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LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 07

Publié par le 18 décembre 2021

 

Tito Desforges est un type avec lequel je me sens des affinités. Tito Desforges est né le 31 décembre 1960. Comme moi. À Fournival, Oise intérieure. Moi aussi. Tito Desforges a beaucoup bourlingué. Moi c’est pareil. Tito Desforges est un putain d’écrivain. Ben ça aussi c’est comme moi !

S’il survient que certains êtres à la psyché malade se transforment en monstres de la société, que dire d’un homme devenu monstre de lui-même ?
Jonathan Jovic.

 

Patient : FORMAN, Nicholas
Docteur référent : Zimmers
Test 03. Mélarkaprotozolam 25 : inject 1 mmg
+ Oral : 5 x 0,3 mmg
16/01/2019

Peu dormi.
Rien à voir, pourtant, avec certaines nuits d’insomnie passées à gésir sur ce matelas à la housse de plastique gémissante au moindre mouvement, serré dans ce lit aux barreaux nickelés à peine assez grand pour moi, non rien à voir avec ces minutes longues chacune comme une éternité de souffrance à me retrouver seul si impitoyablement seul face à la confusion de mon esprit, mon inquiétude pour Louise et mon effroyable manque de sa présence, rien à voir avec l’effrayante solitude de ces heures passées dans le noir – pas de commande de lumière dans ma cellule, un assassin de masse de ma sorte pourrait, qui sait, transformer un interrupteur en arme de destruction massive.

Peu souffert mais pas dormi.
Non, c’est le contraire.
Peu soumis mais pas dorf…
Non.
Peu dormi mais pas souffert, voilà !

Me suis occupé à rédiger dans ma tête le texte d’aujourd’hui.
Fait du bien beaucoup de bien bien bien.

Le docteur Fletcher est indéniablement un bureaucrate sans la moindre once d’âme, un paltoquet imbu de son savoir, une crotte réglementaire aux cravates explosives, mais j’admets que sur ce coup il a eu raison : j’éprouve un vrai plaisir à cet exercice d’écriture, un homme doit reconnaître les choses comme elles sont, c’est ce que je pense.

Oui, docteur, écrire me fait du bien allez savoir peut-être que je vais devenir un vrai écrivain que je vendrais des best-sellers que j’irai jouer les gommeux intelligents à faire mouiller les ménagères au Mike Walsh Show même si quand j’ai demandé de nouveau qu’on me donne un vrai stylo à la place de ce crayon gras à la mine couleur de dégueulis de framboise qui m’oblige à tracer des lettres aussi grandes que celles d’un gamin à l’école élémentaire vous vous êtes contenté de regarder ailleurs derrière vos hublots de lunettes en marmonnant on verra on verra ce qui veut dire monsieur Mac Murphy depuis le temps que vous pourrissez dans vote cube de béton et de métal comme le meurtrier de braves citoyens de Grosvenore-Mine Queensland que vous êtes vous devriez savoir que lorsqu’on change quelque chose à votre sort c’est en vous privant de quelque chose jamais en vous donnant quelque chose alors votre crayon HB votre stylo à bille votre stylo pourquoi pas à plume pendant que vous y êtes vous pouvez vous asseoir dessus voir si jamais vous en éprouvez du plaisir.

Calme.
Inspirer. Expirer.
Concentration.
Mission du jour, soldat : raclairer contement tratementer cla…

raconter clairement ce qui s’est passé à Grosvenore-Mine après l’épisode du supermarché.
Inspirer. Expirer.

Le shérif, donc.
Jambes écartées, boots fermement campées au sol, tête penchée, l’œil au viseur, il tenait le canon du shotgun pointé droit sur mon front. Son attitude clamait son envie d’appuyer sur la détente au point que je pouvais en sentir la menace entre mes deux yeux, aussi ferme que s’il y avait pressé son pouce. Plusieurs autres types, parmi lesquels je reconnus un des employés de la mine, un barbu aperçu au restaurant, s’étaient avancés dans les travées, armés de carabines de chasse et de flingues. Dans ces bleds du bush, l’artillerie n’est jamais planquée très loin.
Le barbu mangeur de saucisses aux choux et Bibitt le pa-pa-cifiste aidèrent le crapaud toujours écroulé à mes pieds à se relever, ce qui donna l’essor à une vague d’odeur excrémentielle. Croyez-moi, docteur, il n’existe pas de puanteur plus abjecte que celle de la merde quand elle est mêlée à celle de la frousse.
On y va, ordonna le marshall. Tu marches devant. Tu trébuches, tu fais un petit écart, tu essaies de courir, tu fais quoi que ce soit qui me paraisse anormal et je t’abats, c’est compris ?
C’est très clair, soupirai-je.

Et ça l’était, clair. Il n’y avait plus nulle trace de brouillard dans mon champ visuel. Aucune confusion dans mon esprit. Des idées et des perceptions aussi nettes et claires qu’un ciel bleu de jeune printemps.
J’en enrageais alors que je traversais, suivi du shérif, la petite foule des citoyens de Grosvenore-Mine massés devant le supermarché : pourquoi était-ce maintenant que je retrouvais toute ma lucidité ? Alors même qu’elle ne pouvait plus guère m’être utile, réduit que j’étais à l’impuissance, braqué à la nuque par un fusil à pompe, promis au moindre geste de révolte à me faire lyncher.

Ils étaient une bonne trentaine à me regarder emmener. Un troupeau de ploucs mâles parsemé de quelques femelles. Les jeans, salopettes et bottes de travail avaient la majorité. Des casquettes à l’américaine et quelques feutres, le tout plutôt crasseux. Quelques-unes de ces combinaisons bleues qui semblaient être l’uniforme de la mine. Et puis des visages amers, portant les marques d’une vie difficile et monotone. Des rides. Des plis de bouches tirées vers le bas. Des yeux mornes, plissés dans la dure lumière du soleil.
La postière aux gros seins se tenait devant tout le monde, poings sur les hanches, me toisant avec une expression de mépris auquel se mêlait, me semblait-il, une vague excitation sexuelle. A croire que le spectacle d’un grand costaud vaincu, pieds nus, mené au bout d’une arme vers on ne savait quels sévices l’excitait. À croire.
Une vingtaine de mètres plus loin, un petit groupe s’affairait autour de la grosse femme que j’avais estourbie. Elle avait repris connaissance et se tenait assise sur le bitume, les jambons écartés. Du sang recouvrait une partie de son visage, moitié de masque cramoisi étincelant. De deux mains aux trajectoires maladroites, elle écartait celles de ceux qui se penchaient sur elle, refusant leur sollicitude. De sa bouche s’échappait un couinement bizarrement régulier, comme une plainte animale. En état de choc, supposai-je.
Je distinguai aussi le rouquin (Chess, c’est Chesswick mais tout le monde dit Chess d’ici à Mount Isa). Les avant-bras couverts de cambouis, les deux pouces glissés sous les bretelles de sa salopette, il me regardait, un vague sourire idiot aux lèvres, celui d’un type qui vient juste d’écraser son dernier joint d’herbe, hochant mécaniquement la tête comme un Oui-oui déglingué.

Au final, il sourdait de tout ce tableau une sensation déplaisante, composée à la fois de passivité et de malveillance.
Bande d’attardés, bouillai-je intérieurement. Qu’avez-vous fait à Louise ? Quel sort mûri dans votre imagination malade lui réservez-vous ?

Je me souviens que mon regard fut attiré, au-delà du restaurant de mon ami le crapaud, par le clocher de l’église en bardeaux immaculés, coiffé de son chapeau pointu de tuiles roses, étrangement pimpant et net dans ce décor dont chaque élément paraissait être recouvert d’une terne couche de poussière depuis l’éternité.
Se pouvait-il que ce fût là la source du mal, me demandais-je ?
Certains prédicateurs plus habiles que d’autres parvenaient à installer un véritable pouvoir sur des petites communautés isolées comme Grosvenore-Mine. Des gourous qui savaient comment transformer une population en véritable secte dévouée à leur maître, tous ses membres prêts à gober n’importe quelle insanité spirituelle ou à se livrer à n’importe quels actes insensés, comme des sacrifices.
Comme de se saisir des étrangers de passage.
Comme de s’emparer d’une petite fille trop jolie, trop provocatrice, trop insolente à leurs yeux. Comme de lui faire subir…
Subir…
Je ne voulais pas y penser.

Le bureau de police consistait en une simple casemate de briques sans étage que fermait une unique porte de métal gris tavelée de minium.
J’entendis un cliquetis au niveau de mon oreille et tournai la tête. Le marshal agitait vers moi un trousseau de clés qu’il tenait par l’une d’entre elles, plate et jaune.
Tu prends cette clé. Tu ouvres la porte. Tu fais un pas à l’intérieur. Tu t’arrêtes. Tu me rends les clés. Est-ce que je dois répéter ?
Pas la peine.
Je m’exécutai et me retrouvai dans une pièce minable où un climatiseur ronronnant entretenait une température de réfrigérateur. Au fond s’ouvrait un couloir où je distinguais le châssis de métal grillagé d’une porte de cellule. À ma droite, une unique fenêtre garnie de barreaux espacés. Devant moi, un bureau sur lequel traînaient des papiers et un colt 45 chromé. Aux murs, des avis de recherche et des affiches administratives. Derrière le bureau, un rack à fusils contenant un calibre 30 de chasse et deux vieux Springfields et, à côté, un appareil de radio à ondes courtes couvert de poussière avec, posé dessus, un antique micro en forme de phare de vélo planté en haut d’une tige.

Le shérif récupéra ses clés, tourna autour de moi comme un chasseur prudent autour d’un grizzly, shotgun braqué, et posa celui-ci sur le rack.
L’espace d’un instant, il fut désarmé. Tout mon être tressaillit et mes muscles se bandèrent d’eux-mêmes, mais l’homme pointait déjà sur moi le 45 qu’il avait saisi sur le bureau.
Je ne connaissais ni les états de service ni la réputation de ce pépère, mais ce que je pouvais dire, c’était qu’il s’y connaissait en maniement d’armes.
Il m’observa et hocha légèrement la tête, montrant qu’il avait compris mon réflexe.
On a deux façons de procéder, déclara-t-il. Un, la sage. Deux, l’expéditive.
Une barrette sur la poche de sa chemise kaki annonçait : « Chef Bromden ». Il était assez grand, un rien moins que moi, et costaud, un rien moins que moi. Ses cheveux gris fer étaient ras, une coupe qui désignait l’ancien soldat.
Tu te comportes en bon garçon. Tu me donnes ton identité. Tu vides tes poches. Tu te laisses conduire dans la cellule d’à côté. Tu attends bien gentiment que je remplisse un formulaire de demande d’appel téléphonique en deux exemplaires parce que c’est le règlement et parce que l’appareil que tu vois derrière moi a cessé de fonctionner en 1995. Et aussi parce qu’il n’y a pas de réseau pour les téléphones portables ni pour l’internet et que je trouve que c’est une foutue bénédiction…
Les traits de son visage étaient carrés, dénonçant l’homme dur, mais des poches sous les yeux et une certaine mollesse dans les joues indiquaient des rendez-vous trop fréquents avec des bouteilles de liquide fort.
Après ça, poursuivait-il, il faudra que j’aille à la poste prévenir Mount Isa parce qu’il n’y a que deux téléphones dans notre chère communauté, celui de la mine et celui de la poste, où cette nymphomane de miss Pilbow va me regarder l’entrecuisse pendant toute la conversation. Je vais revenir ici procéder à ton interrogatoire, interrogatoire que je devrai consigner dans un rapport et après ça encore, je devrais collecter les témoignages de Hap Arlich, de William Bibbit et de tous ceux qui t’ont vu agresser Mildred Ratched en plein milieu de Main street. Sans compter qu’il va me falloir recevoir la plainte de Mildred et qu’emmerdeuse comme elle est, il y en aura sûrement pour plus de cinq pages.

Tandis qu’il débitait son laïus, sa main gauche avait ouvert le tiroir de son bureau, en avait tiré une bouteille de Four Roses. Il en avait dévissé le bouchon à deux doigts sans qu’à aucun moment le 45 dans sa main droite ne dévie d’un millimètre du milieu de ma poitrine. Chef Bromden ne se contentait pas d’abuser sur les whiskies du soir. C’était le genre de pochetron si imbibé qu’il ne pouvait fonctionner qu’avec une dose exacte d’alcool dans les veines. Et qui, celle-ci atteinte, fonctionnait bougrement bien. Il déglutit.
Et après il faudra qu’on attende tous les deux ici que les collègues de Mount Isa se décident à venir te chercher, ce qui prendra deux ou trois jours et autant de nuits que je devrais passer dans le lit pliant qui se trouve dans l’armoire derrière toi. Et pour finir je t’informe que je déteste presque autant les paperasses que d’avoir à roupiller sur cette saleté de lit pliant.
Il me dévisagea, les sourcils levés, comme s’il attendait une réponse. Mais, comme je savais qu’il n’en attendait pas vraiment, je me tins coi, tout en me demandant combien de temps allait durer son petit numéro.
Ça, reprit-il, c’est la première méthode. La deuxième, c’est : tu fais ou même tu dis quelque chose qui me déplaît, tu bouges un poil de cul sans ma permission et je te descends. Et après ça j’écrirai un rapport d’environ quinze lignes que mon bon ami le surintendant Warren, à Mount Isa, classera aussi vite qu’il déchire ses tickets de paris perdants sur les courses de lévriers.
Tu ferais mieux de t’occuper de ma fille, rétorquai-je.
Le canon du flingue se redressa et se rapprocha de moi.
Trois erreurs en une phrase, grogna Bromden. Un : tu l’ouvres sans autorisation. Deux : tu te permets de me donner des conseils. Trois : tu me casses les couilles avec ta fille.
Je ne cillai pas.
Ton boulot, ce serait de la retrouver si tu n’étais pas complice des saloperies qui se passent ici !

Il y eut un silence immobile de quelques secondes, puis le canon du 45 s’éloigna un peu, alors que le shérif se laissait aller en arrière dans son fauteuil. Il s’enfila une rasade avec la même habileté que la première fois, rota légèrement et m’examina de ses petits yeux gris.
Militaire, hein ?
J’acquiesçai.
5ème choc.
Il hocha le menton.
Des durs. Vietnam ?
Cinq ans, trois mois et dix-sept jours.
Hmm. J’y étais aussi. 3ème génie, à Tanh Son Nhut.
L’aéroport de Saïgon, où le boulot consistait surtout à surveiller des hangars. De quoi se la passer peinard avant de rentrer au pays se vanter de ses exploits et d’impressionner la population d’un bled de ploucs pour, disons, s’en faire élire marshal. Cependant, la solidarité entre anciens combattants a quand même du bon et, après que j’eus brièvement hoché la tête avec la moue appréciative de circonstances, l’ambiance se détendit un peu entre nous.
Écoute, soupira-t-il, tu penses qu’il y a des saloperies à Grosvenore-Mine… C’est ton droit.
Le canon du colt se mit à danser un peu, au rythme des propos de son propriétaire. Pas assez, cependant, pour s’éloigner vraiment de ma direction. Pas assez pour me permettre de tenter une attaque.
Tout ce que je sais, moi, continuait Bromden, c’est que tu t’es enfui en courant de chez Hap pour disp-p-disparaître on ne sait pas où, en lui laissant deux repas complets sur les bras, ce qui est bon pour ta santé digestive, tu noteras, mais constitue tout de même un délit.
Il rejoua le coup de la rasade virtuose, clapa de la langue.
Et qu’ensuite tu es revenu pour casser la gueule à trois de mes estimés concitoyens, comp-p-p-promettant une sécurité dont il se trouve que j’ai la charge. Alors on va reprendre mon petit p-programme p-point par point. Vide tes poches…

Je me retrouvai dans la cellule, un carré d’à peine deux pas de côté, au mur du fond percé d’une mince fente garnie de barreaux, meublée en tout et pour tout d’un bat-flanc de planches et d’un seau de zinc crado en guise de tinette. Des traces de flaques sombres mal brossées maculaient le sol de ciment et il régnait une odeur distincte de vomi. Probable que l’endroit servait le plus souvent le samedi soir à abriter ceux qui s’étaient trop attardés au comptoir de ce brave Hap le crapaud.
Appuyé à la porte, les doigts glissés à travers les losanges du grillage, j’observais le shérif qui, étant retourné s’asseoir après m’avoir bouclé, observait mes affaires jetées en vrac sur le devant de son bureau : passeport, clés, stylos, téléphone portable inutile en ces lieux, portefeuille, cigarettes Camel, briquet… Plus le contrat de location de la Nissan dont le papier jaune-vert s’était mis à luire de façon étrange.
À irradier.
On aurait dit que le reste de la pièce s’était légèrement estompé, devenu grisâtre, comme un décor de vieille série télévisée en noir et blanc, et que seul demeurait en couleurs, dans tous ses détails, ce papelard plié en quatre, froissé, corné et bombé après avoir séjourné dans ma poche revolver.
Je me souvenais de la petite dame asiatique à l’air revêche, dans son uniforme rouge d’hôtesse, à l’agence de location. Je revoyais la façon dont elle avait actionné plusieurs fois en vain son agrafeuse vide sur le coin du contrat. Son expression agacée alors qu’elle cherchait des recharges dans le casier sous le comptoir, devant elle. Et l’air dont elle avait levé les yeux au ciel quand elle ne les avait pas trouvées…

Bientôt, comme le spectacle du flic extrayant de ses gros doigts de mon portefeuille pour mieux les examiner les photos de Louise et de moi avec Sokkha…

Sokkha.
Bien sûr.
Ma femme s’appelait Sokkha. Comment ai-je pu oublier, moi qui lui ai si souvent répété que je le trouvais le plus joli prénom du monde ?
Sokkha.
Ne manque plus que je me souvienne comment elle est morte et…
Passons.

Je reprends.
Comme le spectacle de ce gros porc en train de reluquer mes photos personnelles m’écœurait, je quittai mon poste et allai m’affaler sur le bat-flanc.
L’odeur de vomi y était encore plus prononcée que dans le reste de la cellule. Le mur d’en face était décoré des habituels graffitis qu’on trouve dans ces endroits. Des obscénités. Des initiales. Des dates. Gravé au canif dans le plâtre sale s’étirait en lettres irrégulières le mot « remember ».
Souviens-toi.
L’ironie de la chose m’apparaît aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes. Sur le moment, je n’y prêtai que peu d’attention.
Patience, me répétai-je intérieurement. Juste un tout petit peu de patience…
J’étais envahi d’un sentiment désagréable fait de cette colère qui m’habitait depuis la disparition de Louise et d’une sorte de mépris de moi-même de me retrouver là, encagé, bouclé dans un trou à dégueulis, comme une bête répugnante, un fou à l’isolement…
Patience, m’exhortai-je, patience…
Et je revoyais l’air d’exaspération de la brunette de l’agence de location de voitures tandis qu’elle actionnait son agrafeuse vide au coin des papiers jaunes de mon contrat…

Un raclement de pieds de chaise. Le grognement d’un type trop lourd qui se lève le cul. Le claquement creux de talons de bottes qui s’approchent.
Le shérif apparut de l’autre côté de la grille, tenant dans une main mon passeport qu’il tapotait doucement sur le bout des doigts de l’autre main. Il me lança :
Randall Mac Murphy, hein ?
En chair et en os.
Hmm… C’est le même nom que ce type qui se fait enfermer avec des zinzins dans le film, là…
Vol Au-Dessus D’un Nid De Coucou.
C’est ça. C’est Jack Nicholson qui joue le mec en question.
Ouais.
C’est marrant, tu lui ressembles un peu. En p-p-plus grand et en plus costaud.
On me le dit souvent.
C’est qu-quelque chose dans le regard. Tu as les mêmes yeux de cinglé, sans vouloir te vexer…
Un ricanement m’échappa, qui résonna comme un aboiement de chacal dans le cube de ciment.
Écoute, Bromden, tu m’empêches de secourir ma fille, tu m’as braqué, tu m’as fait défiler devant tes péquenots comme une bête curieuse et tu m’as enfermé dans ce trou puant. Alors, pour ce qui est de froisser ma susceptibilité, crois-moi, tu as depuis longtemps dépassé ta dose. Un peu plus ou un peu moins…
Il ricana à son tour. Une sorte de gloussement dérapant vers l’aigu qui me fit comprendre, en plus d’un certain balancement d’avant en arrière qui l’agitait sur ses talons de bottes, que mon geôlier commençait à avoir dépassé sa dose en rasades de bourbon sec.

Il m’observait en souriant, tout en se livrant à son numéro de tangage. Je n’appréciais pas ce sourire. Il n’avait rien d’amical. Au contraire, il y traînait une expression ironique, un peu moqueuse, un rien cruelle.
Était-ce une autre manifestation de son ivresse naissante ? On aurait dit qu’une autre personne que celle qui m’avait interrogé quelque temps plus tôt se tenait devant moi. Comme si un être différent, sarcastique et méchant, avait remplacé ce gros balourd de chef Bromden. Ça me faisait penser à la manière dont des êtres maléfiques prennent possession des humains dans certains films fantastiques pour les piéger, les tuer, les dévorer ou bien, d’une manière générale, la leur mettre bien profond.
Et, dis-moi, demanda-t-il d’une voix un peu pâteuse, ça lui ferait quel âge, à ta gosse ?
Treize ans.
Hmm…
Il feuilleta mon passeport, s’attarda un instant sur la photo.
T’es allé au Vietnam, hein ?
Je te l’ai déjà dit.
Hmm… T’es un peu vieux pour avoir une fille de cet âge, non ?
Une envie me prit de bondir sur mes pieds et de me jeter sur la grille en lui hurlant à la face les injures les plus salées de mon répertoire, mais la petite voix en moi continuait de me souffler « patience, patience… » et l’image du contrat de location jaune-vert flottait toujours devant mes yeux, alors je me contentai de hausser les épaules.
J’étais précoce pour le combat et en retard pour l’amour, voilà tout !
Il s’en étrangla.
P-p-p-précoce pour… Ah ah !… Y a pas à dire, tu es un marrant, toi. T’es un marrant et t’es une grande gueule.
Il voulut glisser mon passeport dans sa poche de chemise, la manqua, tâtonna et dût écarter l’ouverture du pouce de son autre main pour y parvenir, tout en répétant une bonne demi douzaine de fois la même chose :
Un marrant et une grande gueule… Un marrant et…
Puis il reprit son sérieux.
Bien. Je vais aller téléphoner à Mount Isa et glisser un petit mot de réconfort à cette enqu-enquiquineuse de mère Ratched, vu qu’elle est comme qui dirait une p-personne d’influence dans notre petite communauté et que j’ai intérêt à être dans ses p-petits papiers. Pendant ce temps tu te tiens tranquille. Tu restes bien sage comme tu es. Tu…
Comme la dernière chose dont j’avais envie à ce moment, c’était de me taper un nouveau sermon du shérif Bromden, surtout engagé sur les chemins tortueux de l’ivresse, je coupai court.
Okay, chef, j’ai pigé.
Il me regarda encore un moment en silence, la chique coupée, clapota des lèvres, voulut dire quelque chose, ne trouva rien et tourna les talons.

Quelques secondes plus tard, j’entendis la porte du bureau se refermer.
Alors je me levai, rigolai un bon coup et me préparai à l’action.

 

(À suivre)

La Machine À Brouillard, par Tito Desforges, éditions Taurnada, 213 pages en version papier, 9,99 €, est disponible autant dans les librairies réelles que celles en ligne.

 

 

LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 06
LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 08

One Response to LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 07

  1. Julot

    Moi aussi troisième injection ce jour les vieux gars et encore sans effet co-latéral…
    Allez on va fêter ça, un coup d’rouge la patronne ou j’tue l’chien !

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