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PANAME, PANAME, PANAME… 16

Publié par le 21 mars 2020



Adaptation en mini-série TV de mon Roman Pigalle Blues (ed. Ramsay).

 

INT Jour, temps présent, café À La Bonne Planque

Lucas (âgé) et le Patron sont face à face, chacun d’un côté du comptoir et chacun devant un verre de whisky. La bouteille est restée posée sur le bar, à portée de main. On comprend que la conversation dure depuis un bout de temps. Et que les lampées de scotch se sont succédées.

Patron :
Moi je te dis, Lucas, ton histoire là, c’est triste.

Lucas :
Oui. C’est triste.

Patron :
C’est triste mais c’est beau ! Parce que ton ami là, le type des marionnettes, il est parti dans la beauté.

Lucas :
T’as tout compris, Samir…

Samir :
Et alors, après ?

Lucas :
Ben, déjà, Gaby en a chialé et chialé encore. Ça a fait que finalement, à bout de forces, il a fermé le cabaret pendant une semaine. En épluchant les papiers de Max, Fernande a découvert qu’il avait sa place toute prête à Saint-Vincent.

Samir :
Je connais ! Là-haut, à côté de… Euh, comment ?… Caulaincourt !

Lucas :
C’est ça. Un petit cimetière calme comme un jardin, très joli, très tranquille…

Samir :
Je connais, je connais…

Lucas :
Il y a le caveau de famille de Max. Mais alors, un caveau, tu verrais ça !… Un vrai monument ! Tout en granit rouge, tu vois, avec des colonnes et des statues d’anges à trompettes, et puis le nom de la famille en lettres d’or. Un nom étranger, compliqué, d’Europe centrale…

Samir :
Il était riche, alors ?

Lucas :
Sa famille, au moins, l’était. Avec Franz, le chéri de Gaby, on a essayé de chercher un peu, mais apparemment, le vieux Max était le dernier. On a conclu qu’il devait y avoir eu des problèmes pendant la guerre… Mickey a fait imprimer des faire-part qu’on a distribués dans tous les bistrots. Clignancourt, Clichy, La Chapelle… Jusqu’à la Trinité. J’ai écrit un papier pour « La Gazette du 18ème », je ne sais pas si ça existe encore…

Samir :
Je connais pas.

Lucas :
Un petit journal du quartier, quoi… Je connaissais vaguement quelques types. Je leur ai arraché la double page centrale en leur racontant que Max était un grand artiste enraciné à Pigalle qui exprimait la singularité du quartier et qu’il avait toujours été socialiste. Finalement, quand les gars ont lu mon article, ils l’ont passé sans problème.

Samir :
Ça c’est bien ! C’est le talent, ça !

Lucas :
Sans me vanter, tout le monde m’a fait des compliments.

Samir :
C’est bien ça… Et alors, il a eu l’enterrement, ton copain ?

Lucas (emphatique) :
Grandiose !

Samir :
Raconte…

Lucas :
Un enterrement de grand homme de Pigalle, digne des belles années. Il y a eu plus de six cent personnes !

Samir :
Six cents !

Lucas :
Oui, mon cher ! Avec des vedettes ! Plusieurs grands noms du showbiz, un peu oubliés, peut-être, mais quand même… Trois vieilles actrices très célèbres en leur temps qui ont chialé tout le long. Une flopée de poules de tous les âges, des putains, des maques, des vieux durs du Milieu… Sans compter une foule de clochards, mais alors des dizaines et des dizaines, hein, qui s’étaient arrachés de tous les comptoirs de tous les bistrots de l’arrondissement !

Samir :
Ça c’est bien, alors, oui, vraiment, ça c’est bien. Ça c’est la gloire ou moi j’y connais rien !

 

EXT Jour, temps présent, escaliers de Montmartre

Lucas (âgé) grimpe d’un pas un peu titubant les marches de la rue de l’Abbé Patureau.

Lucas (voix off) :
Les semaines qui suivirent, j’y suis souvent allé. Je m’asseyais devant ce petit château sinistre et sirotai le contenu d’une flasque de Johnny Walker achetée en venant…

Samir (voix off) :
Ça c’est bien. Ça c’est l’amitié. Un autre ? C’est pour moi.

Lucas (voix off) :
Verse… Je causais à Max. Je lui donnais des nouvelles des amis. Ce n’était pas plus con que d’aller me les geler dans un square et ça me permettait de penser à mon vieux pote… Il me manquait, quoi !…

Il franchit la grille du cimetière Saint-Vincent.

 

Fondu sur :

 

EXT Jour, temps passé, cimetière

Lucas (jeune), marche le long d’une des allées du petit cimetière. On remarque de nombreux arbrisseaux, à cette époque-ci de l’année dépourvus de feuillage. On aperçoit plus haut la coupole du Sacré-Cœur et le sommet de la tour blanche du château d’eau de Montmartre. Lucas croise plusieurs personnes (en majorité des femmes) occupées à fleurir des tombes, ce qui indique la proximité de la fête des morts.

 

EXT Jour, temps passé, cimetière

Plan sur le caveau de la famille de Max. Comme décrit plus tôt, c’est une véritable chapelle saint-sulpicienne, surchargée de décorations aussi religieuses que morbides, évoquant le grand luxe bourgeois.

La caméra se fixe, au pied du monument, sur un bouquet de fleurs bleues et blanches.

Contrechamp : Lucas s’immobilise, interloqué par la présence de ce bouquet.

La caméra s’attarde sur l’objet. On doit en remarquer la délicatesse et la précision des fleurs aux couleurs soigneusement alternées. Un ruban blanc brodé de bleu lie les queues ensemble.

 

EXT Jour, cimetière, devant le caveau

Lucas s’accroupit pour mieux observer le bouquet. Son visage montre de l’émotion : il pressent ce qu’il va trouver.

Il se saisit du bouquet, l’observe un moment puis entreprend de lire les mots qui sont brodées sur le ruban.

La caméra s’approche. On peut lire :

« Aux Maximums, Max et maxime, mes amours »

Et c’est signé :

« Fred »

Lucas reste abasourdi quelques instants, puis une grimace de colère déforme son visage et il jette méchamment le bouquet au pied de la tombe.

 

INT Nuit, cabaret

Lucas est au piano, où il joue paresseusement Paris Sera Toujours Paris.

La caméra se promène dans la salle. Elle est vide de clients. Seules y traînent, désoeuvrées, six ou sept entraîneuses. Devant la porte de sortie, Gaby est en train de congédier le couple du numéro porno, La Banane et sa femme asiatique, tous deux engoncés dans des vêtements d’hiver.

Gaby traverse la salle, l’air sombre.

Gaby :
Laissez tomber, les enfants. C’est cuit pour ce soir…

Ayant gagné la porte de son bureau, derrière la scène, il s’immobilise un instant.

Gaby (par-dessus l’épaule) :
Autant en profiter pour se reposer. C’est bientôt décembre, avec la clientèle des fêtes. Alors, rentrez chez vous… Ou faites ce que vous voulez, je m’en tamponne le coquillard !

Il ferme la porte.

 

INT Nuit, cabaret

Des filles sont à la porte de sortie et d’autres finissent de revêtir leurs manteaux. Lucas saute de la scène et va au bar où Mickey a entrepris de boucler.

Mickey :
Tu prends un glass, le pianiste ?

Lucas :
Pourquoi un ?

Mickey sert deux bourbons bien tassés. Ils trinquent. Mickey avale une rasade et garde le verre à hauteur de sa bouche, observant Lucas, l’air malicieux.

Lucas :
Qu’est-ce que t’as derrière la tête, Mickey ?

Mickey :
Moi ? Oh, rien…

Lucas :
Mickey !

Mickey :
Ben, je m’disais comme ça… Comment qu’elle s’appelait donc, la petite mignonne que t’avais levée c’t’été ?… Ben merde, ça doit être l’âge, j’ai la mémoire en rideau. C’est con, j’arrive pas à m’rappeler son blaze…

Lucas (pointe d’agacement) :
Arrête ton char, Mickey.

Mickey (se frappant théâtralement le front) :
Ça y est, je m’souviens. C’était Fred !

Lucas (les nerfs montant) :
Arrête, j’te dis…

Mickey :
Fred ! Comment que j’ai pu oublier. Un nom de mec pour un joli p’tit bout de gisquette, c’est pas banal.

Lucas est tendu, les mains crispées sur le comptoir. Il produit un effort manifeste pour les desserrer, attraper son verre, le lever et boire un gorgeon.

Mickey (bien lourd, avec clins d’œil appuyés et tout) :
Elle était bien mignonne, celle-là, hein ? Elle était bien fraîche tout comme il faut, hein ?…

Lucas fait claquer son verre sur le comptoir.

Lucas (explosant) :
Quoi, Fred ? Quoi ? Quoi ? Qu’est-ce que tu veux, bordel ?

Mickey (levant les deux mains) :
Oooooh ben mon gars, te monte pas comme ça. J’t’en cause parce que je l’ai vue, ta Fred.

Lucas (méchant) :
Ah ouais ?

Mickey :
Ouais mon gars !

Lucas :
Et qu’est-ce que tu veux que ça me foute ?

Il saute au bas de son tabouret, se détourne et s’éloigne. Mickey éclate de rire.

Mickey :
Te fâche pas, l’artiste ! J’te dis ça parce que je l’ai vue trois fois… Trois. Trois. (Il brandit la main, trois doigts levés). Trois fois au même endroit. Comme qui dirait un endroit habituel, quoi !

Lucas revient lentement au comptoir et vide son verre.

Lucas (faussement indifférent) :
Bon. D’accord. Tu as vu Fred. Et alors ?

Mickey :
Oh, alors… Rien.

Lucas :
Et, euh… tu l’as vue où ?

Mickey (gloussant) :
Pas loin, fiston. A Montmartre, au bar-tabac de la place du Tertre.

Lucas :
Elle était seule ?

Mickey tend sa grosse patte par-dessus le comptoir et la lui pose sur l’épaule, avec quelque chose dans les yeux de chaud, de sympa, d’amical, d’infiniment gentil qui fait oublier toutes ses lourdeurs.

Mickey :
Seule, mon gars, toute seule !

Il reste un instant immobile, sa main sur l’épaule de Lucas, ses yeux dans les siens. Puis il lui ressert un bourbon, empoigne un torchon et entreprend d’essuyer les verres en sifflant entre ses dents sa propre version de Paris Sera Toujours Paris.

 

(À suivre)

 

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One Response to PANAME, PANAME, PANAME… 16

  1. Oliv'

    On respire alors… Merci Thierry, merci. Je voudrais ressentir ce que Lucas ressent dans son coeur là… suis certain que c’est la chamade là-dedans !

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