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Pigalle Blues – 11 : Max est mort !

Publié par le 4 avril 2015

 

Au 47, c’était ouvert.

Max était allongé sur son pucier. Assis à côté sur l’unique chaise branlante, un jeune toubib achevait de lui ajuster un bandage sur le front.

— Vous avez de la chance, monsieur. Un miracle que vous ne vous soyez rien cassé. C’est vite arrivé, une fracture du crâne…

Il se leva et reprit sa mallette.

— Si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’arrêter de boire. Ça peut devenir très grave, vous savez…

Je raccompagnai ce brave mec en bas, le remerciai, le payai, puis je remontai au chevet de mon copain.

Il était abîmé. Sa vieille tête reposait sur le coussin, blafarde dans la pauvre lumière de la lampe de chevet. Le bandage lui faisait un turban sur le front. Il avait des pansements sur le menton et en travers du nez. Sa joue droite était marquée d’une grande ecchymose bleue qui faisait mal à regarder.

Je soupirai :

— Non mais qu’est-ce que t’as encore fait ?

Il haussa les épaules, me regarda et émit une série de sons aigus.

— Hou… hou… hou…

Je compris qu’il pouffait de rire.

— Max, bon dieu, tu deviens maboul ou quoi ?

Il ouvrit grand la bouche et s’esclaffa carrément.

— Max !

Il tressautait sur son plume, maintenant, plié en deux, les bras croisés sur le ventre, des larmes coulant sur sa face dévastée.

Entre deux quintes, il hoqueta :

— S… sal… salle de bains !

J’allai au cabinet de toilette attenant à la chambre, un cagibi qui puait le moisi.

Le sol avait disparu, englouti d’un bloc en compagnie du W.C. dont la silhouette se dessinait encore nettement, blanche sur le mur verdâtre. Le lavabo, lui, était toujours en place, scellé au mur, le pied dans le vide.

— Je voulais me pendre, m’expliquait Max, sans cesser de rigoler. J’avais pas de corde, alors j’ai noué trois torchons. Je les ai accrochés à la chasse d’eau, j’ai fait une boucle autour de mon cou, j’ai pris Maxime contre moi et hop, j’ai sauté… Ah dis-donc, j’avais oublié que le plancher était pourri ! Tu parles d’un valdingue !

À mes pieds, la brèche se répétait à chaque étage, comme dans un dessin animé, jusqu’à un tas informe de gravats surmonté des chiottes de Max, au rez-de-chaussée.

Tout au long de la fosse ainsi créée, émergeants des murs, des tuyaux tordus et rompus avaient de toute évidence inondé les trois appartements inférieurs.

Des filets d’eau ruisselaient encore avec un joli bruit, comme dans quelque grotte.

Et l’autre pomme dans la chambre qui s’étranglait entre ses accès de rire à essayer de me parler !

— Alors, ben alors, je me suis fracassé en bas, au troisième, avec tout le reste qui me tombait dessus dans un boucan d’enfer. Et puis le sol du troisième a cassé lui aussi. Les chiottes sont reparties d’un coup. Ça m’a fait un choc, vu que j’avais toujours les torchons autour du cou. Le nœud a lâché, mais j’ai quand même perdu l’équilibre et randandan, j’ai encore descendu un étage ! Et là, ça a pété encore une fois ! Patatras, jusqu’en bas ! Maxime a rien eu, tu parles d’un coup de bol…

Ça me monta dans le ventre, à regarder cette fosse, les bouts de tuyaux et les morceaux de briques éclatés à chaque étage. Surtout les chiottes, posées de travers avec la chasse tordue, là-bas, tout au fond du trou.

Je me retournai pour regarder Max, avec sa bille de clown couronnée de pansements, hilare, la bouche grande ouverte, comme sur une affiche de vieux cirque.

Ça monta, monta…

Ma bouche s’ouvrit d’elle même.

J’ai juste eu le temps de lancer :

— Eh, on va pouvoir installer l’ascenseur !

Et j’explosai de rire.

On ne pouvait plus s’arrêter de rigoler, moi écroulé par terre, lui plié en deux sur son lit. Et dès qu’on se regardait, on repartait de plus belle.

La mère Fernande monta furibarde. Quand elle nous découvrit en train de nous fendre la poire, elle nous engueula avec des mots qui, même dans la bouche d’une ex-pute, faisaient très orduriers.

Avec effort, je retrouvai mon sérieux.

J’obligeai Fernande à me suivre en bas. Là, je lui collai une de mes grosses bises de bon fiston sur le front.

— Allez, la mère, sois pas trop dure. C’est la faute à Gaby, surtout. Il a quand même essayé de mourir…

Elle me gratifia d’un regard noir et ouvrit la bouche pour gueuler encore un coup, alors j’y allai d’une deuxième bise.

— Ecoute : je vais l’emmener avec moi, comme ça tu n’auras plus de soucis à te faire…

Je lui promis aussi que j’allais voir ce que je pouvais faire pour les réparations, et je remontai.

— Dis, Max, c’est grand chez moi. Pourquoi tu viendrais pas y passer tes vacances, histoire de voir du pays ?

*

Le déménagement fut rapide.

L’existence de Max ne lui avait pas permis d’accumuler des biens. Il ne possédait guère, après dix ans d’occupation de cette chambre, que de quoi remplir sa vieille valise barrée d’un grand « Max et Maxime les Maximums ».

En moins de deux, on se retrouva dans l’impasse Croisel, riant encore comme deux gamins, poursuivis par les injures que Fernande continuait à nous adresser.

Pour la forme, surtout.

Et pour que le voisinage sache bien qu’elle ne se laissait pas marcher sur les arpions.

Chez moi, on fit le ménage et ouvrit les fenêtres, laissant l’air froid chasser les odeurs de renfermé et de tabac.

J’aménageai le divan pour Max, avec des couvertures, des oreillers, une petite table pour lui tout seul et une lampe.

— Tu seras bien, là. Ça va être comme chez toi, tu vas voir…

Au-dessus du divan, je punaisai l’affiche de son spectacle, qu’on avait emportée.

Elle datait des années cinquante. Il y avait un fond noir que coupait un rond de projecteur, à l’intérieur duquel Max et Maxime, l’un sur les genoux de l’autre, regardaient le monde avec le même air de se foutre de sa gueule.

Il n’avait plus grand chose à voir avec le Max que je connaissais, le jeune gars sur la photo, bien coiffé, les cheveux tirés en arrière, dans un costard impeccable, le sourire large et le regard énergique.

— Dis-donc, c’est pas pour te flatter, mais t’avais une bonne gueule.

— Tu plaisantes ou quoi, c’était moi le plus beau de toutes les scènes des boulevards, mon jeune ami.

— C’est ce que je voulais dire…

Je lui adressai un clin d’œil.

— Je parie que tu avais du succès chez les dames…

Il redressa les épaules, releva le menton et me fusilla d’un regard hautain, un peu gâché par le pansement qui, s’étant desserré, lui tombait sur les sourcils.

— Moi ? Tu veux dire moi, le beau Max ? Mais j’ai baisé mille gonzesses, mon gars ! Elles arrivaient dans ma loge avec leur culotte sur la tête, oui !

Il ricana, haussa les épaules et ajouta :

— Où tu crois qu’il est passé, tout mon pognon ?

Je débouchai une bouteille de whisky, remplis deux grands verres et lui en tendis un qu’il siffla d’une lampée.

Je savais bien que c’était mauvais pour lui, mais que lui dire ?

Comme me disait Fernande dans le temps : chacun sa liberté ; chacun dirige sa vie comme il l’entend et c’est bien assez compliqué comme ça pour que les autres ne vous créent pas en plus des obligations.

Max avait plus de soixante ans. Il avait choisi sa voie.

En plus, si je ne lui avais pas servi sa dose, il se serait enfui. Il aurait fait la manche toute la nuit et quémandé des glass dans tous les bars.

Je trouvais préférable qu’il s’arsouillât chez moi, décemment, avec du bon Johnnie Walker qui, au moins, lui faisait plaisir au passage.

Par acquis de conscience, quand il tendit son verre pour une deuxième tournée, je lui rappelai :

— Fais gaffe, méfie-toi de ce qu’a dit le docteur…

— T’en fais pas pour le toubib, fils, sers-moi un verre !

*

Gaby avait son bureau derrière la scène du cabaret : un réduit à la décoration pseudo chinoise, tout en noir et en rouge.

C’est là que je le trouvai, assis à son guéridon, devant un monceau de factures et papiers divers, une paire de demi-lunettes sur le bout de son nez de faucon.

Il leva les sourcils, me jeta un regard faussement distrait par-dessus les verres en croissants et me demanda avec sa meilleure voix de mémére très occupée :

— Toi, t’es venu me parler du vieux débris, pas vrai ?

— Il s’est foutu en l’air, le débris.

Gaby sursauta, arracha ses petits lorgnons et me regarda, effaré, la bouche tremblante.

— Qu… qu’est-ce que tu dis ?

— Je te dis que Max s’est suicidé.

— Non !

J’insistai, impitoyable, en rogne que j’étais, observant les longs cils de mon Gaby qui papillotaient.

— La nuit dernière, après que ses vieux amis Gaby et Franz l’ont jeté comme un vieux clebs, il s’est pris une cuite monstre, il est rentré à la pension et il s’est pendu à la chaîne des chiottes.

— Max… mort… c’est pas possible… Max… Oh, bordel à queue, Max…

Quand je vis deux larmes noires de mascara tracer leur chemin dans la poudre de riz qui couvrait ses joues, je cessai la comédie.

— T’as vraiment de la chance, Gaby. Max était tellement bourré qu’il s’est raté, mais il est passé à deux centimètres.

La mine croque-mortesque, je lui racontai l’accident en agrandissant les brèches, allongeant la chute, inventant l’intervention miraculeuse d’un voisin africain, plus une arrivée de pompiers, toutes sirènes hurlantes, plus l’hôpital, la réanimation et les traumatismes irréversibles.

— Et pendant tout ce temps, même sur le billard, avec toutes ces bon dieu de perfusions dans les bras, il n’a pas voulu lâcher Maxime !

Je faillis ajouter que Max l’avait appelé dans sa demi inconscience : Gaby… Gaby… mais ça me parut trop dur.

Il m’observa un long moment, bouche ouverte, la main sur le cœur, puis il poussa un long soupir.

— Oh putain, quel vieux fou…

Il leva les deux bras et les laissa retomber dans un geste exaspéré.

— Il est chiant ! Tu as vu l’état de la salle ? Tu sais combien vont me coûter les travaux ?

— Je me doute.

— Tout ça pour quoi ? Pour un vieux schnock avec un numéro démodé que plus personne n’écoute. J’ai pas besoin de lui, tu le sais bien, quand même !

— Je sais, Gaby, tu as tant fait pour lui…

— Quarante piges, Lucas ! Quarante ans que je le supporte ! Ça a toujours été un gosse qui n’en fait qu’à sa tête ! Il est inconscient ! C’est un irresponsable ! Si je te disais…

C’était parti pour les souvenirs.

Max plumé par une fausse princesse.

Max qui se faisait ratisser au poker.

Max coupable de voies de fait sur l’huissier qui était venu saisir ses meubles.

Max qui avait disparu la veille du départ prévu pour une grande tournée Benelux, Suisse, Canada et Afrique du Nord, pour réapparaître quinze jours plus tard, beurré, marié à une poule et redevable de plusieurs millions aux organisateurs.

Et en conclusion de chaque épisode, lui : Gaby.

Gaby qui casquait. Gaby qui arrangeait les bidons. Gaby qui embrouillait le monde entier. Gaby qui trouvait un nouveau directeur de théâtre pour engager son ventriloque de copain.

Gaby qui, pour l’heure, s’enrouait et reniflait en parlant.

Je soupçonnai même, à la façon émue dont il dit, dans le flot des vitupérations : « il a été beau, ce con-là, tu sais… », qu’il avait pu y avoir plus que de l’amitié entre eux.

— Allez, Gaby, fais pas ta mauvaise. C’est toute ta vie que tu balances. Donne-lui encore une chance.

Il secoua la tête, haussa ses grosses épaules, leva les yeux au ciel pour le prendre à témoin des difficultés de sa destinée et céda :

— Okay. Dis à cette andouillette qu’il a quinze minutes, vers une heure du mat’, juste après le numéro des deux gouines.

J’étais déjà sorti en courant quand je l’entendis crier derrière moi :

— Et dis-lui de ne rien boire avant son passage où je lui arrache le foie avec les ongles !

 

(A suivre)

 

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