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Kampuchea Songs – 27 : Conte de Noël

Publié par le 18 décembre 2015

 

Il est né le ti-ti-ta-ta…
Sonnez hautbois, résonnez la-la-la…

Puisque partout guirlandes clignotent, se répand fausse neige, soirées télé jouent la joie…
Puisque partout on éventre huîtres et on gave oies…

Pour une fois cédons à l’ambiance et, vraiment pour cette fois, respectons tradition.

Voici en guise de cadeau un conte de Noël.

Il était une fois, donc…

Un conte qui vous est offert par, comme de coutume, à l’icône, le révérend Père Noël Serge Corrieras :

 

serge NB

 

Assisté, comme de coutume, au verbe, par le révérend Père Noël Thierry Poncet :

 

Thierry NB

 

 

Il était une fois, il n’y a pas si long, dans un pays pas si loin, survivait un gamin qu’on appelait Tournevis.
« Tneu-Viss ».

Dans sa langue, il n’y avait pas de mot pour ce genre d’outils. Alors on avait adopté celui des Français, celui des anciens colons.

Après tout, c’est plutôt marrant, « Tneu-Viss », non ?

 

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Le môme avait gagné son patronyme dans une bagarre.
Il avait reçu un coup de ce truc à dévisser les vis.
La pointe biseautée lui avait percé le torse, l’avait saigné pas si loin du cœur, était passé à rien de lui dévisser la vie.

Ça s’était passé un matin de décembre, qu’on appelle « saison fraîche », dans ce pays pas si loin.
Le 25 exactement.

Une baston de gamins ivres de haine, à coups de saton, à coups de lames, à coups de bâtons, de barres à mine, à coups par derrière, à coups de vice.

Une pauvre bataille de bambins braillards, par un matin frais où, dans d’autres pays pas si loin, d’autres enfants ravis déballaient des cadeaux de leurs papiers fleuris.

 

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Tneu-Viss ne savait rien de Noël, ignorait tout du petit Jésus et, pour dire les choses comme elles sont, l’aurait su qu’il s’en serait pas mal foutu.

Si on lui avait raconté l’histoire de l’enfant divin planqué dans sa grange, sur une litière de foin, il aurait bien rigolé.
« Qu’il essaye donc, en guise de couche, la brique sale, la ferraille ou bien la boue, votre Jésus-Christ ! »
Voilà ce que Tneu-Viss aurait dit.

 

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Tneu-Viss n’avait qu’un seul dieu.
Un seul paradis.
Un seul enfer.
Une seule idole.

Elle logeait pour extrêmement pas cher dans des petites boîtes en fer et s’appelait Kol-Kol.

« Colle à rustines ».

Comme, dans ce pays pas si loin, il n’y avait pas de mot pour ce genre de produit, on avait adopté celui des Français, celui des anciens colons.

Après tout, « Kol-Kol », c’est plutôt marrant, comme nom.
Non ?

 

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« Salut salut salut moi c’est Tneu-Viss c’est facile qu’on me connaît avec l’affreuse affreuse balafre moi c’est Tneu-Viss celui qui a survécu à sa bagarre à sa blessure seulement pour crever plus tard mais après tout après tout est-ce que c’est pas là le sort à tous ?… »

 

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« Salut hello bonjour tous les jours je me colle le museau dans un sac en plastique qu’au fond j’y ai collé de la colle et je tête je tête, je suce je suce, j’aspire j’aspire des vapeurs qui puent fort qui me remplissent toute la tête et là, oh mec, c’est de la magie c’est du y’a rien de mieux c’est de la belle odeur y’a pas plus belle qui assomme ma faim me tue la dalle me vire de moi la peur la peur la peur englue bien fort ces pensées qui ne sont que douleur oui mec que douleur salut salut salut je tête je suce j’aspire j’ai la face au fond du sac et parfois je m’étouffe mais je m’en fous parfois je saigne des narines mais je m’en fous parfois je dégueule mais après tout je m’en fous après tout je m’en fous après tout c’est plutôt marrant salut hello bonjour je m’en fous… »

 

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J’étais un photographe il y a déjà pas mal de temps dans ce pays pas si loin.

C’était une jeune journaliste pleine de talent, Christine Chaumeau, tuyautée par Sébastien Marot, un gars d’une petite O.N.G nommée « Friends », qui m’avait dit :
— Salut Sergio, on m’a parlé de gamins de rue qui sont devenus accros à la colle à rustines, je vais faire un papier dessus, si tu veux bien venir prendre les photos…

Alors par un matin frais je m’étais retrouvé au coin d’une avenue de Phnom Penh, appareils au licol.
Et moi qui pensais avoir eu sous les yeux toutes les misères, ai compris ce matin-là qu’il en manquait encore à ma collection.

 

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Tneu-Viss régnait, pauvre petit prince, sur une cour d’étoiles chutantes dès que nées, jetées à terre plutôt que mises au monde.

Orphelins de guerre et de misère, sans mères et sans pères, sans sœurs ni frères non plus, ils erraient, chiots perdus, pauvres et pauvresses au plus sombre, au plus nu des plus pauvres des rues.

Orphelins fêlés, fistons de personne et fillettes abandonnées, orphelins défoncés, chaque jour ils crevaient un peu plus, gavroches si amochés que, déjà, plus personne n’en voulait plus.

 

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Tous ils allaient, apprentis cadavres.

Ils traînaient carcasse, museaux pégueux, regards envapés, avides de s’ensacher la face dans un plastique.

Soucieux seulement de s’emplir à pleins naseaux, à pleine maigre poitrine, de leur dose de colle à rustines, ce dérisoire opium, cette liqueur glaireuse, cette sauce chimique de l’oubli.

 

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Tous ils allaient, gosses de maraude prompts à la rapine, courant le gagne-piècette, le billet de rien, la menotte suppliante, l’œil faussement gentil, les garçons au trousse-poches, les filles à la tapine.

Aubaine des chefs chiffonniers, petits larbins de chantiers, ils acceptaient n’importe quelle tâche, maigrelets forçats de corvée, pourvu qu’on leur alloue leur boîte de poison.

Tous ils allaient, héros de triste conte, petits poucets égarés, petites marchandes allumées, rates des villes et rats déchus, chats dopés, nains fracassés.

Tous ils allaient, ogres d’eux-mêmes.

 

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Longtemps, jusqu’à aujourd’hui et pour longtemps encore, me hante le souvenir de ce gamin aussi insolent qu’indolent, aussi vif qu’éteint, aussi mort que vivant.

Celui que, dans un pays pas si loin, on appelait Tournevis.
« Tneu-Viss ».

C’est que, dans sa langue, voyez-vous, il n’y avait pas de mot pour ce genre d’outils. Alors on avait adopté celui des Français, celui des anciens colons.

Après tout, c’est plutôt marrant, non ?

 

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(A suivre)

 

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10 Responses to Kampuchea Songs – 27 : Conte de Noël

  1. Olivier

    Magnifique et bouleversant, tant le texte si délicat sous ses airs autres, que les photos.

  2. Oliv'

    Porter la plume dans la plaie – disait Albert Londres… très fort et très touchant, il y a des visages d’enfants qui ne peuvent pas laisser indifférents.

  3. Jacques

    C’était beau mais c’était triste.
    C’était triste mais c’était vrai.

    • Serge Corrieras

      Merci Jacques,
      Triste est le mot juste
      Je me replonge dans la lecture de la Divine Comédie de Dante, quand je peux.
      Il y en a pour le reste de mes jours à la lire, la décrypter et la méditer…

      L’initio:
      INFERNO, CANTO I

      Nel mezzo del cammin di nostra vita
      mi ritrovai per una selva oscura,
      ché la diritta via era smarrita.                                           3

      Ahi quanto a dir qual era è cosa dura
      esta selva selvaggia e aspra e forte
      che nel pensier rinova la paura!                                      6

      Tant’è amara che poco è più morte;
      ma per trattar del ben ch’i’ vi trovai,
      dirò de l’altre cose ch’i’ v’ho scorte.     

      + un passage qui me restait en tête:

      INFERNO, CANTO V

      Poscia ch’io ebbi il mio dottore udito 
      nomar le donne antiche e ’ cavalieri, 
      pietà mi giunse, e fui quasi smarrito.                            72

      I’ cominciai: «Poeta, volontieri 
      parlerei a quei due che ’nsieme vanno, 
      e paion sì al vento esser leggeri».                                 75

      Siede la terra dove nata fui 
      su la marina dove ’l Po discende 
      per aver pace co’ seguaci sui.     

  4. DUPONT Dominique

    Magnifique photos et texte bouleversant illustrant bien le quotidien de ce peuple, de ces enfants rejetés de tous. Emouvant en cette période de Noël où dans nos contrées les enfants, les nôtres, vont déballer leurs cadeaux avec insouciance. Merci beaucoup.

  5. Oliv'

    Bah les vieux gars, un nouveau saut de qualité notoire sur le site de M’sieur Poncet avec un extrait – en langue originale s’il vous plait – de la Divine Comédie, oeuvre de Dante Alighieri (1265-1321) qui fait figure de pierre philosophale de la littérature italienne.
    Je vous précise seulement que l’acteur Roberto Benigni s’est payé le luxe de réciter de mémoire, et de déchiffrer cette oeuvre complexe, en direct télévisé il y a quelques années au moment de Noël et a fait un tel succès d’audience qu’il a refait l’expérience avec le Paradis et que les différents DVD de ses prestations ont battu des records de vente- et Benigni de popularité.
    La Divine Comédie toujours actuelle donc,a conseiller donc à tous les amateurs de grandeur qui ne sont pas effrayés par la descente aux enfers – de Dante.

    Au milieu du chemin de notre vie
    je me retrouvai dans une forêt obscure,
    dont la route droite était perdue…

    • Serge Corrieras

      Ouais, un vrai trip d’acid médiéval…
      Le Dante a peut-être expérimenté datura, belladone, et autres hallucinogènes pour créer cet Oeuvre…
      Je m’y réfère depuis l’avoir abordé au lycée, à Ajaccio, grace à un prof d’Italien particulièrement passionnant, capable de la réciter les yeux fermés et comme en transe.
      Merci, j’ignorais que ce vecchio Roberto Benigni avait réalisé ce que tu dis.
      J’en saurai plus bientôt car j’ai des projets là-bas, où j’ai de sérieuses amitiés.
      Ceci dit, vivre cette descente aux enfers, est plutôt effrayante…

  6. Thierry Poncet

    Ce que Sergio ne vous dit pas, ce modeste, c’est qu’il n’a guère eu besoin d’aller consulter le livre pour vous servir ces deux extraits de chants de La Divine. Ce lascar là connait son Dante sur le bout des doigts.
    Un soir, dans un bar de Phnom Penh, alors que la mousson battait au-delà du porche largement ouvert et que nous buvions de concert, il m’a déclamé tout le chant Un, la main sur son grand coeur, juste pour moi. Je me demande même si ce n’est pas à ce moment-là que nous sommes devenus amis….
    Des souvenirs comme ça, les gars, ça vaut pire que l’or.
    Un conseil : si une nuit, un pote accoudé au comptoir vous récite du Dante, ou du Baudelaire, du Prévert ou bien du Neruda, gardez son numéros dans votre agenda. Ce gars-là ne vous décevra jamais.
    Jamais.
    A la tienne, mon Sergio !

  7. Gotkovski

    Cher Serge et Thierry,
    tu repass’ras pour ton conte de Noël ! Cruel il est !
    Bien écrit par ton pote et bien illustré… J’peux pas dire que c’est une respiration, ou alors, ça pollue sacrément l’cerveau.
    Heu… Joyeux Noël quand même !
    Stefff Got

  8. Le cosmonaute

    Ca dégrise un max ! Magnifique.

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