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ROTTEN ISLAND 17

Publié par le 9 janvier 2021

 

La chambre puait la merde, le sang, la mort.
Costaude, l’odeur. Compacte. Et pourtant liquide. Moite. Sournoise. Du matériau corrompu à la surface d’un mur de cave trop chaude.
Small, mon pauvre pote gisait sur un matelas souillé trop petit pour lui, ses grands panards dépassant du bord, sa carcasse nue étalée dans ses déjections.
Brune, la diarrhée. Noirâtre. Une dégueulasse flaque au travers de laquelle serpentaient de filets écarlates qui faisaient mal aux yeux, puis au cœur, puis à l’âme.
Piaulant une de ses plaintes animales, Betty Boop s’élança vers la couche. Je voulus la retenir, parvins même à refermer ma main sur son épaule, mais elle se débattit avec sa vivacité enfantine, se tordit en tous sens, parut prête à mordre, m’échappa et courut s’accroupir auprès de son copain. Elle prit avec dévotion l’énorme paluche entre ses deux menottes et, en approchant son visage, elle posa le nez sur le dessus et renifla à petits à-coups, la forme orientale des bécots affectueux.
À l’évidence, Small ne sentait pas cette caresse. La tête à plat, les yeux vides, le regard perdu sur les nattes de palmes tressées du toit, il remuait les lèvres, murmurant des mots inaudibles.
– C’est g-g-grave, hein ?
Pearl Mama, derrière moi, dont le ton désolé et résigné indiquait qu’il était inutile de lui répondre.
Des exclamations de dépit et de dégoût montaient du petit groupe formé par Suni et plusieurs filles, accourus en curieux et qui, massés devant la porte, tâchaient de glisser un coup œil dans la pièce par-dessus l’épaule de Pearl Mama.
– Partez ! leur enjoignis-je. Ne restez pas là. Ça ne sert à rien et c’est dangereux.
Tandis qu’ils obéissaient sans trop rechigner, plutôt contents, au fond, de s’éloigner de cette infection, j’avisai l’écharpe kaki que Pearl Mama portait autour du cou.
– Tu permets ?
Je la nouai autour de mon visage, protégeant mes narines et ma bouche, m’approchai du lit, me penchai sur le gosse.
– Small ? Tu m’entends ?
De son corps se dégageait une chaleur de fournaise. Des ruisseaux de sueur s’écoulaient de son front, son torse et l’intérieur de ses cuisses. De la morve s’échappait de ses narines et séchait à mesure au-dessus de sa lèvre, lui dessinant une absurde moustache gris-jaune. Il n’eut aucune réaction à ma voix, ne cillant même pas, continuant de bouger des lèvres sur un murmure indistinct aux accents de litanie.
Une prière ?
Je me penchai, tendis l’oreille :
– The bushes crashed ahead of them… scabbled in the creepers… the pig track towards him… the foolish wooden stick that he carried… filled with shouting boys again…
(Devant eux les buissons furent violemment piétinés… des pieds et des mains parmi les lianes en hurlant… débouler sur la piste… le ridicule morceau de bois qui lui servait de javelot … rempli de nouveau de garçons hurlant…)
Sa récitation de Sa Majesté Des Mouches, toujours !
Il était parti dans les limbes, le pauvre pote. Dans je ne sais quel ailleurs où nous autres n’étions pas.
Soudain, son visage se crispa, sa bouche se tordit en une grimace de douleur, son corps se raidit l’espace de deux ou trois secondes avant d’expulser dans un horrible bruit de flatulence un nouveau flot de matière bourbeuse et de sang.
L’odeur se jeta sur moi comme une méchante bête. Mon bide, dans lequel flottait déjà une vague nausée consécutive à une nuit de bourbon, se tordit comme une serpillière dans les mains d’une matrone. Je me détournai précipitamment, écartai au tout dernier moment le foulard de ma bouche et vomis ce qui me sembla être des litres d’un mélange d’alcool et de bile en une bonne douzaine de hoquets, plié en deux, appuyé des deux poings au mur.
La crise passée, je me redressai, m’essuyai la bouche mon avant-bras.
– Parfait, grognai-je, vraiment parfait !…
Au moment de sortir de la chambre, je me retournai une dernière fois pour observer Betty Boop. Sa joue collée à la main de Small. Ses yeux fermés. Son petit visage dévasté par la fatigue et le chagrin. Sa tignasse pendant en mèches dégoulinantes de sueur…
Le cœur crevé de remords, je la laissai là où elle était.
Elle ne se serait pas laissée emporter loin de son Australien, de toutes façons. Et, si elle devait être contaminée par la maladie qu’il avait attrapée, ayant passé la nuit collée à lui, le mal était sans doute déjà fait.
Je dévalai les escaliers, suivi par Pearl Mama.
– Qu-qu-qu’est ce qu-qu’on va faire ?
– Je ne sais pas.
– Il faut p-p-pourtant bien qu-qu’on fasse qu-qu…
– JE NE SAIS PAS !
Elle leva les deux mains, paumes en l’air, manière de râler : « okay, si tu le prends comme ça… », soupira et me tourna le dos pour rejoindre à la cambuse Roman qui préparait du café.

Je partis le long de la grève, moitié pour m’aérer la tête, moitié pour aller informer Chulo de nos dernières emmerdes. Le brouillard était léger, ce matin-là. Je voyais distinctement les bateaux, à peine trouble, comme à travers une vitre arrosée par un crachin. Sur le pont du patrouilleur rouillé,  un jeune type de corvée accroupi devant une écoutille ouverte épluchait tranquillement des légumes qu’il tirait d’un sac et jetait dans un seau, une fois pelées. Je pouvais l’entendre siffler en travaillant. Une mélodie joyeuse, un air de chanson de marin entraînante dont l’insouciance me donnait envie de lui tirer une balle dans la gueule.

Chulo était assise sur le seuil de son bungalow entre une bouteille de rhum à moitié pleine et son colt à canon court, bizarrement féminine dans une sorte de nuisette aux reflets brillants, les genoux hauts, ses pieds osseux en peu en dedans. À côté d’elle, en tailleur sur une bâche étendue sur le sable, Wayan huilait pensivement les pièces de son Armalite répandues en cercle devant lui. Plus loin, deux filles à croupetons devant un feu de brindilles faisaient chauffer une soupe à l’odeur citronnée et une autre peignait les longs cheveux noirs de la petite copine de Chulo, le geste lent, encore ensommeillé.
De derrière, d’un des bateaux, monta le chahut de bruits de pas et de claquements métalliques d’une quelconque manœuvre, ponctués d’aboiements de quartier-maître, qui vint détruire cette apparente tranquillité.
Je me laissai tomber près de la Cubaine, côté bouteille, m’emparai d’autorité de celle-ci et m’en envoyai une bonne rasade.
Elle me dévisagea avec ennui.
– Que pasa ?
– La mierda, soupirai-je.
Elle leva les yeux au ciel.
– Quoi encore ?
Je décrivis l’état de Small. Son long bras alla pêcher derrière elle un paquet de cigarillos. Elle s’en ficha un au coin de la bouche, serré entre ses grandes ratiches, l’alluma et m’envoya la première lancée de fumée à la face.
– Madre de dios ! grogna-t-elle.
Wayan laissa tomber la pièce qu’il nettoyait et se leva, s’essuyant les mains de son chiffon graisseux.
Je remarquai qu’il avait changé. Vieilli. Les frayeurs de ces derniers jours avaient creusé les rides autour de ses yeux et de sa bouche. Une épidémie de gris se répandant dans sa chevelure, jusque là d’une huile parfaitement noire. Ses épaules s’étaient affaissées, le courbant et faisant paraître son bide, déjà confortable, un peu plus proéminent.
Il jeta sur la bâche son bout de toile, acheva le nettoyage en se frottant les paumes sur son short et laissa tomber, comme un crachat :
– Nipah.
– Quoi ?
– Nipah, répéta-t-il. Ça maladie très pas bon, très danger, très funérailles.
Il m’expliqua dans le mélange de bahasa, d’anglais et de jurons empruntés à Roman qui étaient devenu notre idiome commun, que la fièvre hémorragique dite « Nipah » ou, plus communément, « fièvre porcine asiatique » était une maladie apparue dans des élevages industriels de cochons au sud de la Malaisie un chouia d’années plus tôt avant de se répandre dans l’archipel indonésien, à l’est, et jusqu’au Bengladesh, à l’ouest, obligeant chaque nation touchée à massacrer des troupeaux entiers de bestioles contaminées.
– Eux couper la forêt. Construire hangars. Mettre trop beaucoup cochons dedans. Cochons eux mordus par chauve-souris de la forêt. Cochons eux très malades. Après hommes, femmes enfants malades aussi, peuchère presque tous morts…
J’acquiesçai, tandis que Chulo se frottait le front à deux doigts en secouant la tête, débitant des chapelets de « madre de dios ! » et de « puta madre ! », négligeant de caresser sa petite copine qui était venue se blottir contre elle.
Moi aussi, j’avais déjà entendu parler de cette saloperie. C’était mon pote le docteur de Kapit, au Sarawak, qui m’en avait causé (avant que je lui extorque la moquette de son salon pour en faire le tapis de ma canoa à la mine d’or et que, du coup, on devienne moins copains).
Virus Nipah. Origine porcine. Transmissible à l’homme. Maux de tête. Forte fièvre. Nausées. Diarrhée. Pertes de sang.
Délire.
Inconscience.
Décès dans les quatre à cinq jours.
Taux de survie méchant, de l’ordre de un sur quinze.
Autrement dit : la merde noire.
Wayan, recourbé sur lui-même, plus affaissé que jamais, le visage sombre, semblait suivre le même raisonnement que moi. Il secoua sa grosse tête et soupira :
– Eux c’est avoir la piqûre…
Il désignait la direction des bateaux puis mimait le geste de s’inoculer un vaccin.
– Euh avoir la piqûre et nous pas avoir.
– Non, soupirai-je à mon tour, nous pas avoir…

Je réfléchis un moment, alimentant mes pensées de gorgées de rhume, puis :
– Venez avec moi au saloon, je vais avoir besoin de bras.
Miracle : Chulo s’abstint de toute remarque, se contenta de se lever, d’entrer chez elle, d’en ressortir habillée et d’indiquer d’un coup de menton aux filles de nous suivre.
On remonta la plage.
Sur la vedette grise, l’éplucheur de patates avait disparu, remplacé par deux types en faction, l’arme à la bretelle. Même dispositif sur l’autre bateau.
À la grande maison, je réunis la troupe.
– Écoutez-moi, tous… Tout porte à croire que le porc que les enculés nous ont débarqué était malade et qu’on va devoir faire face à une épidémie.
Un murmure général. Un seul gémissement, émanant de la nabote, la petite amie de Chulo dont celle-ci serra l’épaule de sa longue main dans un geste rassurant, avant de se mettre à traduire mes paroles en bahasa à mi-voix à l’attention des filles et des Sulawésiens. Pour le reste, des visages sombres, durs, mais pas désespérés.
Bien.
Je désignai le plafond.
– Là-haut, Small est très mal en point. En plus, je suis inquiet pour Betty Boop. Vous savez comment ils sont, tous les deux, toujours collés l’un à l’autre. Et elle ne l’a pas quitté depuis son retour de la chasse.
Nouveau murmure, qui ressemblait plus à un grognement que le précédent. Mais chargé de plus de ressentiment que de peur.
Bien.
J’attendis que Chulo ait fini de traduire et repris :
– Je suis chercheur d’or, contrebandier, chasseur de trésor, shérif, casse-couilles en chef, tout ce que vous voulez, mais pas docteur. Je ne sais pas exactement ce que c’est que cette maladie. Ce que je sais, c’est qu’on est complètement démunis, avec une petite fiole de désinfectant et une vingtaine de cachets d’aspirine…
– Fadas que nous sommes, pôvres ! soupira Roman. Quand je pense qu…
Je posai mes yeux sur lui. Les y maintint. Après deux ou trois secondes, il ferma son clapet et leva la main en un geste d’excuse.
Bien.
– On va installer notre pauvre copain dans ma cabane, à côté du chantier dynamite. On va déterminer un périmètre, y transporter des matelas, des bâches pour faire des tentes, du linge et des réserves d’eau. Ce sera notre quarantaine. Chacun devra aller s’y isoler dès qu’il ressent les premiers signes de la maladie.
Traduction de Chulo. Hochements de têtes unanimes.
Perfecto : je n’étais pas d’humeur à animer un débat démocratique.
– Alors au travail, conclus-je.

La chance, tu connais ?
Eh ben… L’inverse.
La déveine. La cerise. La scoumoune.
Le marécage.
À un moment de ma vie, j’ai fait le contrebandier dans le nord de l’Afrique. Il m’arrivait de convoyer des cargaisons Ô combien prohibées à travers des zones arides, hors piste, pour échapper à l’attention des autorités ainsi qu’à celle, plus redoutable encore, de la concurrence. Il m’est arrivé plus qu’à mon tour de flanquer mon bahut dans une bande de sable mou.
Enlisé. Englué jusqu’aux moyeux. Foutu.
Dans ces cas-là, tu cognes ton volant du poing ou même du front en beuglant ta rage parce que tu sais que tu t’es fichu en enfer, sous le soleil immense, que tu ne peux plus tourner ni à droite ni à gauche, que tu vas passer les heures, voire les jours suivants, à pelleter des kilos et des kilos de sable pour placer tes lourdes plaques de désensablage devant les roues, progresser d’un mètre, souvent moins, et recommencer encore et encore jusqu’à atteindre le point, là-bas, très loin, toujours trop loin, où le jaune d’or du fech-fech laisse place à l’orangé du sol dur.
Et tu cognes et tu gueules parce que tu sais qu’au moins une plaque de désensablage va vriller, que des manches de pelles vont se déboîter, qu’un de tes graisseurs ou deux ou même toi-même va se blesser et que peut-être, encore pire, dans le moteur surchauffé, trop sollicité, du camion, quelque chose va péter, te forçant à mécaniquer, sans doute plusieurs jours et plusieurs nuits, le corps et la face couverts d’une purée de sable et de cambouis.
Quand le diable t’a dans sa pogne, il ne te lâche que quand il a fini de rigoler.
Là, pareil.
Ça ne te paraît rien, à toi, qui peut-être me lis, de transporter Small de la chambre où il gisait jusqu’à ma hutte, à même pas cent mètres du saloon.
Et pourtant crois-moi : ce fut un vrai calvaire.
Un affreux manège.
Une pitoyable débandade.

Imagine : tant pour nous protéger de l’odeur excrémentielle que d’une contamination qu’on juge probable, on s’est bricolé des masques avec tout ce qu’on a trouvé de foulards dans les panoplies des filles. Il y a du strass, des paillettes, des couleurs vives, plus évocatrices de noubas que d’urgence médicale. Roman, lui, s’est noué autour de la tête un tablier de cuisine qui lui couvre les cheveux et la face, ne laissant voir que les yeux, comme un voile de femme musulmane.
Mon petit discours de meneur d’hommes a porté ses fruits. Trop. Chacun est déterminé à lutter, veut le montrer et exige de participer à l’affaire. On est trop nombreux dans la pièce. On se gène. On se bouscule. On s’envoie les uns les autres des conseils et des ordres contradictoires.
Rends-toi compte que le danger, la tension permanente et le mauvais sommeil commencent à peser sur nous. Nos gestes sont maladroits, tremblants, mal coordonnés.
Si encore c’était le petit Suni ou une des filles qu’on ait à transporter, des petits gabarits… mais non : c’est Small. Le grand Small. Le large Small. Le lourd, très lourd Small.
On décide de le transporter dans son matelas, de toutes façons irrémédiablement souillé et foutu, autour duquel on enroule quatre cordes afin de nous ménager des poignées.
Hébétée, croyant qu’on veut du mal à son géant, Betty Boop cherche à s’interposer en geignant. Au moment où elle referme ses petites mains sans force sur mon avant-bras, je me rends compte que ses paumes sont brûlantes.
Malheur de malheur !
Intérieurement, je hurle des jurons. Je repousse le plus doucement possible la gamine vers Pearl mama qui la prend à bras le corps en lui caressant les cheveux et en lui murmurant des paroles apaisantes. Au moment où Betty Boop se retrouve plaquée contre elle, elle sent la chaleur qui dévore le minuscule corps et grimace. Par-dessus nos masques, on échange un regard désolé.
Small se retrouve ligoté sur son lit de souffrance comme un patient violent dans un hôpital. S’en rend-il compte, du fond de son délire ? Toujours est-il qu’il secoue violemment la tête comme pour se débattre. Ses entrailles lâchent un jet de diarrhée noire dont l’effroyable puanteur nous fige tous sur place. Moi-même, j’ai un haut-le-cœur que je dissimule par une rouspétance de chef :
– Allez ! Courage ! On se bouge !…
C’est moi qui ai conçu les portes des chambres : un double battant s’ouvrant par le milieu, comme deux volets, à la balinaise. J’en étais assez fier et escomptais même, au temps de l’insouciance, faire venir un jour un artisan pour les sculpter de motifs de fleurs et de plantes. Problème, c’est un peu étroit. Bien qu’on ait plié le matelas en U, il se coince à mi-parcours. Enserré dans cette gangue de toile et de mousse plastique, Small se met à hurler.
– The bushes crashed ahead of them !… The bushes crashed ahead of them !…
La même phrase tirée du roman de Golding, répétée à ce qui paraît être l’infini.
Je serre les dents, réprime le grondement qui monte de ma poitrine, beugle :
– Allez ! Il faut y arriver !
Les uns dehors, halant, les autres dans la chambre, poussant, on grogne, on gémit, on ahane, on gueule, on jure  et on finit par décoincer le bordel.
– The bushes crashed ahead of them !… The bushes crashed ahead of them !… s’entête à râler ce pauvre Small.
L’escalier.
Raide, je te l’ai dit. D’une presque pente d’échelle.
Roman se place en tête, portant le matelas au bout de ses bras tendus, progressant avec une pause à chaque degré, de façon à conserver à notre copain une position à peu près horizontale. Pearl Mama, Chulo et moi, alignés, serrés épaules contre épaules, tenons l’arrière.
– Han !… Han !…
– The bushes crashed ahead of them !…
Arrivés dans la salle, pause. Roman accuse le coup. Ses mains tremblent. Ses yeux chavirent au milieu de son chèche en tablier de cuisine.
– Ça va ?
– Vé, faut que ça aille !
Les Asiatiques, tous de petit gabarit, ont morflé pendant le passage de la porte. Tous en sont encore essoufflés.
– Allez, du nerf. On porte cinq pas et on pose, okay ?
On traverse le restaurant en trois coups. J’écarte une partie de la barricade. On passe sur la terrasse. Cinq pas titubants, les mains crispées sur les cordes. On pose. On souffle en se regardant. Au moment où, sur un signe de tête de ma part, on se penche pour reprendre les cordes, Small expulse une nouvelle giclée de merde à l’odeur suffocante. La plupart d’entre nous, par réflexe, reculent d’un pas, détournant la tête.
– Allez, bon sang !
Sur un des patrouilleurs, un homme nous repère. Il en hèle d’autres qui accourent, armes à la bretelle. D’autres encore viennent s’accouder à la lice pour nous observer. Des rires fusent. Des exclamations. Des cris d’encouragements moqueurs. Quand on arrive au bout de la terrasse, la contagion a gagné l’équipage de l’autre vedette et plusieurs des matelots en uniforme blanc du yacht.
Ça doit s’ennuyer ferme à bord. Les gars se ruent sur la distraction que nous leur fournissons. Alors qu’on accomplit péniblement nos premiers pas sur la plage, une vraie houle de vivats et de hourras railleurs s’abattent sur nous.
Si on pouvait crever d’exaspération, je serais mort à ce moment-là. À l’intérieur de moi, mes nerfs se vrillent de haine, me parcourant d’une véritable sensation de courant électrique.
À en chialer. À en trépigner. À dégainer mon colt et tirer dans le tas en hurlant un bienfaisant flot d’injures toutes plus salées les unes que les autres !
D’un geste empreint de colère, j’enjoins à mes compagnons de se remettre à l’ouvrage. On se penche. On referme nos mains sur les cordes. On soulève.
Roman n’a pas bien assuré sa prise. La poignée lui échappe. Suni et Tara, ses voisins, surpris par le poids soudain, lâchent à leur tour. Le matelas se plante de biais dans le sable. Small glisse jusqu’à l’extrême bord, n’étant retenu de tomber de sa couche que par les cordes. Sous le choc, il pousse un grand cri, sinistrement semblable à ceux du cochon qui nous a apporté toutes ces emmerdes.
Une tempête de rires monte des bateaux.
Kiri et le gros suiffeux apparaissent à leur tour, flanqué chacun de deux de nos ex-employées attifées en putes. Kiri, en costard pastel, rit haut et fort et crie sur un ton faussement apitoyé :
– Oooooooh my friends ! Your friend is sick ? I am so so sorry !
(Sssssssso Ssssssssso Soooooooorry…)
Les filles se pressent contre lui, aguicheuses, rieuses, se délectant visiblement de notre pitoyable posture.
De nouveau me prend l’envie dingue de défourailler, mais je n’ai qu’une très faible chance de le toucher à cette distance et mon geste déclencherait à coup sûr une volée de mitraille qui nous hacherait sur place, tous autant que nous sommes.
Ma colère se détourne sur Roman.
– Putain, tu ne peux pas faire gaffe !
Il éclate :
– Peuchère, viens pas me faire ch…
C’est Chulo, la calme, la sage Chulo, qui sauve le coup.
– Dou calmé ! intervient-elle sur un ton de commandement.
Elle nous toise tous les deux et reprend :
– On sé calmé. Tous nous autres nous avons béssoin de lé calmé. Il faut arriver au bout.
Elle se penche, empoigne Small par les aisselles et le tire à elle pour le rétablir dans sa position. Pearl Mama se précipite à son aide. Elle se saisit des jambes. Un instant, une lame perce mon cœur de voir ses mains, ses jolies mains potelées, ses mains que j’ai si souvent couvertes de baisers enfiévrés, glisser sur la couche de matière fécale liquide qui enduit les cuisses de Small.
J’adresse un signe de tête aux autres. On se saisit des cordes, on soulève et on reprend notre marche en direction des arbres.

Succédant à ce chapelet d’emmerdes, la suite parut infiniment plus facile. Nous gagnâmes sans encombre ma hutte où nous installâmes Small sur mon lit de sangles. Je confiai aux Sulawésiens la tâche de transporter le matelas souillé au chantier dynamite, prenant mentalement note de sacrifier dans un futur proche deux ou trois litres d’essence à le brûler. Avec Pearl Mama, on décrocha une des bâches qui servaient d’auvent et on la plia en trois pour ménager une couche de fortune à Betty Boop. Celle-ci n’en fit aucun cas. Le regard déjà égaré par la fièvre, elle préféra se couler contre Small, sans paraître remarquer la puanteur pestilentielle qui se dégageait de sa carcasse.
Nous les laissâmes.

Quand on déboucha sur la grève, la petite foule des marins sur les bateaux, Kiri et les putes nous accueillirent d’une nouvelle bordée de rires et de quolibets que nous fîmes mine de ne pas entendre.
L’une des filles, visiblement très ivre, surexcitée, sifflait entre ses doigts, trépignant et dansant sur place, faisant virevolter sa minijupe et tressauter sa grosse poitrine que contenait à peine un bustier noir.
On regagna la terrasse.
Sur le yacht, la fille soûle vint se coller à la lice et interpella directement ses ex-collègues :
– Eh, Tara ! Eh, Tida ! Eh, Djin !…
Celles-ci la toisèrent en retour.
La fille, riant d’une joie mauvaise, se passa à plusieurs reprises l’index en travers de la gorge en criant :
– Mati ! Mati ! You dead (vous êtes morts) !
Kiri, hilare, l’encourageait en battant des mains et en tournant sur lui-même avec des grâces de danseur mondain.
Elle abaissa brusquement son bustier, se comprima les seins des deux mains tout en se déhanchant d’une façon obscène.
– You dead ! You all dead (Vous êtes tous morts) !
Gémissant d’exaspération, Tara se précipita à l’intérieur pour en ressortir aussitôt, porteuse d’un Armalite. Un fusil-mitrailleur. Noir. Chargeur courbe enclenché. Avant qu’aucun d’entre nous ne puisse esquisser le moindre geste, elle épaula et tira une rafle de trois balles.
Touchée à la poitrine, la fille ivre gicla en arrière.
Aussitôt, la plupart des hommes présents pointèrent leurs armes dans notre direction.
Kiri, de sa voix fluette, couina un ordre bref que suivit un concert de claquements de culasses.
Je te l’ai dit : quand le diable te tient, il n’en finit pas de rigoler…

(À suivre)

 

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5 Responses to ROTTEN ISLAND 17

  1. Konstantin

    Belote et rebelote : ça démarre fort pour 2021 avec toi Thierry !

    Tous mes bons d’inspiration -et de santé- pour que tu nous régales de rêves et d’aventures. Merci !

    Et bonne année à tous

  2. Oliv'

    Ah oui en effet c’est du lourd… le pire n’étant jamais décevant, on attend la suite !

    Bonne année à tous les vieux gars ! ( aux filles aussi hein… )

  3. Konstantin

    Tous mes bons voeux bien sûr – d’inspiration et de santé. On ne se relit jamais assez.

  4. Mitch

    L’épisode de l’ensablement saharien évoque de façon tellement limpide cet extrait que ne résiste pas à l’envie d’ouvrir les hostilités de cette nouvelle année avec le premier quiz-cinoche (trop?) fastoche… Qui parle de qui ci-après ?

    « Mais ma parole…c’est l’champion de la ligne, Le cador du volant ! Pardon monsieur, excusez ma curiosité, vous seriez t’y pas ensablé des fois ?
    – Tu veux savoir, eh ben t’es même pas drôle !
    -Allez mon gars, en avant les pelles et les tôles. Bah qu’est-ce que tu veux, c’est les misères de l’âge, hein… Faut faire semblant de s’apercevoir de rien ! Le pauv’ Plouc, il a la vue qui baisse, alors il roule
    de plus en plus à côté de la piste. On l’récupère un peu partout, des fois au Mozambique, des fois sur la nationale 7, des fois – comme c’est le cas – dans l’fèch-fèch… Alors on l’ramène en remorque pour pas qu’il perde sa place… Ben un vieux, faut bien que ça mange !
    – T’as fini oui ?

  5. ALEKOS

    Sympa la digression dans le désert…ça fait son effet dans le récit. Ah Sahara, quand tu nous tiens…Bonne année guys

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