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PANAME, PANAME, PANAME… FIN

Publié par le 30 mai 2020



Adaptation en mini-série TV de mon Roman Pigalle Blues (ed. Ramsay).

 

INT Nuit, temps présent, chambre de Lucas, hôtel des Abbesses

Lucas (âgé) est en train de taper à la machine à écrire devant la fenêtre derrière laquelle on devine le réverbère allumé de la place. Il est penché sur son clavier. L’expression de son visage est dure, tendue. On se doute bien, après la scène de prière, que ce qu’il écrit est d’une tristesse absolue.

Lucas (murmurant) :
Je me réveillai dans la nuit… Le silence…

Derrière lui, Irina est couchée dans le lit, endormie. Une nouvelle volée de phrases fait cliqueter la machine à écrire. Irina ouvre les yeux et se soulève sur un coude.

Lucas (se retournant) :
Je t’ai réveillée. Je fais trop de bruit.

Irina :
Ce n’est pas important. Quelle heure ?

Lucas :
Une heure dix. Je suis vraiment désolé.

Irina :
Non, tu ne dois pas… (Elle observe l’émotion visible sur son visage). Tu vas bien ?

Il acquiesce. Sans insister, elle se lève, nue, gagne la salle de bains.

La caméra s’approche de la machine à écrire, par-dessus l’épaule de Lucas. Sur le feuillet engagé, on peut lire :

Je me réveillai dans la nuit.
Le silence.
Pas un souffle.
Je criai :
– FRED !

La main d’Irina se pose sur l’épaule de Lucas. Il relève la tête. Elle a en main une bouteille de jus d’orange pêchée dans le minibar.

Lucas :
Je peux continuer au stylo, si tu veux. Je taperai le texte plus tard.

Irina :
Non. Il faut que tu le fais maintenant.

Elle regagne le lit. Lucas se penche de nouveau sur sa machine à écrire.

 

Fondu sur :

 

INT Nuit, temps passé, atelier, mezzanine

Lucas (jeune) se réveille dans la lumière tamisée de la lampe de chevet. Il tâte le lit à côté de lui. Vide.

Lucas (hurlant) :
FRED !

Il bondit du lit, dévale le raide escalier de la mezzanine à l’atelier.

 

INT Nuit, atelier, coin salon

Noir. Puis la lumière, allumée par Lucas.

Plan sur Fred, morte, lovée sur le divan, couchée en travers, les genoux pliés. Son bras droit pend, blanc, abandonné. La main frôle le sol, inerte comme un oiseau mort. Sa tête est appuyée contre un coussin, la joue contre la toile. Elle est vêtue par-dessus son pyjama du grand peignoir de satin noir de Lucas. L’un des pans, libéré par le bras tombé, traîne jusqu’à terre. Sur la table basse, la boîte à chaussures du matériel à injections est ouverte. Le paquet d’héroïne est éventré. La seringue au tube sanglant repose de bais sur le couvercle.

Lucas se laisse tomber à genoux devant elle et prend délicatement la main abandonnée. Puis, immobile, il la regarde passionnément.

On entend sa voix de Lucas âgé murmurer, avec un lointain cliquetis de machine à écrire en fond.

Lucas (âgé, voix off) :
Elle était belle…. Son visage figé semblait sculpté dans un marbre délicat, translucide que la lumière blanche de la lampe auréolait de froideur… Chaque trait en était dessiné par le plus fin des ciseaux. Son front lisse, d’une pâleur de céramique. Ses longues paupières à demi baissées. Sa bouche entrouverte sur son dernier soupir. Son cou, parcouru de deux lignes tendues dans un ultime effort, une ultime douleur… Majestueusement belle… Si belle, comme pour punir la vie de ne pas l’avoir laissée encore embellir.

La caméra finit par se détourner de Fred pour aller se poser sur la baie vitrée et la nuit noire au dehors.

 

Noir écran

 

INT Jour, aurore, atelier

Le jour teinte la baie vitrée de gris. On perçoit les bruits de la rue, des voix et le ronflement de la circulation qui reprend dans la ville.

La caméra revient lentement au coin salon où Lucas est toujours en train d’observer Fred, rigoureusement dans la même position, la main abandonnée de sa femme morte tenue dans les deux siennes.

Il frissonne, s’ébroue. Il se relève, prend le corps de Fred dans ses bras et, lentement, remonte avec elle l’escalier de la mezzanine.

 

INT Jour, atelier, mezzanine

Lucas couche Fred dans le lit, arrange le peignoir sur elle, rabat la couette et croise ses deux mains inertes sur sa poitrine.

Il avise une lettre posée sur la table de nuit, du côté habituel de Fred. Après un instant d’hésitation, il s’en saisit.

GP sur l’enveloppe. Elle est libellée de la main de Fred : Monsieur et madame Vidal, 37 rue Battant, 45 000 Besançon.

Lucas empoche l’enveloppe. Avisant le sac à main de Fred, il le prend, fouille à l’intérieur et en sort un carnet d’adresse qu’il feuillette.

GP sur une page où est inscrit : Zawen Gallibian (le propriétaire de la galerie d’art). Lucas arrache la page et remet le carnet dans le sac.

Il contemple encore Fred. Il caresse son visage et ses mains. Il s’allonge un instant contre elle, mais se redresse tout de suite, incapable de supporter la douleur.

Il se lève, gagne l’escalier, se retourne une dernière fois.

Lucas :
Adieu, Fred. Je t’aime.

Il se détourne comme on s’arracherait un membre et descend l’escalier.

 

EXT Jour, petit matin, rues

Musique : la mélodie de « Padam, Padam », jouée sur un tempo lent, à l’accordéon.

Lucas marche dans les rues. On entend la voix de Lucas âgé, avec toujours ce fond de cliquetis de machine à écrire.

Lucas (âgé, voix off) :
Je ne voulais pas répondre à des questions. Oui, j’étais le mari, monsieur l’inspecteur. Oui, elle a fait une overdose. Oui, je la droguais. Je ne voulais pas qu’elle souffre, tu comprends, monsieur le flicard. Oui, c’était elle qui s’était injectée la dose mortelle… Je ne voulais pas entendre parler d’enquête. Encore moins d’autopsie. Ma femme, mon amour, mon étoile était morte. Pour moi, l’histoire s’arrêtait là.

Pendant qu’il parle, Lucas (jeune) parvient au bas de son immeuble, rue Tholozé.

 

INT Jour, appartement de Lucas

Lucas trouve un vieux sac de voyage dans un placard. Il y fourre un peu de linge, puis il prend la guitare posée sur son chevalet et la range dans son étui.

Son regard se posa sur le portrait de lui que Fred a dessiné sur le mur. Il détourne vite les yeux avec un gémissement de douleur.

Il s’attarde quelques instants devant le poster de Max qui sourit avec sa marionnette dans un cercle de lumière.

Lucas :
Salut les gars !

Il sort.

 

EXT Jour, devant le Gaby-Taboo

Padam, padam, padam…

Lucas, son sac sur l’épaule, la valise de guitare au bout du bras, observe depuis le trottoir d’en face l’entrée du Gaby-Taboo dont l’enseigne clignote encore. De la musique et des bruits de fête jaillissent de l’intérieur.

Subjectif. La caméra s’attarde sur la façade. Le néon qui passe du bleu au rouge. Gaby-Taboo, en arc de cercle, souligné d’un trait qui finit en pavillon de trompette. Les panneaux lumineux de chaque côté de la porte, « Hard Show ! », « Sex Cabaret », « Spectacle Permanent ». Les photos de filles nues dans toutes les positions…

Lucas reprend sa route, descendant la rue Houdon.

 

EXT Jour, place Blanche

Lucas entre dans la cabine téléphonique à pièces, à côté du kiosque à journaux.

 

INT Jour, cabine

Il compose un numéro.

Répondeur (off) :
Galerie d’art Gallibian. Bonjour. Merci de votre appel. Nous sommes absents pour le moment. S’il vous plaît laissez-nous un message, nous vous rappelons dès que possible. Biiiip…

Lucas :
Bonjour monsieur Gallibian. Je suis Lucas, le mari de Frédérique Duval… Elle est morte… Je ne sais pas de quoi vous êtes au courant, alors voilà : elle avait un cancer. Elle voulait rester digne, alors elle n’est pas allée à l’hôpital. Toujours pour rester digne, elle s’est injectée une dose mortelle d’héroïne cette nuit… Je l’ai laissée chez elle, dans son lit. La porte n’est pas fermée. Occupez-vous d’elle, s’il vous plaît… Oh, et puis, s’il vous plaît, prenez soin de sa toile « El Toro ».

Il raccroche.

 

EXT Jour, place Blanche

Sac à l’épaule et étui à guitare à la main, Lucas hésite devant l’entrée du métro, puis devant la file des taxis.

Finalement, il s’engage dans la rue Lepic qu’il commence à remonter.

Padam, padam, padam…

 

EXT Jour, impasse Croisel

Lucas arrive devant l’hôtel de Fernande. Il entre.

 

INT Jour, chez Fernande, cuisine

Padam, padam, padam…

Fernande et Lucas assis l’un en face de l’autre dans sa cuisine, devant des bols de café. Lucas parle. Fernande pleure, les rides de son vieux visage immobile, ses grands yeux laissant couler les larmes sans ciller.

 

INT Jour, chez Fernande, cuisine

Lucas se lève pour partir, prend son sac et son étui à guitare. Fernande se dresse sur ses pieds avec une grimace de douleur et le retient, sa main tordue accrochée à son bras.

Ils se regardent. Les lèvres de la vieille femme tremblent.

Lucas la serre dans son bras libre, la câline maladroitement, sa joue contre la sienne.

Fernande :
La vie, mon grand… La vie, c’est un sacré tas de merde !

Elle le repousse des deux mains pour le regarder encore un coup.

Fernande :
Mais faut la vivre, hein ?

Lucas :
Oui, Fernande.

Fernande :
Où que tu vas ?

Lucas :
Je ne sais pas. Loin. En Amérique, sûrement.

Fernande :
En Amérique…

 

EXT Jour, impasse Croisel

Fernande est sur le pas de sa porte. Lucas s’éloigne.

Fernande (le hélant) :
T’écriras, hein, dis, t’écriras ?…

Sans s’arrêter, Lucas se retourne et lui adresse un dernier signe.

Fernande reste un moment sur le pas de sa porte, vielle dame fatiguée, un mauvais châle de laine sur les épaules. Elle secoue la tête, désolée, et rentre dans l’obscurité de son immeuble.

 

EXT Jour, place Pigalle

Padam, padam, padam…

Lucas monte dans un taxi.

On entend la voix de Lucas (âgé), sur fond de cliquetis de machine à écrire.

Lucas (âgé, voix off) :
J’ai encore tes yeux dans les miens, Fred. J’ai ton souffle. Ton parfum. Ta voix. La douceur de ta peau. Je les porte encore en moi, tu sais.

 

Fondu sur :

 

INT Jour, temps présent, chambre d’hôtel

Lucas extrait sa dernière page du rouleau, la pose sur les autres, égalise le tas en le tapant sur le bureau.

Irina sort du lit et s’approche.

Irina :
Tu as fini ?

Lucas :
Oui.

Irina :
Bra. C’est bien.

Elle se penche et dépose un baiser sur les lèvres de Lucas.

Lucas se lève et va au téléphone. Il compose un numéro.

On entend la sonnerie, puis quelqu’un décrocher.

Lucas :
Nicolas ?

Nicolas (voix ensommeillée) :
Oui ?

Lucas :
C’est Lucas. J’appelle un peu tôt. Je te réveille ?

Nicolas :
Non. Enfin, oui. Je veux dire, c’est pas grave…

Lucas :
Je pense qu’on va pouvoir se mettre à travailler, maintenant.

Nicolas :
Formidable !

Lucas :
On peut se voir aujourd’hui ? Disons : cet après midi ?

Nicolas :
Super ! Je suis content, Lucas ! Qu’est-ce que je suis content !

Lucas (après un temps) :
Moi aussi, je suis content.


Générique de fin
:

Padam, padam, padam…
Padam, padam, padam… Il arrive en courant derrière moi…
Padam, padam, padam… Il me fait le coup du souviens-toi
Padam, padam, padam…
C’est un air qui me montre du doigt / Et je traîne après moi comme une drôle d’erreur / Cet air qui sait tout par cœur…

 

FIN

 

PANAME, PANAME, PANAME… 25

3 Responses to PANAME, PANAME, PANAME… FIN

  1. Alcide

    Il est l’affection et le présent puisqu’il a fait la maison ouverte à l’hiver écumeux et à la rumeur de l’été, lui qui a purifié les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyants et le délice surhumain des stations. Il est l’affection et l’avenir, la force et l’amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d’extase.

    Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l’éternité : machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l’épouvante de sa concession et de la nôtre : ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie…

    Et nous nous le rappelons et il voyage… Et si l’Adoration s’en va, sonne, sa promesse sonne : « Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C’est cette époque-ci qui a sombré ! »

    Il ne s’en ira pas, il ne redescendra pas d’un ciel, il n’accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce péché : car c’est fait, lui étant, et étant aimé.

    Ô ses souffles, ses têtes, ses courses ; la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action.

    Ô fécondité de l’esprit et immensité de l’univers !

    Son corps ! Le dégagement rêvé, le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle !

    Sa vue, sa vue ! tous les agenouillages anciens et les peines relevés à sa suite.

    Son jour ! l’abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.

    Son pas ! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.

    Ô Lui et nous ! l’orgueil plus bienveillant que les charités perdues.

    Ô monde ! et le chant clair des malheurs nouveaux !

    Il nous a connus tous et nous a tous aimés. Sachons, cette nuit d’hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.

    Arthur Rimbaud ( Illuminations )

  2. Erik

    Ballade parisienne, merci Thierry

  3. Oliv'

    Bonjour à tous je n’irai pas par quatre chemins : pas l’habitude de couper les cheveux en quatre, autant aller droit au but, toujours mieux de s’exprimer clairement en étant bref et concis, sans tourner autour du pot ni noyer le poisson : on gagne toujours à parler franc-jeu et direct, sans langage ampoulé ni circonspect…

    Quand repart-on pour de nouvelles aventures ?

    Hisse-hooo…

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