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Kampuchea Songs – 25 : Le Z’humanitaire

Publié par le 25 octobre 2015

 

Photos de Serge Corrieras
Texte extrait d’une nouvelle de Thierry Poncet : « Café Cambodge ».

 

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Le malheur frappa à la porte de l’Espère-Toujours par un soir de pluie et de boue.

La salle était calme dans le crépitement de la mousson. Le trafic était ralenti en cette saison et seuls quelques rouliers et cyclo-pousses s’y trouvaient à dîner et boire du vin magique – on le sait : la circulation est toujours ralentie à la saison humide.

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Poings-Durs l’Aîné s’enivrait à sa place habituelle, revêtu de son habituelle chemise à motifs de feuillages, la mine sombre au-dessus de sa tasse de vodka vietnamienne. Il faut croire que la pluie diminuait aussi les occasions de trafics illicites.
Son frère Poings-Durs le Petit, minuscule, flottant dans une vieille chemise à motifs de feuillages trop grande pour lui, essayait timidement de lui tenir compagnie.

Leurs sœurs Pareille-Une et Pareille-Deux gazouillaient dans leur étrange jargon connu d’elles seules, accroupies épaule contre épaule, les coudes sur les genoux, en bas du pilier central.

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De la cuisine parvenait la voix de Zita-la-Mère, qui houspillait Silencieuse et Beauté-Jolie.
— Vous appelez ça une marmite propre, souillons paresseuses que vous êtes !?

L’homme fit son apparition à la porte.
Il était grand. Trop grand. Sa tête située très haut était coiffée d’un chapeau blanc informe et dégoulinant d’eau.
Son nez était long. Trop long. Beaucoup trop long.
Sa peau était blanche à faire peur.

Cet étrange individu salua l’assemblée d’un sourire grand, trop grand, puis, essuyant sa figure cadavérique d’un mouchoir petit, trop petit, commanda en baragouinant un mauvais khmer une soupe aux boules de porc et un thé chaud.

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C’est alors que le drame se noua.
Au moment même où Beauté-jolie, surgissant de la cuisine, s’immobilisa sur le seuil, ses grands yeux de braise braqués sur l’homme.

A l’instant où l’homme trop grand et trop blanc, la découvrant devant lui, sembla frappé par la maladie des nœuds des os, celle qui empêche certains vieillards de bouger.

A la seconde, surtout, où les yeux de Poings-Durs l’Aîné, se posant sur l’une, puis sur l’autre, s’éclairèrent d’une soudaine étincelle de haine.

Le Blanc– on le sut par la suite – se nommait Jean-Baptiste Margouillat. Le suave Sait-Tout, qui s’y connaissait en étrangers comme en bien d’autres choses, expliqua qu’il faisait partie d’une espèce d’hommes et de femmes étranges et difficilement compréhensibles.
Oncle Bon-Manger bougonna :
— Etrange ? Moi je lui ai vu deux jambes, deux bras et une tête. Laide, peut-être, mais une seule tête quand même !
Il faut dire que, depuis quelque temps, Oncle Bon-Manger se révélait rapidement agacé par les manières sirupeuses et l’aisance de paroles du jeune Sait-Tout…
— Qu’est-ce qu’ils ont-ils donc de si inc… Incommo… Incompressibles, comme tu dis ?

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Sait-Tout décrivit alors les mœurs d’une nouvelle tribu d’étrangers arrivés dans le sillage des Ohénus. Des gens qui, contre toute logique, distribuaient des tas de bonnes choses gratuitement, inventaient des Plans De Développement Durable et soignaient les malades et les estropiés sans jamais rien exiger en échange.
— Des cinglés, quoi ! grogna Oncle Bon-Manger. Et comment nomme-t-on ces abrutis ?
— On les appelle des Z’humanitaires…

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La famille devait revoir Jean-baptiste Margouillat le Z’humanitaire. Oh oui !
Il revint tous les soirs et se lança dans une cour échevelée auprès de Beauté-Jolie.
Ce fut un déluge de cadeaux.
Des paroles ardentes, déclamées l’œil bleu en feu.
Des regards de tragédie chinoise.
Et même des ritournelles qui, chantées en s’accompagnant d’un drôle de chappeï à six cordes, faisaient bien rigoler tout le monde.

Sauf…

Sauf Poings-Durs le Petit, qui boudait sans raison apparente et prétendait que le Z’humanitaire chantant puait le chien après la pluie.
Sauf Poings-Durs l’Aîné qui buvait tous les soirs de la vodka de riz et à qui les chansons de Margouillat arrachait d’effrayantes grimaces de rage.
Sauf enfin Beauté-Jolie, la principale intéressée, qui fondait comme un gâteau de bananes dès qu’elle apercevait la haute silhouette surmontée de cheveux de paille et les yeux couleur de ciel de Jean-Baptiste.

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Un soir, au plus fort de la mousson, au plus fort de l’orage, l’étranger (car au fond c’est ce qu’il était) se présenta à la porte de l’Espère-Toujours avec un magnétophone à cassettes sous le bras.
Il mit en marche l’appareil et, sur une musique en notes de sucre, prétendit enlacer Beauté-Jolie pour l’entraîner dans une danse collée-collée.

La vodka viet qui coulait dans les veines de Poings-Durs l’Aîné se mit à bouillir. Poussant un râle de souffrance affreux, il bondit par-dessus les tables, attrapa le Z’humanitaire par ses cheveux jaunes et l’entraîna au dehors, sous la pluie d’orage.

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Il força Jean-baptiste Margouillat à s’agenouiller dans la boue et lui planta le canon de son revolver entre les deux yeux.
Lentement, sur un ton calme qui glaça d’horreur tous ceux qui l’entendirent, utilisant les bribes de langue étrangère qu’il connaissait, il demanda :
— What do you vouloir, fils de bitch ?
Tremblant de tous ses membres, l’autre essaya d’articuler quelque chose, sans y parvenir.
— Beauté-Jolie she is the soleil of my life. You vouloir l’amour de Beauté-Jolie. Well… You expliquez moi pourquoi you vouloir éteindre my sunshine ?
— Bbb… K’k’eukeu… Mmm… fit Margouillat qui, de blanc, était devenu vert.
— Tu devoir answer to me, maintenant, insista Poings-Durs de sa voix douce. This ta dernière chance. La last one.
— Mmm… Mais je l’aime, parvint enfin à s’exclamer le Z’humanitaire.

Alors Poings-Durs l’Aîné sentit toute espérance quitter son cœur. Il pressa la détente. Le tonnerre du ciel couvrit la détonation et ce fut comme en silence, dans ce fracas d’apocalypse, qu’on vit sortir la balle de la nuque de Jean-baptiste Margouillat le Z’humanitaire, avec un jet de sang noir et des choses jaunes dedans.

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Dans le désordre qui suivit, nul ne vit s’éloigner sous la pluie une silhouette accablée, vêtue d’une chemise à motifs de feuillages…

La légende de Poings-Durs l’Aîné est restée vivace par ici.

Certains affirment qu’il rejoignit les troupes de guérilla encore actives dans le nord et s’y forgea une réputation de férocité avant d’être trahi par ses propres hommes et de finir éviscéré dans une clairière.

D’autres prétendent qu’il a trouvé refuge à Hong-Kong où il s’est taillé un empire à coups de revolver ; il s’y trouverait toujours, ne se déplaçant qu’à bord d’une limousine de seize mètres de long à la carrosserie en or massif, en compagnie de sept femmes vêtues exclusivement de perles, suivi par une armée de quarante-neuf sbires armés jusqu’aux dents.

Mais Pareille-Une et Pareille-Deux, bien des années plus tard, de retour d’une de leurs tournée internationales de Musikol, jurèrent en pleurant l’avoir reconnu dans la ville australienne de Mount Isa, où il faisait la vaisselle dans l’arrière-salle d’un restaurant exotique.

Dans cet océan de fables et de contes, une seule certitude demeure : après l’effroyable meurtre du Z’humanitaire, personne n’a jamais revu Poings-Durs l’Aîné à l’auberge de l’Espère-Toujours.

Ni un Z’humanitaire non plus. Au grand dam d’Oncle Bon-Manger, que ce manque à gagner enrageait.

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(A suivre)

 

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