février 2021

 

La cascade.
Sa tenture d’eau limpide, d’une blancheur de cristal, qui jaillissait d’un entrelacs de fougères perchées sur des roches moussues, chutait d’une petite hauteur d’homme et plongeait dans son bassin presque circulaire, à la surface sans cesse agitée de cercles mouvants, dans un chuchotement impérieux, constant, obstiné, qui emplissait les alentours.
La cascade et cette vague fraîcheur qu’elle entretenait en son pourtour.
La cascade, comme un endroit préservé, à part, paisible telle une clairière protégée au recoin secret d’un sous-bois d’exubérance, loin du monde et de sa laideur.
Loin d’une baraque folle percée de balles.
Loin de bateaux chargés de soldats que menait un sanguinaire cintré comme pas deux.
Loin d’une cabane empestant la souffrance où des amis devenus martyrs, chacun à son tour, gagnants d’une infernale loterie, n’en finissaient pas d’agoniser.
La cascade, comme un lieu préservé au milieu de cette île que j’en étais venu à haïr, périmètre de paix et de beauté niché dans cet enfer, comme un diamant fiché dans un tas de fumier.

À une centaine de mètres de là, en contrebas, invisible derrière l’inextricable végétation, le village des Tristouilles marinait dans son silence. Toutes les cabanes étaient vides. La tribu entière avait disparu, ne laissant derrière elle de vivant que la bufflesse qui paissait paresseusement, le mufle au sol, à la recherche des touffes d’herbe, se foutant pas mal des tragédies des humains.
Je sais aujourd’hui que Wota, ayant tout compris de la saloperie qui avait débarqué dans son île, avait mené en urgence son petit peuple se réfugier ici, dans cette grotte où je termine d’écrire ce triste récit. À ce moment-là, je l’ignorais. Leur absence était un mystère, une énigme qu’ayant des emmerdes plus douloureuses en tête et au cœur, j’avais choisi d’ignorer pour l’heure.
Qu’il se planquât où il voulait avec ses ouailles, ce prophète de malheur !
– Better not do… Better not do…
Oui, c’était mieux de ne pas le faire. D’accord. Okay. On n’aurait pas dû.
Content ?

Une douzaine de paradisiers à la queue en lyre et au plumage turquoise qui s’étaient cachés lors de notre installation n’avaient pas tardé à revenir. Peu farouches, ils s’en venaient souvent danser, sautiller le long des branches et virevolter, courtisant inlassablement leurs femelles, mémères grises placides quasi invisibles aux creux sombres des feuillages.

Sur la dalle de roche qui jouxtait le bassin brûlait en permanence un petit feu dans un cercle de pierres, alimenté par Suni qui ne cessait de courir la forêt pour en rapporter des brassées de branchages à peu près secs.
À côté, Pearl Mama reposait, inconsciente, respirant d’un souffle rauque sur une couche faite de draps et de feuillages frais que Chulo et moi changions à chaque fois qu’elle les souillait.
Elle gémissait, parfois, ou émettait un cri bref au moment où ses entrailles se tordaient,

Ce matin-là, un des pires matins du monde, outre Pearl Mama, nous comptions deux nouvelles malades, frémissantes de fièvre mais toujours conscientes. J’avais confié à Amaï le soin de les mener à la cabane.
Quant à mon amour, ma perle de chanteuse, l’ayant découverte déjà enfuie dans les limbes de la maladie, les yeux révulsés, sanguinolents, la peau incandescente, je m’étais refusé de tout mon être à la transporter, elle, la plus belle reine de mon existence, dans notre hutte lazaret, ce lieu sinistre qu’imprégnait la mort.
C’était sans doute insensé, mais je sentais que, s’il existait une chance que Pearl Mama survive à cette saloperie de fièvre, ce ne serait pas dans cette fournaise au toit de palmes et de branches, dans l’odeur de fièvre et d’excréments que, bizarrement, le parfum artificiel des détergents rendait plus répugnante encore.
La cascade et la caverne végétale d’ombre et de douceur où elle nichait m’étaient apparues comme une évidence.
Je m’étais ouvert de mon intention à Suni qui s’était aussitôt porté volontaire.
– Toi et moi on l’emporte là où l’eau tombe et on la soigne là-bas.
– Yes boss. Me with you !

Chulo, la rusée Chulo, Chulo à l’œil d’aigle, Chulo à-qui-on-ne-la-faisait-pas, avait remarqué nos conciliabules. Ayant eu connaissance du projet, elle avait aussitôt exigé d’y participer.
– Écoute, avais-je tenté, Suni et moi on a déjà eu la maladie. Il y a des chances pour qu’on soit immunisés. Si des gens ici peuvent la veiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est nous. Toi, tu risques de…
– Né m’emmerde pas, Haig, avait-elle coupé, accompagnant son ton sans appel d’un de ses regards d’intraitable guerrière.
Je n’avais pas insisté.

On s’est servi des perches rapportées par Roman de la forêt et des toiles de drap qu’il avait commencé de coudre ensemble dans le but de fabriquer un gréement pour le canot pneumatique, à une époque où on pensait encore pouvoir s’évader à la fois de l’île et de ce cauchemar. On a confectionné un joli brancard, couché Pearl Mama dessus. L’avons portée jusqu’à la cascade, avec Chulo, Suni et Wayan.
Wayan, qui s’obstinait à dévorer des cubes d’ananas au sirop qu’il faisait glisser directement de la boîte dans sa bouche, mastiquant avec frénésie, du jus coulant sur le menton, tout en marmonnant en continu l’histoire d’un de ces ancêtres qui confectionnait de si belles nasses bambou à pêcher les poulpes que son talent lui avait valu d’être égorgé par un voisin jaloux. Wayan qui, de plus, titubait presque à chaque pas, constituait plutôt un embarras qu’autre chose.
Il ne s’attarda pas d’ailleurs. Aussitôt que nous fûmes à destination et que nous eussions déposé le brancard sur la roche, il nous tourna le dos et s’en repartit, bougonnant toujours son histoire de guéguerre des pêcheurs de pieuvres.
On ne le retînt pas.

Il est bien mince, le vieux cahier d’école que m’a donné Agok, le jeune Tristouille, seulement six pages qui me forcent à écourter du mieux que je peux mon histoire.
Et puis, de toutes façons, je ne vais pas te faire lanterner avec des suspenses inutiles ni essayer de te tirer des larmes.
Ça n’en vaut pas la peine.
Moi-même, je ne désire pas revivre ces moments qui ne furent que douleur, malgré la douceur du lieu, le chuchotis amical de la cascade, les pépiements malicieux des oiseaux de paradis. Ces heures qui durèrent des jours. Ces minutes qui se faisaient des heures. Ces secondes qui s’étendaient jusqu’à l’infini.
Un immonde sablier dont chaque grain était une perle de souffrance.
On a soigné Pearl Mama pendant trois jours et trois nuits, rafraîchissant sa peau de linges trempés dans l’eau du bassin, la lavant à chaque fois qu’elle se couvrait les cuisses de matière immonde, massant son corps dans l’espoir dérisoire de la ramener à la vie.
J’avais bien survécu, moi !
Et Suni, n’était-il pas là, amaigri, effaré, triste à en hurler, mais bien là, avec nous, les yeux ouverts, la poitrine régulièrement soulevée de son souffle.
Vivant !
Mais non.
M’éveillant d’un court sommeil, à l’aube du quatrième jour, je trouvai Suni grimaçant de peine, Chulo immobile, le regard fixe, meurtrier, la face terrible.
Et Pearl Mama morte sur sa couche de feuillages.

Voilà.

De même que nous avions refusé de lui faire endurer son agonie dans la cabane, nous ne voulûmes pas immoler sa dépouille dans la clairière dynamite, devenue un épouvantable sanctuaire envahi de cendres et d’os imparfaitement brûlés.
Il n’y eut pas un mot prononcé. Chulo me regarda, désigna de son long index la direction des hauteurs de l’île et du cratère. J’acceptai d’un hochement de tête.
Je laissai la Cubaine effondrée, nue dans l’eau du bassin, laver longuement le corps et la chevelure de sa compagne de tant d’années, de tant de lieux, de tant de sentiers, de ce long cheminement à travers le pays amer de la gloire refusée. Et ce fut, entre elles deux, la disparue et la survivante, l’inerte et celle dont la peine et la tendresse blessée ralentissait chaque geste un flot de caresses, une ultime danse, un dernier chant des corps.
Nous déroulâmes le brancard de fortune qui nous avait permis de monter Pearl Mama jusque là, l’étendîmes dessus.
Partîmes, Chulo devant, Suni et moi à l’arrière.
Adoptâmes, sans même nous consulter d’un regard, un même pas lent et recueilli de procession, têtes baissées de pénitents.
Le silence toujours entre nous. Pas un mot échangé. À peine quelques grognements d’effort alors que nous gravissions avec difficulté la passe étroite et abrupte qui, se glissant derrière les dalles appuyées les unes contre les autres, menaient au sommet.

Je retrouvai le cratère, cet ovale allongé, son sol aride de cendres charbonneuses, descendant en une légère pente jusqu’au muret bas qui le terminait.
Au-delà de l’à-pic vertigineux, l’océan. Le vaste géant d’un bleu de nuit qui étendait sa splendeur jusqu’à l’horizon courbe, là-bas, à l’autre bout du monde, sa lourde et lente houle comme une respiration, le fracas de ses vagues obstinées et puissantes qui se brisaient avec un fracas de tonnerre contre le pied de l’île.
La brise de son souffle, assez forte pour obliger Chulo à maintenir du plat de la main son chapeau sur sa tête et faire onduler la chevelure désormais sans vie de Pearl Mama.
Je contemplai l’immensité et m’en trouvai soulagé d’un peu de ma peine, un peu seulement, rien que la furtive caresse d’un linge frais sur l’ardent rougeoiement d’une blessure, songeant que nous avions bien agi, que seule la beauté intacte, hors du temps, de ce lieu, était digne d’être le décor des funérailles de la belle âme folle qui venait de quitter ce monde.

Il nous fallut plusieurs heures, allant et venant le long de l’étroite sente caillouteuse, de la forêt au cratère, nous croisant parfois, toujours sans nous parler, nous regardant à peine, pour bâtir un bûcher digne de ce nom : un parallélépipède de branches enchevêtrées, soigneusement disposées, aux bords aussi réguliers qu’un ouvrage de maçonnerie, légèrement incliné, comme pour permettre à la morte d’observer une dernière fois cet infini grandiose, d’un bleu à nul autre pareil, qui lui faisait face.

Chulo déposa un baiser sur ses lèvres. Je posai les miennes sur son front. D’un élan, Suni se courba et embrassa une de ses mains abandonnées sur le lit de branchage. Puis Chulo alluma de son Zippo doré une poignée de brindilles. Le feu se propagea aux branches, vivement, attisé par la brise du large.
Et nous regardâmes brûler Pearl Mama.
Longtemps.
Sans un mot, sans un gémissement, sans une larme.
Mais longtemps.

Quand nous redescendîmes, le soleil était à son zénith, boule de chaleur pure d’un jaune presque blanc plantée à la verticale de nos têtes, au milieu de son écran de ciel, plat et métallique comme une tôle bleue.
Était-ce l’immobilité de l’air au pied de la falaise, contrastant avec l’atmosphère tempérée par la brise océanique sur le cratère ? Ou bien la chaleur du bûcher qui nous restait collée à la peau, de pair avec l’affreuse odeur de chair brûlée, une chair aimée, une chair adorée, qui s’obstinait à stagner au fond de nos gorges ? Jamais la chaleur sur l’île ne me parut plus intense, désagréable, moite et malsaine, qu’à ce moment.
Dès qu’on pénétra dans la forêt, ce fut pire.
Une fournaise. De l’air pâteux, lourd à respirer, de plus porteur de miasmes de végétation en cours de décomposition.
Rotten Island ! L’île pourrie, oui ! L’île de plus en plus pourrie !
Pourrie au carré. Pourrie au centuple. Pourrie à l’os. Sans doute même jusqu’au cœur de sa roche !

Chulo qui, d’ordinaire, marchant en groupe, en prenait la tête, du pas large et élastique de ses longues jambes de sauterelle, s’était laissée dépasser. Elle traînait à quelques mètres derrière nous, avec je ne savais quoi de flou, d’hésitant, de boiteux dans la démarche.
Intrigué, je me retournai à plusieurs reprises pour l’observer, arrêtai même parfois Suni d’une main sur l’épaule, pour permettre à la Cubaine de nous rejoindre.
– Chulo ? Ça va ?
Elle ne daignait pas répondre. L’expression de vide terrible n’avait pas quitté son visage. Elle s’était au contraire accentuée : sourcils froncés en V au-dessus d’un regard devenu minéral, maxillaires saillants en deux pointes, trahissant la tension des mâchoires, lèvres serrées en un mince fil rectiligne.
À l’évidence, une rage inexprimable bouillait sous ce masque.
Soudain, alors que je venais de provoquer une nouvelle halte, elle quitta le sentier que nous suivions pour s’enfoncer dans un massif de fougères, s’enfouissant jusqu’aux épaules dans cette masse molle de milliers de feuilles en forme de flammes d’un vert si cru qu’il paraissait artificiel.
Elle s’arrêta. Ses mains s’agitèrent sous la végétation. Je compris qu’elle dégrafait son pantalon. Elle s’accroupit, disparaissant sous les feuilles et, bientôt, nous parvînt le bruit caractéristique, triste, tragique, de l’expulsion d’excréments liquides.
Suni et moi échangèrent un regard désolé.
Chulo se rajusta et revint vers nous, écartant les fougères des deux bras. Son teint était devenu livide, gris sous son hâle naturel. Des gouttes de sueur graisseuses couvraient son front, certaines dégoulinant lourdement le long de ses joues. D’autres s’accumulaient au-dessus de sa lèvre supérieure, lui dessinant une sorte de moustache brillante.
– Chulo ?
Elle me gratifia d’un de ses regards noirs, empli de dédain. Bien qu’elle restât silencieuse, j’entendis distinctement le « Né m’emmerde pas, Haig » qu’elle m’adressait intérieurement.
– Tu peux continuer ? insistai-je.
D’un geste impatient de la main, elle nous intima de nous remettre en marche.

À la cascade, elle se dégrafa de nouveau pour se laver à l’eau du bassin, tandis que Suni et moi regardions ailleurs, respectant son intimité.
Quand elle eut terminé, elle se reboutonna en fixant du regard la couche de feuilles au bord du rocher, que Pearl Mama occupait encore à l’aube.
– Tu veux t’installer là ? demandai-je. Suni peut rester et veiller sur toi, si tu veux. Je monterai de quoi bouffer ?
Elle me dévisagea en silence, comme si elle hésitait. Puis elle secoua lentement de droite à gauche.
– Non. Pas commé ça.
– Okay.
On se remit en route.

A la clairière dynamite, nous trouvâmes le corps de Wayan étendu sur le dos parmi les cendres. À croire que son cerveau malade lui avait dicté de venir mourir là, nous épargnant la peine de le transporter. Prêt à brûler, en somme.
Le plus affreux, c’était qu’une ultime crispation d’agonie avait figé sa bouche dans une grimace, largement ouverte, découvrant ses grandes dents jaunes et mal plantées, un rictus qui lui donnait l’air de rigoler, comme si le diable, l’accueillant, lui avait raconté une bien bonne.
Un macabre masque de carnaval, horriblement hilare, dont l’image s’est fixée dans ma mémoire et y restera.
Il était propre. Je ne doutais pas que ce fût la nipah qui l’avait tué, lui aussi, mais elle s’était attaquée à lui d’une manière différente, ruinant son esprit de préférence à ses tripes et, sûrement, dévastant son corps d’une manière que nous ne pouvions connaître.
Avait-il éprouvé des douleurs, depuis le fond de ses délires ? Avait-il souffert ? L’étrange rire qui déformait sa face était-il l’expression de cette souffrance ? Pourquoi la maladie avait-elle choisi cette méthode pour l’éliminer ?
Mystère.
Et qui en restera un : je suis un pirate, un malfrat, un hors-la-loi, tout ce que tu voudras, mais sûrement pas un épidémiologiste !

Plus bas, la puanteur qui se dégageait de la cabane vint nous dégueulasser les narines bien avant qu’on y arrive.
Je crois que c’est à ce moment-là que j’ai compris à que point nous étions abattus.
K.O.
On l’avait dans l’os.
On l’avait dans le cul, profond !
Vois un peu : quelques jours plus tôt, on avait rassemblé ce qu’il nous restait de forces pour nettoyer de fond en comble l’intérieur de la hutte et le parc, et voilà qu’elle était redevenue semblable à ce qu’elle était auparavant : un mouroir.
Une fosse commune.
Une antichambre de la charogne.
Alors qu’on s’approchait, Amaï en sortit, le bas du visage recouvert d’un corsage fleuri noué sur la nuque. Elle nous regarda approcher, vacillant légèrement d’avant en arrière et de gauche à droite, comme un canot au port, le dos arrondi, les épaules vaincues par la fatigue.
Quand nous fûmes arrivés à sa hauteur, je lui demandai :
– Berapa (combien) ?
Elle leva deux doigts.
– Une hier, morte maintenant. Une autre aujourd’hui. Très malade. Chier beaucoup.
Suni, dont le visage était dévasté par le chagrin depuis la découverte du cadavre de son vieux copain Wayan, poussa un long gémissement.
– All of us, boss. On y passe tous !
– Yes.
Il se désigna de l’index, puis le posa sur ma poitrine.
– Mais moi ? Mais toi ? Pourquoi vivants ?
– I don’t know, soupirai-je.

Les bateaux étaient toujours ancrés à leur putain de place, figés dans la lumière intense du milieu de l’après-midi. C’était l’heure de la sieste. Il n’y avait personne sur le pont du yacht dont montait, ténu, le léger grondement de la climatisation. Sur les patrouilleurs, de nombreux marins sommeillaient, étendus sur des nattes ou dans le creux de hamacs de toile vertes, le tout donnant cette impression de désordre lymphatique commune à tout le continent, aux heures les plus chaudes.

Au saloon, les deux filles survivantes jouaient avec leurs petites cartes, accroupies l’une face à l’autre, têtes penchées sur le jeu, les cheveux tombant, masquant leurs visages.
Visiblement, elles ne voulaient plus rien savoir du monde, ni du futur, ni de nous.
Je gagnai la cambuse, me saisis de la première caisse d’alcool que je trouvai, douze demi-bouteilles d’une contrefaçon chinoise de Johnny Walker « black label ». Je rapportai la caisse dans la grande salle, Amaï et Suni s’étaient accroupis sur des fauteuils. Je leur lançai une bouteille à chacun, m’en dégoupillai une, en vidai un bon tiers en trois rasades.
Puisque le sort nous avait inscrit dans la longue lignée mythique des robinsons, on allait entrer dans la légende comme les soûlards du genre. « Les Robinsons Ivres », ça sonnait bien…

Chulo s’était attardée à l’extérieur. Quand elle entra, son teint blafard, la transpiration qui inondait son visage et sa main massant son ventre laissaient comprendre ce qu’elle avait eu à faire.
Sans un mot, elle traversa la salle, se pencha au passage pour choper une bouteille de scotch, monta sur l’estrade et rejoignit le piano.
Elle en fit le tour, caressant de l’index chacun des cinq impacts de balles qui le défiguraient, écorchures qui montraient le clair du bois sous le vernis noir.
Elle but, posa la bouteille sur l’instrument.
S’assit au clavier. Joua quelques accords. Leva les mains, agitant ses longs doigts dans un geste qui lui était familier. Les posa sur les touches. Joua.

Old pirates, yes, they rob I
Sold I to the merchant ships
Minutes after they took I
From the bottomless pit
But my hand was made strong
By the hand of the almighty…

(Vieux pirates, oui, ils m’ont volé / M’ont vendu à des navires marchands / Quelques minutes après qu’ils m’aient pris / De l’abîme de l’enfer / Mais ma main a été solidement créée/ Par la main du Tout-Puissant…)

Redemption Song. Bob Marley.
La voix était rauque, masculine, pourtant sous-tendue d’un aigu mélodieux de femme, le tout assez semblable à l’organe du grand rasta en chef. Elle coulait, fluide, pourtant forte, pleine d’une puissance retenue qu’on sentait, qu’on savait capable de captiver une salle entière.

We forward in this generation
Triumphantly
Won’t you help to sing
These songs of freedom
‘Cause all I ever have
Redemption songs
Redemption songs…

(Nous transmettons dans cette génération / Triomphalement / N’aideras-tu pas à chanter / Ces chansons de liberté ? / Car tout ce que j’ai toujours eu / Des chansons de délivrance / Des chansons de délivrance…)

Chulo chantait, la tête levée, son damné petit chapeau de maque perché en arrière de son crâne, les yeux mi-clos, les mains comme animées d’une vie propre courant le long du clavier.
Chulo chantait et nous l’écoutions tous, fascinés.
Même les deux gamines avaient relevé la tête de leur jeu. Nos bouteilles de whisky restaient suspendues, immobilisées à mi chemin de nos bouches.
Chulo chantait.
Et c’est à peine si, à la fin de certains vers, une infime crispation des commissures de ses lèvres dénonçait la souffrance qui ravageait ses tripes.

Won’t you help to sing
These songs of freedom?
‘Cause all I ever had
Redemption songs
All I ever had
Redemption songs
These songs of freedom
Songs of freedom

(N’aideras-tu pas à chanter / Ces chansons de liberté ? / Car tout ce que j’ai toujours eu / Des chansons de délivrance / C’est tout ce que j’ai jamais eu / Ces chansons de liberté / Ces chansons de liberté.)

Elle resta immobile le temps que mit à mourir la dernière note. Resta recueillie quelques instants, les paupières closes, avant de se secouer les épaules, comme on s’éveille.
Elle tira un cigarillo de la poche de son veston. L’alluma au moyen de son Zippo doré, qu’elle abandonna ensuite au bord du clavier.
Se saisit de la bouteille. But.
Fuma.
Regarda dans ma direction, sourit.
Le seul vrai sourire que cette bon sang de bonne femme m’adressât jamais !
D’une main, elle joua une suite d’accords mélodieux et gais en fredonnant :

Dos gardenias para ti
Que tendran todo el calor de un beso…

Dos Gardenias. Le standard cubain dont elle avait usé pour piéger Pearl Mama et l’éloigner, nous permettant, à Roman et à moi, d’installer l’enseigne du Pearl Mama’s Paradise, avec son sous-titre au néon jaune clignotant.
Saloon… Saloon… Saloon…

Dos gardenias para tiiiiii…

Alors, les flots brûlants qui s’accumulaient sous mes paupières depuis que j’avais vu la chevelure de Pearl Mama s’embraser, ses yeux fondre dans leurs orbites tandis que se boursouflaient et se craquelaient ces lèvres qui avaient tant chanté et tant embrassé, jaillirent enfin et coulèrent le long de mes joues.

Chulo se leva, caressa une dernière fois le bois du piano, descendit de l’estrade.
Elle gagna la table où s’entassaient toujours nos armes. Choisit un fusil-mitrailleur Armalite. Piqua un chargeur. L’enclencha s’un geste expert, ayant plus que jamais l’air d’un bandit de port s’apprêtant à commettre un mauvais coup.
Passant à côté de moi, elle me lança un coup d’œil, remarqua les larmes qui baignaient mes joues, ricana :
– Tu es oun sentimentalé, Haig !
Et elle sortit.

Je ne la suivis pas, la laissant au destin qu’elle s’était choisi.
Je ne la vis pas traverser la grève et entrer dans le lagon.
Tirer en l’air une rafale d’avertissement. Crier :
– Eh, hijos de puta (fils de pute) !
S’avancer dans l’eau transparente, levant haut les genoux, le tissu de son pantalon détrempé gainant ses jambes maigres.
– Cabrones ! Maricons !…
(Enculés ! Tapettes !…)
Je ne vis pas les gugusses des bateaux ensuqués de sommeil se lever ou jaillir de leurs hamacs pour se précipiter sur leurs armes en poussant des cris d’alerte.
Je n’en vis pas certains s’écrouler, fauchés par les tirs précis de Chulo.
La pluie de balles s’abattre, crépitante, sur l’eau du lagon. Percer la poitrine de Chulo, lui arracher l’arrière du crâne.
Je ne vis pas la gerbe de sang jaillir de sa tête, écarlate dans la lumière du soleil.
Le petit chapeau voler, tomber sur l’eau, se mettre à flotter.
L’arme s’engloutir.
Je ne vis pas le grand corps de celle qui fut malgré tout mon amie sauter en arrière, les deux bras écartés en un dernier salut au soleil et au ciel et s’abîmer dans la flotte, cerné d’une gerbe d’éclaboussures.

 

(À suivre)

 

ROTTEN ISLAND 20
ROTTEN ISLAND 22

2 Responses to ROTTEN ISLAND 21

  1. Oliv'

    Punschy Final pour Chulo la cubaine… en contraste avec la chanson du grand B.Marley..

    https://youtu.be/kOFu6b3w6c0

  2. Lion Zion

    Final apocalyptique est le terme plus adapté pour la cubaine , dont on imagine la fin tragique filmée au ralenti, dans le vacarme des tac-tac-tac des fusils-mitrailleurs qui crépitent…

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