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PANAME, PANAME, PANAME… 01

Publié par le 7 décembre 2019



Adaptation en mini-série TV de mon Roman Pigalle Blues (ed. Ramsay).

 

FONDU AU NOIR

 

EXT Jour, Paris

Boulevard de Clichy, à l’approche de la place Pigalle, fin de matinée. La circulation est dense. La caméra suit un instant la pétrolette d’un livreur de pizzas. De la même manière, celle d’un livreur de sushis. Enfin, la trajectoire sinueuse d’un coursier à vélo. Puis, elle se fixe sur une limousine Uber bloquée à un feu rouge.

 

INT Jour, voiture Uber

Chanson rap aux paroles ordurières, volume très fort. Le chauffeur maghrébin profite de l’arrêt prolongé au feu rouge pour consulter son smartphone.

Sur la banquette arrière, Lucas : la soixantaine, élégance cool, costard de lin clair déstructuré, bonne gueule bien vieillie, les cheveux gris blonds un peu longs sur la nuque et dégarnis sur le front.

Lucas (parlant fort pour couvrir la musique) :
Led Zeppelin.

Le chauffeur reste indifférent.

Lucas (criant) :
Led Zeppelin !

Chauffeur (interloqué) :
C’est quoi k’vous dites ?

Lucas :
Ce plan, là… (Il chante les notes)… C’est piqué à Led Zeppelin, Whole Lotta Love, en 1972.

Chauffeur :
Qu’est-ce que j’sais, moi !

Il hausse les épaules avec agacement, jette un regard au feu. Celui-ci étant passé au vert, il repart.

 

EXT Jour, rue de Pigalle

La voiture grimpe le long d’une rue en pente qui monte vers les Abbesses (Houdon ou Germain Pilon) et s’arrête à hauteur d’un bâtiment dont le rez-de-chaussée est en travaux : palissades vertes, échafaudages que l’on devine derrière.

Lucas, un léger sac de voyage dans une main, la mallette d’une machine à écrire manuelle désuète dans l’autre, descend de la voiture qui repart.

 

EXT Jour, rue

Lucas, immobile au milieu de la chaussée, regarde le bâtiment en travaux avec intensité.

Contrechamp : le bâtiment.

Bref plan de coupe, rêverie de Lucas, souvenir du passé : le chantier est remplacé par la façade d’un cabaret à l’enseigne de néon criard : Le GABY TABOO – Club. Bref éclair de musique forte.

Coup de klaxon. Une voiture qui monte veut passer. Lucas adresse un signe d’excuse au chauffeur et s’adosse à une voiture garée.

Contrechamp : le bâtiment.

Bref plan de coupe, rêverie de Lucas, souvenir du passé : un couple de gros clients suants et hilares à la table d’un cabaret. Au fond, on distingue une stripteaseuse à poils. Un jeune homme blond joue d’un piano droit au bord de la scène, secouant l’épaisse mèche qui pend sur son front. Au bar, un vieux ventriloque au maquillage épais s’envoie un scotch, sa poupée inanimée sous le bras…

Rafale de coups de klaxons exaspérés. Cette fois, c’est un camion de livraison dont Lucas gène le passage. Lucas se faufile entre deux voitures garées pour rejoindre le trottoir. Il s’immobilise de nouveau.

Contrechamp : le bâtiment.

Bref plan de coupe, rêverie de Lucas, souvenir du passé : la musique forte indique qu’on est revenus au cabaret. Gros plan sur une jeune et jolie fille brune (Fred) qui regarde vers la scène. Gros plan sur ses yeux noirs intenses.

(Fred : une vingtaine d’années, fine et brune, les cheveux courts ; l’impression générale d’une fille enthousiaste et simple. Penser à Audrey Hepburn)

 

EXT Jour, rue

Lucas regarde encore quelques instants le bâtiment, immobile, impénétrable, puis, toujours aussi impassible, il commence à remonter la rue.

 

EXT Jour, place des Abbesses

Lucas longe la façade de l’église puis les terrasses des bars, le Saint-Jean, le Sauvignon… Elles sont bondées d’une foule en majorité jeune, de type bobo. La caméra s’attarde que plusieurs clients plongés dans la consultation de leurs smartphones, y compris un couple qui, bien qu’assis l’un en face de l’autre, ne se regardent pas.

Lucas se dirige vers un petit hôtel à la façade étroite, moderne, métal brillant, verre et plantes vertes à profusion, inséré dans un vieil immeuble bien ravalé. L’enseigne indique : « PARIS-ABBESSES » ; en plus petit, le nom d’une chaîne : « Ring Hôtels ».

Bref plan de coupe, rêverie de Lucas, souvenir du passé : l’hôtel moderne est remplacé par la façade d’un bistrot un peu miteux à l’enseigne « AUX POÈTES ». À travers la vitrine, on distingue des gens au comptoir et, attablés devant des demis, deux punks du genre autonome qui rient, l’air heureux.

Lucas se présente devant la porte vitrée de l’hôtel qui s’ouvre automatiquement devant lui. Pssshhh…

 

INT Jour, hôtel

Décor confortable. Un couple installé dans le petit lobby. L’homme consulte des prospectus touristiques. La femme son smartphone, dont elle tend l’écran à son conjoint pour lui montrer quelque chose.

L’homme (tapotant l’un de ses prospectus) :
Yes : « Trinitey-Sainte-Dgeorges »…

Le desk est tenu par une jeune femme d’origine asiatique en uniforme d’hôtesse.

L’hôtesse :
Bonjour monsieur.

Lucas :
Je cherche une chambre ?

L’hôtesse (pianotant sur clavier d’ordinateur) :
Vous avez de la chance. Il nous en reste une. Avec cabine de douche, ça ira ?

Lucas :
Parfait… Je pense que je vais rester plusieurs nuits.

Il tire de sa poche des dollars froissés auxquels se mêlent des euros plus lisses, récemment changés.

L’hôtesse (soudain pincée) :
Hmm… Monsieur… Il me faut une carte de crédit.

Lucas :
Oh !… Bien sûr…

Il tire de la poche de sa veste un porte-cartes publicitaire minable en plastique bien écorné, dont déborde un désordre de notes et de billets de retraits. On y distingue une American Express, une Gold et une « Black ». Lucas choisit l’American express et la tend à l’hôtesse, levant un sourcil interrogateur : « Ça ira ? ».

L’hôtesse (tout à fait rassurée par la vue des cartes) :
Parfaitement, monsieur…

Lucas extrait un billet de 20 de sa poignée qu’il laisse sur le comptoir, refourre le reste dans sa poche. Tout en pianotant, l’hôtesse repère le pourboire et balance un sourire commercial.

L’hôtesse :
Merci, monsieur.

 

INT Jour, couloir

Lucas débouche d’un étroit ascenseur d’acier, fait quelques pas dans un couloir moquetté de clair et s’arrête devant une porte. Il consulte le numéro – le 18 – et ouvre la porte au moyen d’une carte.

 

INT Jour, chambre

Confort impersonnel.

Lucas laisse tomber son sac sur le lit. Il gagne le bureau et y dépose la machine à écrire dont il enlève le capot. Il l’observe d’un regard appuyé, un peu plus que nécessaire, visiblement absorbé par des pensées. Il sort de son sac une rame de papier qu’il pose à côté de la machine. Nouveau temps de réflexion – ou d’absence, on ne sait pas.

Il s’en va décrocher le téléphone sur la table de nuit, hésite, le doigt au-dessus du clavier, produit un petit bruit agacé avec la bouche, raccroche. Il sort de sa poche un carnet d’adresses usé et débordant de bouts de papier divers. Il cherche un moment à travers ce fouillis, trouve, reprend le combiné, compose un numéro.

Sonnerie en off. On décroche.

Voix off : 
Allo ?

Lucas :
Nicolas Lang ?

Voix :
Oui ?

Lucas :
Lucas Portal. Je suis à Paris.

Nicolas (étonné et enthousiaste) :
Pas possible ? Vous vous êtes décidé ? Merveilleux !… Ça alors… Vous auriez dû me prévenir, je serais allé… Enfin… Ça alors… Je suis ravi, vraiment, je suis content, vous ne pouvez pas savoir.

Lucas :
Bien.

Silence. À l’autre bout de la ligne, le nommé Nicolas ne sait que dire.

Lucas :
Je vous donne mon numéro : c’est le 01 23 45 56 67, l’hôtel Paris-Abbesses, chambre 18.

Nicolas :
45… 56… 67. Chambre 18. Okay. Et votre 06, c’est… ?

Lucas :
Mon ?

Nicolas :
Votre iphone ?

Lucas :
Oh !… Non… Je n’ai pas de, euh, « iphone ».

Nicolas :
Ah… Bon… Okay… Vous savez quoi ? On a une séance prévue cet après-midi avec Manu Bacri, mon co-auteur. Il vient à 14 h 00. Si vous pouviez… Enfin… Vous êtes peut-être fatigué…

Lucas :
Non, c’est bien.

Nicolas :
Formidable ! Vraiment, vous êtes sûr ?

Lucas :
Pas de problèmes.

Nicolas :
Super, vraiment ! Je vous donne l’adresse, c’est…

Lucas :
26, rue de l’Échaudé, je sais.

Nicolas :
C’est ça. À Saint-Germain des Prés.

Lucas ferme les yeux un instant. Un éclair de souffrance.

Lucas :
Saint-Germain des Prés.

Il éloigne le combiné de son oreille alors que la voix de Nicolas grésille encore et raccroche.

Il se plante devant la fenêtre qui donne sur la place des Abbesses et s’abîme dans le spectacle.

 

(À suivre)

 

Pigalle Blues - 22 : Prière
PANAME, PANAME, PANAME… 02

One Response to PANAME, PANAME, PANAME… 01

  1. Titi

    Ça fait bien plaisir de se retrouver à Paris pour quelqu’un qui a aussi pas mal trainé ses guêtres vers Montmartre et la place des Abesses… très élégante l’entrée du métro d’ailleurs !
    Ça sent le vécu tout ça ! Pigalle, quand tu nous tiens…

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