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PANAME, PANAME, PANAME… 06

Publié par le 11 janvier 2020



Adaptation en mini-série TV de mon Roman Pigalle Blues (ed. Ramsay).

 

INT Jour, appartement

Lucas (âgé) et Nicolas Lang, son jeune collègue musicien, dans le hall de l’appartement de ce dernier, à Saint-Germain-des-Prés.

Visiblement, Lucas s’apprête à partir. Nicolas, enthousiaste, fredonne « À Paris », de Francis Lemarque. On comprend que la séance de travail qui vient de se terminer a été consacrée à cette chanson.

Nicolas :
Depuis qu’à Paris / On a pris la Bastille / Dans tous les faubourgs / Et à chaque carrefour…

Lucas (en choeur) :
Il y a des gars / Et il y a des filles / Qui sur les pavés / Sans arrêt nuit et jour / Font des tours et des tours / À Pariiiiis…

Ils rient tous les deux. Le rire de Nicolas est franc et joyeux, contrastant avec celui de Lucas, plus contraint, plus retenu. Ils se serrent la main. Nicolas ouvre la porte de l’appartement pour Lucas.

Nicolas :
Lucas, je voulais te dire…

Lucas :
Oui ?

Nicolas :
En face, sur le palier, c’est l’ancien cabinet de mon père. Il était cardiologue. À sa mort, ma mère l’a fait transformer en appartement pour le louer… Et puis, finalement, elle n’est jamais arrivée à s’y résoudre… Bref, c’est un appartement et il est libre. Si le cœur t’en dit…

Lucas :
C’est sympa. J’apprécie, vraiment. Mais… Comment dire, je suis à Pigalle. Pour le moment, je dois rester à Pigalle, c’est comme ça.

Nicolas :
Un retour aux sources ?

Lucas :
C’est ça.

 

EXT Jour, place Blanche

Lucas sort du métro. Il traverse le boulevard et emprunte la rue Lepic. On le suit. Bientôt, il arrive au coin de la petite rue Robert Planquette qui part sur la droite.

Plan sur la plaque de rue.

L’ayant observé quelques secondes, Lucas se décide à s’enfoncer dans la rue.

 

EXT Jour, rue Planquette

Lucas contemple, ému, la façade d’un bistrot délabré. L’enseigne indique « À la bonne planque ».

Il pousse la porte.

 

INT Jour, bistrot

On reconnaît le décor vieillot du café où Max et Lucas ont pris une cuite en méditant sur le thème des femmes et des salopes.

Lucas découvre (pour la première fois depuis son arrivée) un décor identique à celui de ses souvenirs. On soupçonne le plaisir qu’il y trouve tandis que la caméra se ballade sur les détails : les murs jaunâtres, le vieux poêle, les calendriers des postes aux murs, le miroir piqueté derrière le comptoir… Et, au fond de la salle, une porte qui mène aux toilettes.

Seul le patron n’est plus le même. Au lieu de la grosse bonne femme d’antan, c’est un jeune homme maghrébin qui tient l’endroit.

Patron :
Bonjour monsieur.

Lucas :
Bonjour. (Il regarde autour de lui). Ça n’a pas changé, ici.

Patron :
Vous connaissez ?

Lucas :
Depuis longtemps. Très longtemps.

Le patron hausse les épaules, affable et sympathique.

Patron :
Pourquoi je change ? C’est bien comme ça ! Alors…

Lucas (souriant franchement) :
C’est très bien. Très très très très bien. (Il consulte la rangée de bouteilles derrière le dos du patron). Donnez-moi un Johnny Walker, double, s’il vous plaît. Je vais trinquer à la mémoire d’un ami…

 

INT Jour, bistrot

Lucas sirote. Le patron essuie des verres. D’une radio s’échappe de la musique arabe en sourdine. Lucas semble pris d’une inspiration.

Lucas :
Dites…

Patron :
M’sieur ?

Lucas désigne la porte des toilettes.

Lucas :
Avant, il y avait une cour au fond.

Patron :
C’est toujours ! Pourquoi ? Vous voulez aller ?

Lucas acquiesce. Le patron contourne son comptoir et l’invite à le suivre.

 

INT Jour, couloir

Les deux hommes dans un étroit corridor encombré de cageots. Un escalier sinistre monte vers des étages qu’on devine encore plus sinistres. La porte des toilettes ouverte laisse voir un chiotte à la turque dont la chasse d’eau fuit avec un bruit de source.

 

EXT Jour, cour

C’est un puits plutôt qu’une cour, un étroit carré dallé de briques entre des murs d’immeuble dont l’un est recouvert d’une vigne exubérante. Dans un coin sont rangées une table « Montmartre » en métal et des chaises assorties, bois et métal, pliées.

Le patron tire vivement la table au centre du carré et déplie une chaise d’un coup de poignet.

Patron :
Installez-vous.

Lucas :
Incroyable ! Ça n’a pas changé, pas changé d’un poil.

Patron :
Pourquoi je change ? C’est bien comme ça !

Lucas :
C’est très très…

Patron (rigolant, à l’unisson) :
Très très très bien !

 

EXT Jour, cour

Lucas est assis devant un whisky plein. Le soleil donne sur la table et sur son visage. Il ferme les yeux.

 

Fondu sur :

 

EXT Jour, cour, temps passé

Lucas (jeune), assis à la même place. Il a les yeux fermés, le visage tourné vers le rayon de soleil qui tombe dans la cour. La caméra glisse, montre Max, sur la chaise voisine, yeux fermés, bras ballants, bouche ouverte. La caméra continue son mouvement et découvre Maxime, la poupée, dans la même posture que Max, paupières de bois baissées, bouche articulée ouverte, bras ballants. Dans cette similitude de poses, on se rend compte à quel point Maxime est à l’image de Max, même si ce dernier a beaucoup vieilli depuis la conception de la marionnette.

Les deux hommes ont un verre plein de whisky on the rocks devant eux. Maxime aussi.

Lucas s’anime. Il boit une gorgée et pousse un gros soupir en secouant la tête, préoccupé par de sombres pensées.

Max ouvre un œil, puis deux.

Max :
Qu’est-ce qui t’arrive, fils ?

Tout en parlant, il ouvre de deux doigts les paupières de Maxime.

Lucas ne répond pas, boit et soupire de nouveau.

Max :
Accouche, saperlotte ! Qu’est-ce que t’as ? (Il désigne la vigne qui couvre le mur) On n’est pas bien, là, à la verdure ?

Lucas :
C’est Fred…

Au tour de Max de soupirer. Il s’envoie un gorgeon, tend la main et agite la bouche de Maxime, qui se met à parler sans que les lèvres de Max bougent d’un poil.

Maxime :
M’aurait étonné qu’il nous casse pas les couilles avec sa gonzesse !

Max (grondeur) :
Chut, allons !… On ne parle pas comme ça des copains.

Maxime :
Copain ? Tu parles d’un pote, oui ! C’est plus un mec, ce zigue, c’est A-Mou-Reueueux !

Lucas lève les yeux au ciel, écoeuré par le manège. Max s’aperçoit que le trouble est sérieux. Il oublie Maxime et empoigne son verre.

Max :
Bon, vas-y, fiston, tonton t’écoute…

Lucas :
Elle bouleverse ma vie sans que je ne sache rien d’elle. Elle apparaît. Elle disparaît. Aucune explication. Elle a tout de la jeune fille sage des beaux quartiers mais à mes côtés elle laisse libre cours à une incroyable soif de vivre. De gaieté. De plaisir. Elle brûle. Elle met à s’étourdir et s’amuser plus d’énergie que la plus accomplie des fêtardes. En plus, elle passe en une seconde de la plus folle passion au dédain. À la froideur. À la méchanceté. C’est dingue. Elle me rend dingue. Je ne sais pas qui elle est, Max, et ça me rend fou, tu comprends ?

(J’imagine que ces phrases sont dites sans emphase, avec une sorte de détachement, comme parlaient les acteurs dans les films de la Nouvelle Vague – penser à J.P. Léaud dans les premiers Truffaut…)

Un silence appuyé succède à cette tirade. Max boit avec méthode. Il finit par lâcher un soupir.

Max :
Tu vas morfler, mon gars.

Lucas grimace. Il met du temps à accepter les mots (en vérité, il pressent leur véritable nature, qui est celle d’une prédiction).

Lucas :
Qu.. Qu’est-ce que tu veux dire ?

Max :
Remarque, c’est une fille bien, je l’ai vu tout de suite…mais elle va te faire souffrir.

Lucas :
Pourquoi tu dis ça ?

Max :
J’sais pas.

Lucas (réprobateur) :
Max…

Max :
j’sais pas, j’te dis. .. C’est… Ce sont des choses qui ne s’expliquent pas…

Il vide son scotch d’un trait et continue, pensif, faisant tourner le glaçon au fond du verre.

Max :
Je sens… comment dire… de la tristesse chez cette fille… je suis sûr qu’elle est très malheureuse.

Lucas :
Mais enfin, merde, pourquoi ?

Max :
Je-ne-sais-pas ! Ce sont des choses que… (Il palpe l’air devant son visage)… Des choses que je ressens de plus en plus. L’âge, peut-être. Ça peut te paraître idiot, fils, mais je sens les drames des gens… Tu vois, après toutes ces années, c’est au moins un truc que j’aurais appris : le malheur des gens, il se lit sur leur visage, aussi clairement que si c’était écrit sur leur front… Ta Fred, elle est triste. Je ne sais pas comment ni pourquoi mais j’t’en foutrais ma tête à couper, elle est très triste…

Il pose son verre, se laisse aller sur le dossier de sa chaise. Il ferme les yeux et bientôt un léger ronflement nous apprend que, cette fois, il roupille pour de bon.

 

(À suivre)

PANAME, PANAME, PANAME… 05
PANAME, PANAME, PANAME… 07

One Response to PANAME, PANAME, PANAME… 06

  1. Marie-Abelle

    La première des urgences est celle de ralentir et de prendre le temps du discernement.

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