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LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 02

Publié par le 13 novembre 2021

 

Tito Desforges est un type avec lequel je me sens des affinités. Tito Desforges est né le 31 décembre 1960. Comme moi. À Fournival, Oise intérieure. Moi aussi. Tito Desforges a beaucoup bourlingué. Moi c’est pareil. Tito Desforges est un putain d’écrivain. Ben ça aussi c’est comme moi !

 

S’il survient que certains êtres à la psyché malade se transforment en monstres de la société, que dire d’un homme devenu monstre de lui-même ?
Jonathan Jovic.

 

Je pris conscience que les bruits de mastication qui venaient de la table des mineurs s’étaient arrêtés. Ils m’observaient. J’étais sûr que le vieux couple avec la femme obèse regardaient vers nous, eux aussi. Commençaient à monter en moi des vagues d’agacement, tandis que des pans de brume bien connus s’élevaient dans ma tête.

La bonne vieille machine à brouillard se mettait en route.

Oh non, non non non, pas maintenant… grinçai-je intérieurement, avant de continuer tout haut :
– Des burgers avec… comment ça s’appelle, déjà ?… une tranche de fromage dessus ?…
Cheese-burger, m’sieur.
C’est ça. Deux Cheese-burgers avec des frites et de la salade, si vous avez.
Oui m’sieur. Deux cheeseburgers, j’vous en fais deux, pas d’problèmes. C’est bien deux qu’vous v’lez ?
– Bon sang, oui. Pour moi une bière Four X et pour la petite un… comment ?…
Le brouillard s’insinuait en vagues blanchâtres commençait d’envelopper ma cervelle engourdissait mes pensées sa lenteur contagieuse en vagues blanchâtres de ma cervelle engourdissait, non non non…
Pour la petite un… un… le truc sucré dans la boîte rouge et blanche…
– Un coca, m’sieur ?
– C’est ça.
– Une bière et un coca. D’accord, m’sieur.
– Bien… bien… bien bien bien…
– Euh… m’sieur ? Je v’les sers en même temps ?
Bien sûr, putain !

J’avais crié. Aussitôt je m’appliquai à respirer calmement.
Inspiration.
Expiration.
Ne pas laisser la colère monter.
Pas laisser le brouillard s’épaissir.
Contrôler.
Pourquoi diable était-on tombé dans un repaire d’attardés « Au Joyeux Débile, bar-restaurant » ?
Ou bien c’était toute la région qui était atteinte de dénégé gédérénescence rénégé… soncanguinité… Malades ! Abrutis !

Je respirai. Inspirai. Expirai.
Tapotai le plus doucement possible l’épaule de Louise.
– Viens ma chérie viens tu veux t’asseoir à une table papa va choisir une table on va manger des…trucs avec du fromage… un coca pour toi…
– Papa ?
Louise avait levé le visage vers moi. Je pouvais l’inquiétude dans ses grands yeux et bon dieu que ça me faisait mal.
– Papa ?
Je me pliai en deux, penché sur elle.
– Il faut que tu te laves, chuchota-t-elle. Tu es plein de poussière, tu as l’air d’un fou.

Ce fut comme si une bourrasque de vent bienfaisant avait soufflé entre mes tempes. Les pans de brume se disloquèrent en flocons inoffensifs et se volatilisèrent. Ma pensée retrouva sa clarté. Mes nerfs leur calme.
La poussière, bien sûr !
Après ma bataille ridicule contre les termitières, j’étais couvert de sable rouge. J’avais l’air d’un golem de sang, d’un enfant qui s’est roulé par terre (un gamin de près de deux mètres de haut et un de large aux épaules, c’est-à-dire), d’un cadavre mahousse enterré dans le bush et tout juste sorti de sa tombe.
L’air un barjo, en un mot.
Pas étonnant que les ploucs, qui ne devaient guère avoir de distractions dans ce coin paumé, s’en payassent une bonne tranche à mes dépends, ah, ah, ah !
Je lâchai un soupir de soulagement long comme un dernier souffle et me sentis sourire, toute ma joie de vivre et d’être en vadrouille avec ma fille retrouvée.
– Tu as raison, mon cœur, j’y vais. Tiens, va t’asseoir en m’attendant, je reviens…
Tandis qu’elle m’obéissait, je me tournai vers le comptoir, mais mister Crapaud avait déjà disparu dans la cambuse d’où parvenaient des bruits d’ustensiles remués. J’interpellai le rouquin :
– Dis donc, gamin, il y a un endroit où je pourrais me laver ?
Il releva la tête et me dévisagea. J’écartai les deux bras, montrant l’ensemble du désastre.
– Je ressemble à un cinglé, recouvert de sable comme ça, pas vrai ?
– Ça… approuva-t-il.
Il sourit, dévoilant plusieurs trous dans sa dentition, ainsi que l’éclat argenté d’un piercing dans sa langue.
– Il faut ressortir. Attendez, je vais vous montrer…
Il vida sa bière, tête renversée en arrière, et la fit cogner contre le comptoir en la reposant.
– J’dois y aller, de toutes façons. Y m’faut changer la courroie de transmission à la jeep du vieux Taber. Il a huit mille brebis à r’grouper du côté de Wakonda Pass et s’il apprend que j’me la branle chez Hap au lieu d’réparer son veye-cule, j’vas me faire appeler de noms pas pensab’.
Il ricana, rota bruyamment, se laissa glisser au bas de son tabouret et gagna la sortie d’une démarche soigneusement chaloupée de voyou à la redresse.
Nous sortîmes, contournâmes le bâtiment et gagnâmes une cabane de tôles fermée par une porte de travers, à l’orée de l’allée des bungalows pourris.
– Voilà, z’vez tout c’qu’y vous faut là d’dans, fit le rouquin, tirant la porte devant moi.
– Merci mon gars.
– Chess, m’sieur. J’m’appelle Cheswick mais tout l’monde dit Chess, d’ici à Clonclurry, même jusqu’à Mount Isa.
Il me tendit une main aux ongles noirs de cambouis. Je la serrai.
– Okay. Merci Chess, alors.
– Bienvenue.
Son sourire s’agrandit jusqu’à devenir une sorte de bouche de clown et il me regarda dans les yeux, avec une drôle de lueur moqueuse qui dansait dans ses pupilles.
– Et v’z’en faites pas, on surveille bien c’te jolie p’tite fille qu’vous avez !
Là-dessus il me gratifia d’un clin d’œil très appuyé qu’il souligna d’un ricanement qui se voulait entendu.

À nouveau, je sentis la colère m’envahir.
Et à nouveau je la refoulais.
– Calme, calme, calme…
J’avais affaire à des idiots, pas vrai ? Ce n’était pas leur faute s’il leur manquait des cases en haut du placard.
Pas leur faute.
Je n’allais pas provoquer une bagarre générale pour quelques plaisanteries maladroites, pas vrai, hein, pas vrai ?
« Tu m’as fait peur, Papa », m’avait dit ma petite fille, pendant ce merveilleux moment d’affection qui avait suivi l’épisode des termitières. Je n’allais pas lui imposer à nouveau le spectacle de ma brutalité.

Oh comme j’aurais dû écouter mon instinct et empoigner ce petit malin par la peau du cou et lui éclater sa sale petite tête sur la ferraille sur la tôle déchirer sa face de mauvais diable à l’angle faire saigner couiner hurler écraser son crâne sur le lavabo la tôle le chiotte sang saignant cervelle craque gicle…

Une gélule, vite.

Okay. Respirer. Inspirer. Expirer.
Okay.
Okay.

Ça va mieux. Vraiment efficaces, ces gélules. Encore un peu de travail et okay ça va aller encore un petit effort…

Le délabrement extérieur de la remise ne le laissait pas soupçonner : le matériel sanitaire y était neuf, ce qui était surprenant, et impeccablement propre, ce qui l’était encore plus. C’était presque accueillant, quoiqu’il stagnât dans l’endroit l’habituelle odeur de fèces mélangée à celle du détergent au citron.
Un coup d’œil au miroir fixé au-dessus du lavabo m’informa que je n’étais pas aussi crado que Louise me l’avait laissé entendre. Il y avait quelques traînées roussâtres sur mes joues et une en travers de mon front, plus un peu de poussière dans les cheveux. Seul le devant de ma chemise ressemblait au chiffon d’un peintre amoureux de l’ocre rouge.
Je l’ôtai et la frappai à grands coups du plat de la main, puis la pendit à un crochet vissé au dos de la porte et me penchai devant le robinet pour m’asperger le visage.
L’eau était fraîche. Claire. Bienfaisante.
J’en pris dans le creux de mes mains en coupe et me la renversai sur le crâne et la nuque en poussant des soupirs d’aise.

C’est à ce moment-là que j’entendis, à l’extérieur, un rire que j’aurais reconnu entre mille, celui de Louise. Une voix masculine que j’identifiais comme étant celle du rouquin dit quelque chose que je ne compris pas. Louise éclata de nouveau de rire.

Je sentis la machine à brouillard redémarrer.
J’eus l’impression de l’entendre : une brève toux électrique, comme un raclement de gorge, puis un ronronnement régulier, faible mais audible, qui rappelait le ronflement d’une roue de vélo quand on l’a posé à l’envers et qu’on actionne la pédale à la main.
Je pus quasiment voir le nuage de brume s’avancer vers moi, dans mon cerveau, alors que je m’étais immobilisé, penché sur la porcelaine, les deux mains écartées, dans la position d’un spectateur qui s’apprête à applaudir, tandis que me parvenait de très loin le bruit du ruissellement de l’eau par le robinet ouvert à fond.
Le brouillard pulsé par la machine qui déferlait sur moi, lente houle, vague inexorable, vapeur animée d’une vie propre et déterminée à m’engloutir.

Je jaillis des toilettes plutôt que je n’en sortis, achevant de revêtir ma chemise, négligeant de la boutonner.
Ma dernière vison claire fut celle de la rue principale, déserte et figée sous le soleil au zénith dont la lumière rebondissait en éclats douloureux sur la vitrine du supermarché et les pare-brises des quelques véhicules garés.
– Louise ?

Le brouillard me happa alors que j’arrachai presque la porte-moustiquaire et me jetai, poitrail en avant, sur les volets d’entrée de simili saloon.
La puanteur graisseuse de l’intérieur m’emplit les narines, achevant d’étouffer mes pensées. Déjà, je ne savais plus pourquoi ni quand ni comment j’étais entré dans cette gargote ni ce que je voulais y faire.
Manger, oui, sûrement.
Manger quoi ?
Avais-je commandé quelque chose ?
Ma seule certitude, c’était que j’y étais venu avec Louise, ma fille chérie, que je m’étais absenté quelques minutes pour… pour… pour je ne savais quoi et qu’elle devait être là, à m’attendre.
LOUISE ?

Le cuisinier à l’allure de crapaud posait deux assiettes sur une table, deux cheeseburgers-frites-salade devant deux chaises vides. La mienne et…
Il y avait une boîte de bière et une de coca, toutes deux dans leur protection de polystyrène, posées devant deux chaises vides, la mienne et celle de Louise.

Vide.

– Ma fille ! Putain de bordel de dieu où est ma fille ?
J’empoignais la chaise sur laquelle elle aurait dû être assise à m’attendre comme la bonne petite qu’elle était innocente qui ne demandait rien à personne qui ne voulait de mal à personne et le brouillard s’épaississait autour de moi, vivant, malin, maléfique, méchant et je levai la chaise au-dessus de ma tête.
– OÙ EST MA FILLE !
Le crapaud trébucha en arrière, les deux mains levées dans la posture universelle du « hey, je n’y suis pour rien, moi ! ».
– Oh, oh, oh ! criait-il.
Du coin de l’œil, à travers la brume qui m’obscurcissait le regard, je distinguai la tablée des trois ouvriers barbus, figés, yeux écarquillés, bouches ouvertes, laids à vomir, semblant trois nains échappés du Seigneur des Anneaux.
Un mouvement sur ma gauche. C’était la femme obèse qui s’approchait, repoussant le brouillard en volutes de chaque côté de sa bedaine.
Monsieur, eh, monsieur, je suis infirmière.
Oh vous salopards qu’est-ce que vous avez fait de ma fille ?
Monsieur, calmez-vous. Votre fille, oui, oui…
Je vous tue !
Non, du calme. Elle est peut-être allée à côté, au supermarché. Faire une course. Vous savez ce que c’est à cet âge. Une idée qui l’aura prise. On va la chercher. Mais d’abord calmez-vous. Asseyez-vous…

Alors…
Et puis…
Ensuite…
Alors…

Rien.

Je crois que le brouillard s’est refermé sur moi, colosse aux bras de vapeur épaisse comme un coton, un intérieur de matelas, la bourre d’une poupée pourrie, m’emplissant les narines et la bouche et la poitrine et le cœur, déversant en moi des puanteurs de viandes cuites et de chou.
À flots.
À ruisseaux, à fleuves.
À m’en faire vomir, à m’étouffer, à m’engloutir.
Je crois que je hurlais que je voulais qu’on me rende ma fille ma petite fille ma Louise mon trésor ma gamine à moi qui avait déjà tant souffert et qui ne devait jamais plus non plus jamais jamais jamais souffrir.

Je crois que je me suis senti tomber tandis qu’au loin résonnait des voix que la brume assourdissait.
On va la chercher, monsieur, on va la chercher avec vous, d’accord ?.
Il nous emmerde, avec sa fille…
Il est cinglé, ce type !
Vire-le donc, Hap !
Et puis rien.
Le néant.

 

FIN DU PREMIER RAPPORT.

 

Le patient paraît calme ce matin, mais les gardes du centre (Confidentiel Défense) lui ont tout de même sanglé les poignets et les chevilles. Le regard absent, il dodeline de la tête et chante, lèvres fermées, tandis que le docteur Zimmers et moi-même nous installons en face de lui.

Docteur Zimmers :
Eh bien, pour un coup d’essai, c’est un coup de maître. Votre narration est excellente. Je suis très content.

Le patient (chantonnant) :
Il est content, le chef de gaaaaare…

Docteur :
Je ne plaisante pas. (Il tapote du doigt les feuillets couverts de grandes lettres mauves sur ses genoux). Vous avez fait un bon usage du traitement quand l’émotion vous bouleversait et vous avez continué sur la ligne de votre récit. L’ensemble est très riche. C’est même étonnamment plaisant à lire. On ne vous soupçonnait pas un tel talent…

Le patient se fige. Il darde sur le docteur Zimmers puis sur moi ses yeux bleus pâles dans lesquels flotte comme la flamme d’une veilleuse une menace de meurtre. Ses mâchoires crispées jaillissent de chaque côté de son visage, plus carré, anguleux, massif que jamais. Un sourire de travers lui tend la bouche vers la gauche. Soudain, je suis content que la sécurité ait pris la précaution de l’entraver.

Patient :
C’est ça ! Tu vous vas publier un bouquin ! Ça fera un best-seller ! On ira jouer les intelligents à faire mouiller les ménagères au Mike Walsh Show ! On tu moi sera invités dans des salons et vous leur signera des dédicaces sur le cul !

Docteur :
Calmez-vous.

Patient :
Je vous réserverai les plus belles lectrices pour toi !

Le docteur ne répond rien. D’un coup d’œil, il me fait comprendre de l’imiter en restant silencieux et immobile, le visage neutre. Le patient se tord dans ses liens pendant longtemps (13 mns 26, d’après le compteur de la caméra) puis s’apaise progressivement.

Docteur (voix très douce) :
Nous allons conserver ce dosage puisqu’il semble vous convenir. Nous le modifierons le cas échéant, de façon à ce que vos conditions de travail sont les plus confortables possibles.

Patient (la voix également douce) :
Votre cravate a été découpée dans un bout de merde.

Docteur (imperturbable) :
Ce que nous aimerions, pour les jours suivants, c’est que vous vous concentriez sur ces sensations de brouillard qui se manifestent aux moments de tension.

Patient :
La machine à brouillard, oui.

Docteur :
La machine ?

Le corps du patient est à présent complètement relâché. Ses yeux fixés dans ceux du docteur sont ceux d’un étudiant attentif aux explications de son professeur. C’est effarant à quel point cet homme peut passer d’un état de fureur et de confusion extrême à une attitude presque normale. On ne peut qu’être saisi – et pris de pitié – en observant la profonde intelligence qui émane de son regard pendant les phases de calme.

Patient :
La machine à brouillard. Oui. Définition. Origine. Manifestations. Occurrences. Oui.

Docteur :
Parfait. Je compte sur vous, alors ?

Le patient lui adresse un sourire étonnant de gentillesse.

Patient :
À vous ordres, toubib !

Sur un signe de Zimmers, j’arrête la caméra. Nous rassemblons les dossiers et sortons de la cellule.

Extrait de l’enregistrement filmé de l’entretien Zimmers / Forman réalisé le 07 janvier 2019 au Centre de (Confidentiel Défense). Prises de son et de vue, moi, docteur Jovic, assistant du docteur Zimmers. Les commentaires sont de ma main, avec l’approbation du docteur Zimmers.

 

(À suivre)

 

La Machine À Brouillard, par Tito Desforges, éditions Taurnada, 213 pages en version papier, 9,99 €, est disponible autant dans les librairies réelles que celles en ligne.

 

 

LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 01
LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 03

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