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PANAME, PANAME, PANAME… 14

Publié par le 7 mars 2020



Adaptation en mini-série TV de mon Roman Pigalle Blues (ed. Ramsay).

 

INT Jour, hôtel de Fernande, chambre 47, chez Max

Alors que Max se tord de rire sur son lit, Lucas s’approche du cagibi qui ser(vai)t de salle de bain.

Subjectif : le sol a disparu, englouti d’un bloc en compagnie du W.C. dont la silhouette se dessine nettement sur le mur. Le lavabo, lui, est toujours en place, le pied dans le vide.

Max (voix off, entrecoupée de rires) :
Je voulais me pendre. J’avais pas de corde, alors j’ai noué trois torchons. Je les ai accrochés à la chasse d’eau, j’ai fait une boucle autour de mon cou, j’ai pris Maxime contre moi et hop, j’ai sauté… Ah dis-donc, j’avais oublié que le plancher était pourri ! Tu parles d’un valdingue !

La caméra s’approche du trou et nous offre une vue plongeante. La brèche se répète à chaque étage, jusqu’à un tas informe de gravats surmonté des chiottes de Max, au rez-de-chaussée. Tout au long de la fosse ainsi créée, émergeants des murs, des tuyaux tordus et rompus ont de toute évidence inondé les trois chambres inférieures. On perçoit le bruit de filets d’eau ruisselant comme dans quelque grotte champêtre.

Max (voix off) :
Alors… Ben alors… Alors je me suis fracassé en bas, au troisième, avec tout le reste qui me tombait dessus dans un boucan d’enfer. Et puis le sol du troisième a cassé lui aussi. Les chiottes sont reparties d’un coup. Ça m’a fait un choc, vu que j’avais toujours les torchons autour du cou. Le nœud a lâché, mais j’ai quand même perdu l’équilibre et randandan, j’ai encore descendu un étage ! Et là, ça a pété encore une fois ! Patatras, jusqu’en bas ! Maxime a rien eu, tu parles d’un coup de bol…

Plan sur Lucas dont les coins de la bouche tressautent. Nouveau plan sur la fosse avec les bouts de tuyaux, les morceaux de briques éclatés à chaque étage et les chiottes, posées de travers avec la chasse tordue, tout au fond du trou.

Lucas se retourne pour regarder Max. Contrechamp : la bille de clown de celui-ci couronnée de pansements, son air hilare, la bouche grande ouverte, comme sur une affiche de vieux cirque.

Lucas retient encore un instant son fou rire.

Lucas :
Eh, on va pouvoir installer l’ascenseur !

Il explose de rire.

 

INT Jour, hôtel, escalier

La mère Fernande monte, se tractant avec effort à la rampe, l’air furibard, tandis que résonnent en haut les éclats de rire de Max et Lucas.

 

INT Jour, hôtel, chambre de Max

Fernande déboule dans la chambre pour trouver les deux gugusses en train de se fendre la poire, Max sur son lit et Lucas écroulé au pied de celui-ci, des larmes de rire sillonnant ses joues.

Fernande :
Et ça vous fait marrer ! Fumiers ! Pourritures ! Raclures de bidets ! Bâtons merdeux ! Torche-culs ! Suce-bites !…

Lucas se lève, retrouvant avec effort, son sérieux. Il l’attrape par les épaules et lui colle une grosse bise de bon fiston sur son front.

Lucas :
Allez, la mère, sois pas trop dure. Il a quand même essayé de mourir. Tout ça, c’est de la faute à Gaby…

Fernande le gratifie d’un regard noir et ouvre la bouche pour gueuler encore un coup. Lucas y va d’une deuxième bise.

Lucas :
Écoute : je vais l’emmener avec moi, comme ça tu n’auras plus de soucis à te faire…

Fernande :
T’es gentil, toi, tu t’sens bien à l’aise, comment que j’vais faire pour les réparations ?

Lucas :
On va s’arranger.

Fernande :
Arranger quoi, nom d’une merde ?

Lucas :
Toi et moi, on va s’arranger… Je trouverai… Ça fait un moment qu’on aurait dû faire des travaux, non ?

Fernande :
Hmm…

Lucas :
Tu vois, c’est l’occasion. (Il se tourne vers Max) : Et toi, dis, c’est grand chez moi. Pourquoi tu viendrais pas y passer tes vacances, histoire de voir du pays ?

 

CUT

 

INT Jour, appartement de Lucas

Les fenêtres sont ouvertes en grand sur l’appartement dont on remarque la propreté nouvelle et la remise en ordre. Par la porte de la kitchenette, on aperçoit la vaisselle propre entassée sur la paillasse de l’évier. Max est assis sur le rebord d’une fenêtre, calme, serrant sa veste au col contre le froid. Lucas achève d’aménager le divan pour lui, avec des couvertures, des oreillers, une petite table de chevet et une lampe.

Lucas :
Voilà… Tu seras bien, là… Ça va être comme chez toi, tu vas voir…

Sur la table basse reposent les maigres biens de Max, entassés dans une valise hors d’âge. Lucas y puise une affiche qu’il déroule et entreprend de punaiser au-dessus du divan. Plan sur l’affiche : un fond noir que coupe un rond de projecteur, à l’intérieur duquel Max et Maxime, l’un sur les genoux de l’autre, regardent le monde avec le même air de se foutre de sa gueule. Max y est étonnamment jeune, bien coiffé, les cheveux tirés en arrière, dans un costard impeccable, le sourire large et le regard énergique.

Lucas :
Dis donc, c’est pas pour te flatter, mais t’avais une bonne gueule.

Max (faussement vexé) :
Tu plaisantes ou quoi ? C’était moi le plus beau de toutes les scènes des boulevards, mon jeune ami.

Lucas (apaisant) :
C’est exactement ce que je voulais dire… Je parie que tu avais du succès chez les dames…

Max se redresse de plus belle, menton levé, tâchant de fusiller l’insolent d’un regard hautain gâché par le pansement qui, détendu, lui tombe sur les sourcils.

Max :
Moi ? Tu veux dire moi, le beau Max ? Mais j’ai baisé mille gonzesses, mon gars ! Elles arrivaient dans ma loge avec leur culotte sur la tête, oui !… Où tu crois qu’il est passé, tout mon pognon ?

Lucas débouche une bouteille de whisky de qualité, remplit deux grands verres et en donne un à Max qui le siffle d’une lampée.

Max :
Hmmm… C’est du bon.

Lucas :
Du meilleur. Je préfère que tu t’enfiles ça plutôt que tu ailles mendier du mauvais scotch dans tous les bistrots du quartier.

Max hausse les épaules, « n’importe quoi ! », et tend son verre vide.

Lucas :
Fais gaffe, méfie-toi de ce qu’a dit le docteur…

Max :
T’en fais pas pour ma santé, fils, sers-moi un verre !

 

CUT

 

EXT Jour, devanture du Gaby-Tabou

Lucas entre dans le cabaret.

 

INT Jour, Gaby-Tabou, bureau de Gaby

Lucas entre dans le bureau de Gaby derrière la scène : un réduit à la décoration pseudo chinoise, tout en noir et en rouge. Gaby est assis à un guéridon, devant un monceau de factures et papiers divers, une paire de demi lunettes sur le bout de son nez. Il lève les sourcils à l’entrée de Lucas et lui jette un regard faussement distrait par-dessus les verres en croissants.

Gaby (voix et manières de vieille institutrice revêche) :
Toi, t’es venu me parler du vieux débris, pas vrai ?

Lucas (se laissant tomber sur une chaise) :
Il s’est foutu en l’air, le débris.

Gaby sursaute, arrache ses petits lorgnons, effaré, la bouche tremblante.

Gaby :
Qu… qu’est-ce que tu dis ?

Lucas :
Je te dis que Max s’est suicidé.

Gaby (éperdu) :
Non !

Lucas :
La nuit dernière, après que ses vieux amis Gaby et Franz l’ont jeté à la rue comme un vieux clebs, il s’est pris une cuite monstre, il est rentré à la pension et il s’est pendu à la chaîne des chiottes.

Gaby :
Max… Mort… C’est pas possible… Max… Oh, bordel à queue, Max…

Deux larmes tracent leur chemin dans la poudre de riz qui couvre les joues de Gaby.

Lucas :
T’as vraiment de la chance, vieille conne. Il était tellement bourré qu’il s’est raté, mais il est passé à deux centimètres.

Gaby :
Mais comment ?

Lucas :
Il a voulu se pendre à un crochet du plafond, seulement tu connais chez Fernande : tout est pourri. Le plafond n’a pas tenu, du coup, le plancher s’est effondré aussi, c’est tombé sur l’étage du dessous, qui s’est cassé a gueule aussi, tout ça jusqu’en bas. Quatre étages complètement foutus. Il y a au moins douze camions de pompiers qui sont venus, avec les sirènes, les échelles et tout le tremblement. On a dû emmener Max de toute urgence à l’hosto. Ils l’ont mis en réanimation. Le toubib parle de traumatismes irréversibles. Et pendant tout ce temps, même sur le billard, avec toutes ces bon dieu de perfusions dans les bras, il n’a pas voulu lâcher Maxime !

Pendant qu’il parle, Gaby n’a cessé de se décomposer. Il se mouche bruyamment.

Lucas :
Il était là, sur son lit de souffrance, des perfusions dans les bras, et tu sais ce qu’il dit ?

Gaby :
N… Non…

Lucas :
Il a supplié du fond de son coaltar : « Gaby… Mon vieux copain… Gaby… ».

Cette fois, Gaby sanglote.

Lucas :
Bon. Allez, arrête de chialer, je te fais marcher. Il a seulement fait un bon valdingue depuis sa salle de bains jusqu’en bas. Il est amoché, mais c’est juste des pansements plein la gueule.

Gaby s’immobilise, se remouche, observe un moment Lucas, immobile, se détourne et lance un regard vers le mur. Contrechamp : plan sur l’affiche qu’on a vu punaisée au mur de l’appartement de Lucas, « Max et Maxime les Maximums », parmi d’autres portraits désuets de vedettes improbables.

Gaby :
Oh putain, quel vieux fou… (Il lève les deux bras et les laisse retomber dans un geste exaspéré). Il est chiant, aussi ! Tu as vu l’état de la salle ? Tu sais combien vont me coûter les travaux ?

Lucas :
Je me doute que ça va pas être donné…

Gaby :
Tout ça pour quoi ? Pour un vieux schnock avec un numéro démodé que plus personne n’écoute. J’ai pas besoin de lui, tu le sais bien, quand même !

Lucas :
Je sais, Gaby, tu as tant fait pour lui…

Gaby :
Ça fait vingt ans que je le laisse jouer au Gaby-Tabou. Et si ce n’était que ça ! Quarante piges, Lucas ! Quarante ans que je le supporte ! Ça a toujours été un gosse qui n’en faut qu’à sa tête ! Il est inconscient ! C’est un irresponsable !

Lucas :
Je sais, Gaby, je sais…

Gaby :
Il m’a tout fait. Tiens, en 52 ou 53, Il s’est fait plumer par une fausse princesse. Des dettes à n’en plus finir. Et qui a épongé ?

Lucas :
Toi, Gaby, toi…

Gaby :
Et en 64, quand il a disparu la veille du départ pour la tournée Benelux, Suisse, Canada et Afrique du Nord que JE lui avais trouvée, pour réapparaître quinze jours plus tard, beurré, marié à une poule. Plusieurs millions, qu’on devait aux organisateurs ! Et qui a arrangé les bidons ?

Lucas :
Toi, Gaby. Et puis ? Tu l’as fait, non ? Personne ne t’a forcé, pas vrai ?… Allez, Gaby, fais pas ta mauvaise. C’est toute ta vie que tu balances. Donne-lui encore une chance.

Gaby secoue la tête, hausse ses grosses épaules, lève les yeux au ciel pour le prendre à témoin des difficultés de sa destinée… et cède.

Gaby :
Okay. Dis à cette andouillette qu’il a quinze minutes, vers une heure du mat’, juste après les deux gouines…

 

INT Jour, salle du cabaret

Lucas traverse la salle en courant, joyeux, pressé d’aller annoncer la bonne nouvelle à Max.

Gaby (voix off, criant depuis son bureau) :
Et dis-lui de ne rien boire avant son numéro où je lui arrache le foie avec les ongles !

 

(À suivre)

 

PANAME, PANAME, PANAME… 13
PANAME, PANAME, PANAME… 15

One Response to PANAME, PANAME, PANAME… 14

  1. Rita

    Une scène à la Belmondo ça… une dégringolade sur trois étages en défonçant les plafonds ! On retrouve le cinéma d’auteur à la Godard ! Bon mais et Fred dans tout ça ? Plus beaucoup de nouvelles… je crains le pire !

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