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Kampuchea Songs – 14 : Beanteay Srei

Publié par le 27 avril 2015

 

Photos de Serge Corrieras
Textes de Thierry Poncet et Serge Corrieras

Résumé de l’affaire : alors qu’un reportage sur des assassinés viets tournait court, un copain nommé Dara, loustic comme pas deux et armé jusqu’aux chailles, accepta de m’amener au temple lointain de Beanteay Srei.

(Voir Kampuchea Songs – 13)

« Temple perdu », l’appelai-je, dans mon imagination d’Indiana Jones.
Perdu… Pas tant que ça !
Quand Dara rangea son gros 4×4 devant le premier mur d’enceinte en grès rose-rougeâtre et qu’il coupa le moteur nous parvint aux oreilles de l’intérieur du temple le chant d’un chœur de bonzes.
Une mélopée à la fois lancinante et rythmée. Sinueuse et hachée. Une monotonie rauque que ponctuaient certains accents cognés, brefs comme des claquements de main sur une peau de tambour.

Retour 07

Une paysanne passa devant nous sans nous regarder. Une de ces femmes usées des rizières, sans âge ni grâce, vêtue des toiles ternes de la pauvreté.
A quelques pas de là, appuyés sur des broussailles ou juchés sur des béquilles maintes fois rapetassées, patientaient des vélos depuis longtemps sans couleur avec pour certains, seuls ornements, des paniers de palmes tressées en guise de porte-bagages.
– Y’a du monde.
– Ouais. Une cérémonie. Ça arrive souvent, tu sais…
J’acquiesçai.
Lors de ma première visite dans les temples, j’avais remarqué dans plusieurs édifices, à Angkor Vat et dans les ombres du Bayon, les traces d’un culte fidèle : des tissus safran neufs qui recouvraient tel Bouddha, des bottes de bâtons d’encens au pied de tel autre, sur les dalles les arcs de cercle laissés par un balai précautionneux…

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On franchit la première enceinte, complètement écroulée, simple ligne de ruines, par endroits disparue.
L’allée nous mena au deuxième mur, fait d’une latérite sanglante, d’où s’élevait comme un porche le gopura oriental, sorte de tour au toit pointu, aérien, gonflé devant le visiteur comme une corolle de cobra, aux murs tressés de mille reliefs.
De l’autre côté nous attendait une allée d’énormes pierres rouges qui coupait un bassin, vide en cette saison.
Une troisième enceinte, gardée par ce qu’on appelle une bibliothèque (les premiers archéologues avaient baptisé ainsi ce type de bâtiments et le nom est resté).
Là, au cœur du temple, un ensemble de trois tours cernées de cours au dallage hasardeux, veillées par des gardiens de pierre, mi-hommes, mi-bêtes fabuleuses, on trouva la petite foule en méditation.

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Cinquante, soixante personnes.
Des pauvres.
Un ramassis de miséreux habillés en dimanche de hardes que, sous des latitudes plus clémentes, un Secours Populaire vous eût refusé.
Que célébraient-ils ainsi, accroupis sur le sable roux, figés en leur attendrissante laideur, pieds et mains déchirés par les travaux, yeux de bétail en dedans de leur âme, rides figées ?
Mystère.

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Et pourtant, ils étaient là.
Sués par le marécage, coulés à l’aube d’improbables hameaux de masures, errants aux aurores au travers du dédale des talus de rizières, juchés sur leurs biclous d’exode.
Vingt ans que leurs dieux avaient ajouté la guerre à l’ancestrale famine. Que des soldats aux uniformes changeants rançonnaient leurs greniers, enlevaient leurs filles et enrôlaient leurs gars. Qu’ils cramaient dans les incendies des représailles et se faisaient arracher les membres par les mines tapies au fond des boues…

Et pourtant ils étaient là.
Recueillis et fervents, assis immobiles, entourés de la beauté des ciselés de pierre, devant leurs offrandes d’encens fumant et d’hibiscus frais cueillis, tandis que le chant de leurs moines dansait entre les tours roses…

Une main toucha mon bras.
C’était Dara.
Un clin d’œil. Un mouvement de menton dans la direction opposée au troupeau des vieux croyants.
« Viens, me signifiait-il, foutons-leur la paix. »
J’approuvai et le suivis.

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Nous n’avions guère de temps pour apprécier les pierres.
Le reportage avorté sur les berges du lac et les vingt bornes de piste nous l’avaient mangé.
Ce fut un rendez-vous éclair, de simples clins d’œil à la beauté du site, une promenade au pas chargé, visite sans politesse, de vandales à la bière au poing.

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A peine ai-je pu faire ma cour aux Apsaras, les danseuses khmères à la grâce éternelle, figées dans la roche par un artiste amoureux, membres aériens, énigmes de sourires, nichées dans leurs entrelacs de lierres aux enchevêtrements savants.
Pas plus que je n’eus le loisir de rendre hommage aux idoles inconnues de moi, sentinelles des étranges chapelles, immobiles à jamais, pour toujours vivantes, incrustées dans la chair minérale des piliers.

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Une visite en cavalcade, talons des bottes sonnant aussi pressés que sacrilèges le long des antiques dallages, avec l’objectif du Nikon jeté presque au hasard.
– Fuck, Sergio, on y va !
– Une seconde.
– Tu vas le rater, ton putain d’avion…
Pas le temps de choisir entre tous ces joyaux de grès. De se faufiler dans les corridors ombreux, aux angles des bâtiments délicats. D’admirer à l’envi les divinités des bas-reliefs, agitées, combattantes et dansantes, enfermées dans leurs dentelles de caillou. Pas un instant pour s’attrister du sort du massif gardien, genou au sol, main massive en menace, torse puissant et cou écorché, jadis décapité par les pillards – plaie effritée, blessure sale, grès sanglant.

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– Faut y aller, maintenant !
– Okay, okay…

Dara bomba comme un malade sur la piste du retour. Bras tendus, les deux mains serrées sur le volant, avec parfois un bref regard à sa montre d’or.
Le mufle de la 4×4 qui bouffe les kilomètres.
Le moteur qui meugle.
De rares passants – des paysans à vélo, une bande de gosses en vadrouille, une carriole tirée par un petit cheval – qui cavalent devant ses coups de klaxon et disparaissent dans la tempête de poussière qui nous poursuit.

A cette allure, on dépassa bientôt les premières chaumines de Siem Reap.
Le long de la rivière, les norias des maraîchers disparurent une à une, happés par le vent de notre course.
Encore une pincée de minutes et se profila devant nous la cahute de l’aérogare.
Dara la dépassa, sans lui accorder un regard.
– Eh ! Qu’est-ce que tu fous ?
– Pas le temps…

Par-dessus le fracas de notre moteur, je perçus un rugissement sifflant de réacteurs. Sur le tarmac de béton ravaudé de flaques noires, l’Iliouchine de Phnom Penh amorçait un mouvement tournant.
– Merde, on l’a raté !
– Pas encore, grinça Dara, dents serrées.
Pilant en dérapage devant une barrière de grillage rouillé que gardait un gamin en uniforme kaki, il se pencha à la portière pour montrer son visage, gueulant des ordres à la sentinelle.
Le gamin poussa précipitamment les vantaux devant nous.

L’avion s’était placé au bout de la piste. Le feulement des réacteurs s’intensifiait, annonçant son décollage.
Dara s’engagea sur le tarmac, filant droit sur l’appareil.
– Qu’est-ce que tu fous ? m’étranglai-je.
– T’occupes…
Il glissa, maculant le sol de caoutchouc fumant, pour s’immobiliser de biais à rien du nez de l’avion.
Il ouvrit sa portière. Avant de descendre, il prit le temps de m’adresser un clin d’œil, rigolant :
– N’oublie pas, c’est moi le chef, ici !

La porte de l’Iliouchine s’entrebailla. Les coolies qui s’éloignaient, poussant la passerelle rouillée, rebroussèrent chemin.
On monta à bord, Dara derrière moi.
– Ben, m’étonnai-je, tu viens aussi ?
– Ouais, une petite envie de faire un tour à Phnom Penh…
A bord, je retrouvai Prapan, le caméraman, qui leva les yeux au ciel et poussa un soupir de soulagement en me découvrant.
– Putain, Sergio, où t’étais passé ?
– Je te raconterai…

Dans la cabine se trouvaient deux soldats ghanéens de l’UNTAC, chargés de la sécurité des vols, plutôt abasourdis par notre embarquement à la James Bond.
– Vous avez un billet ? demanda l’un d’eux à Dara.
– Pas besoin, mon pote, je travaille pour la compagnie.
– Euh… Ah bon… fit l’autre. Euh… Bien… Mais, euh, vous n’avez pas d’armes, au moins ?
– Moi ? Jamais, monsieur l’officier !

Quelques instants plus tard, on décollait.
Bien installé dans mon siège, à côté de Prapan, je pensais aux flingues que Dara portait à la ceinture, un devant, un derrière, et je rigolai dans ma moustache…

(A suivre)

 

Kampuchea Songs - 13 : Retour à Angkor
Kampuchea Songs - 15 : Les clochards khmers rouges

2 Responses to Kampuchea Songs – 14 : Beanteay Srei

  1. Oliv San

    Oui euuuuh….. Ça ressemble ‘hachement à un chapitre de Haig !
    Le temple Khmer est magnifique, la visite est très rythmée mais intense… on dirait qu’un tigre ou une famille d’orang outangs pourraient se baguenauder entre les tabernacles ouvragés, parfum de Rudyar Kipling et de son Livre de la Jungle…
    Le retour à la Paris-Dakar et l’arrivée incroyable à l’aeroport illustre bien le pouvoir des chefs locaux et la corruption qui peut régner sous ces latitudes. dommage seulement que Sergio n’ait pas pu reprendre la scène au Nikon !
    Salut les vieux gars..

  2. Serge Corrieras

    Il y a des situations ou ne peut même pas dégainer son matos, trop d’urgence et de stress. Ca m’est arrivé plusieurs fois…
    L’anecdote su stoppage de zinc qui entamait son envol est absolument réelle. J’ai juste du larguer un bifton vert , direct aux pilotes. Les touristes étaient assez éffarrés par notre intrusion inopinée et peut-être un peu nauséabonde. Ca leur a certainement laissé des souvenirs d’aventures à raconter…

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