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LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 09

Publié par le 1 janvier 2022

 

Tito Desforges est un type avec lequel je me sens des affinités. Tito Desforges est né le 31 décembre 1960. Comme moi. À Fournival, Oise intérieure. Moi aussi. Tito Desforges a beaucoup bourlingué. Moi c’est pareil. Tito Desforges est un putain d’écrivain. Ben ça aussi c’est comme moi !

31 décembre ? Ma parole, c’était hier !
Bon anniversaire, cher Tito. Et bonne année à tous.

 

S’il survient que certains êtres à la psyché malade se transforment en monstres de la société, que dire d’un homme devenu le monstre de lui-même ?
Jonathan Jovic.

 

Une double sensation m’extirpa du néant. La première, olfactive : la puanteur d’une pizza pourrie. L’autre auditive : les accents traînants de péquenaud du shérif Bromden qui affirmait :
– … p-p-point besoin de vous en faire, quand je vous dis que-que-que la situation est en mains…

Je soulevai la tête, arrachant ma joue gauche à une matière un peu collante.
– … elle est en mains et b-bien en mains, p-pas à revenir dessus…
La matière en question, c’était de la vomissure séchée à base de tomates – bel et bien de la pizza, selon toute probabilité. Quant à Bromden, il s’adressait à un groupe de personnes dont j’entendais les voix sans comprendre les paroles.
Selon toute évidence, il se tenait debout sur son seuil, dans l’encadrement de la porte ouverte qui laissait entrer dans le bureau une large bande de lumière.

Un éclair me suffit pour comprendre ces deux éléments, plus un troisième : j’étais resté dans le coaltar trop longtemps. Bromden avait eu le temps de passer son coup de fil et de s’enquérir du sort de la grosse femme (comment s’appelait-elle, déjà ? Et surtout qu’est-ce que j’en avais à foutre !). Il était de retour, retenu devant la porte par une bande de villageois inquiets. Et pourquoi pas ? Trois agressions violentes en une heure, ça signifiait que Grosvenore-Mine était attaqué, non ?
– Bla blou bla bladabla ? faisait-on à la porte, sur un ton interrogatif.
– Adélaïde, répondait le shérif. En tous cas, c’est là qu-qu-qu’il a loué sa voiture. G-g-g-grand luxe, s’il vous p-plaît…

Je me redressai sur les genoux.
Quelque part dans un recoin de ma conscience, cette partie réflexe où des décennies d’entraînement me faisaient analyser les situations, le bilan de mon état s’imposait à moi.
La chemise ouverte, boutons arrachés, maculée de tâches de sang.
Le pantalon pas beaucoup mieux.
Pieds nus écorchés, brûlés et crasseux.
Des hématomes le long des deux bras, merci à la batte de Hap le cuistot. Une blessure au coin de l’œil droit, gonflée et battante de sang douloureux, re-merci, Crapaud !
Et désormais une odeur immonde de tomates et d’anchois régurgités qui m’emplissait les narines et ne se dissipait pas.

Bienvenue à Grosvenore-Mine, ses joies, ses pochetrons et ses enleveurs d’enfants !

De la serrure dépassait le tortillon de fil de fer vert, le trombone déplié, qui brillait comme un ver luisant. Je le saisis entre le pouce et l’index, me collai l’œil à la serrure et me remis à l’ouvrage.
– Bla bli bla bla bla bla ?
– Écoutez, les gars, y a des p-procédures et que j’sois damné si je n’vais p-p-point les suivre. Pour l’instant, l’gars reste là ouk-ouk-où qu’il est bien au chaud…
On aurait dit que Bromden avait profité de sa sortie pour s’enfiler encore quelques bourbons en compagnie de ses administrés. Il avait quitté le bureau un peu allumé. À présent, il avait la voix chevrotante d’un homme bien engagé sur le sentier de la bonne cuite de mi-journée. De celles qui vous conduisent tout droit à la sieste bien pâteuse d’après-midi.
– Tant mieux, pensai-je. Soûle-toi comme un cochon. Ferme ta porte et écroule-toi à ton bureau, ça me fera un souci de moins !

À l’intérieur de l’étroite grotte que formait la serrure, les parois et mécanisme étaient tapissés d’une poussière qui paraissait au moins centenaire. Coup de chance (car j’avais du bol, moi ? Ah-ah !), le shérif avait négligé de donner un tour de clé – soit qu’il fût trop accoutumé aux ivrognes incapables de même songer à s’évader ; soit que la serrure trop vieille, mal entretenue, fût devenue dure à actionner. Pour ouvrir la grille, il me suffisait de pousser le butoir, dont j’apercevais la corne empoussiérée, alors le pêne se rétracterait, pressé par le ressort libéré.
Je tâtai le butoir du bout de mon trombone. Il résista. C’était la deuxième hypothèse qui était bonne : il y avait longtemps que ce flemmard de shérif aurait dû gratifier cette pauvre serrure de la giclée d’huile à laquelle elle avait droit.

Je poussai plus fort. La pièce résista.
Encore plus fort. Le trombone glissa.
Je le retirai du trou, en pliai l’extrémité à angle droit, le ré-enfonçai et poussai. Le trombone plia. Pas assez solide. Trop fin. Jurant entre mes dents, je le retirai de nouveau.
– Maintenant, j’ai un p-paquet de p-p-paperasses à remplir alors j’vais m’y mettre, les gars. Mais j’vous tiens au courant, p-p-parole !
Bromden ferma sa porte. J’entendis les talons de ses bottes sur le sol tandis qu’il traversait la pièce.
– Je suis de retououourrrr ! lança-t-il à la cantonade, du ton d’un mari qui revient des commissions, annonce qu’il fit suivre d’un rire éraillé. Ça-ça-ça va-t’y, là d’dans ?

Je pliai le tortillon de fer en deux, de façon à en doubler la résistance. À nouveau, j’en pliai une extrémité. Ça me faisait un outil un peu trop court mais bien plus fort que précédemment. En le ré-enfonçant dans la serrure, je jetai un regard de contrôle en direction du bureau. Double erreur : un, je ne vis pas le shérif, qui restait hors de vue ; deux : je loupai l’orifice de la serrure.
Le trombone s’échappa de mes doigts que la sueur rendait glissants.
Il glissa le long de la grille.
D’un geste réflexe, je cherchai à le plaquer au grillage. Cette saleté en profita pour s’échapper par un des losanges et tomber au sol.
De l’autre côté de la porte.

– Hein, M-mmm-mac Murphy ? Tu dors ? T’as p-perdu ta langue de cin-cinglé ?
La silhouette du shérif passa dans mon champ de vision puis disparut aussitôt en direction du bureau. J’entendis le faible grincement du bouchon de la bouteille qu’il dévissait, puis, un peu après, un râle satisfait.

Le bout de ferraille reposait sur le sol à environ trois centimètres du bas de la porte. J’enfonçai mon index à travers la grille, tâchai de l’atteindre, mais mon doigt était trop court. De quelques millimètres seulement, mais trop court, trop court, bien trop court.
– Mac Murphy-hi-hi-HI-HI-hi-hi… chantonnait l’autre soûlard.
J’entendis le claquement de la bouteille reposée brutalement sur le bureau, puis celui des talons de bottes qui venaient dans ma direction.

Je fourrai mon majeur dans le trou de la grille et poussai.
Les jointures de mon index et de mon annulaire s’écartèrent, lançant une flèche de douleur qui monta tout au long de mon avant-bras jusqu’au coude.
Je poussai.
La peau se déchira. Du sang apparut. Il me semblait entendre les os grincer en s’écartant.
– Les collègues de Mount Isa sont p-p-prévenus…
L’extrémité de mon majeur touchait presque le trombone.
Presque.
Je poussai.
Je serrai les dents sur le gémissement qui montait de ma gorge et je poussai.
– Ils viendront te ch-chercher demain ou ap-p-p-près demain, continuait le marshal en s’approchant. Qu’est-ce que t-t-t’en dis, Mac Murphy ? Ça nous laisse le temps de nous amuser t-t-t-ous les deux ! Mais qu’est-ce que tu f…

Il s’immobilisa un instant à l’entrée du corridor. Je ne perdis pas de temps à l’observer, tout entier consacré à faire parcourir à mon bout de doigt l’infini des quelques microns qui le séparaient du trombone. Du coin de l’œil, je le devinai plutôt que ne le vis qui faisait volte face et se précipitait vers son bureau en jurant :
– Damné p-putain de dingo !

Je savais ce qu’il courrait chercher : son colt 45.

Il s’était amené la bouche en cœur et le pas vacillant, égayé par la gnôle, pensant me trouver effondré sur le bat-flanc ou bien collé à la grille, les doigts pendus aux losanges et l’air triste comme un singe prisonnier d’une cage. Il m’avait trouvé à fourbir il ne savait quoi et il fallait lui reconnaître ce bon réflexe d’homme d’action : se munir de quoi parer à toute éventualité.
– Tu vas v-voir, cinglé de mes deux !…

Mon ongle s’était posé sur le tortillon de métal.
Repliant le majeur, ce qui força un peu plus sur les plaies jumelles de mes jointures et envoya des jets de lave hurlante jusqu’à mon épaule, je parvins à l’amener contre le bas de la porte.
Je le soulevai.
Le collai au cadre de la porte.
Le fit glisser. L’amenait au bord du châssis. Le tirai à l’intérieur.
Enfin, il fut dans mon poing.

Bromden réapparut à la porte, vociférant, les jarrets à demi fléchis, les deux mains tendues devant lui, braquant la gueule noire du 45 dans ma direction.
J’enfonçai le tortillon dans la serrure. Sentis le butoir arrêter sa course.
– Redresse-toi et lève les mains ! Lève tes p-p-putains de mains !

Je poussai.

Le shérif fit deux pas en avant et se planta devant moi, me dominant de toute sa masse. Il fit pénétrer le canon du colt à travers la grille.
Le butoir céda. Le pêne se rabattit en arrière avec un claquement.
La grille s’ouvrit.
– Re-re-redresse-toi !
J’obéis. Je me relevai à demi et me propulsai de tout mon poids sur la porte. Surpris, Bromden la prit en pleine poire.
– Arf !

Il tira. Le son de la détonation fut comme un coup de marteau dans mon oreille. La flamme jaillie du canon me brûla la joue. La balle alla se perdre quelque part derrière, dans la cloison.

Je poussai encore, rabattit la grille sur le marshal, coincé entre le métal et le mur. Je la tirai un peu en arrière et la rabattit.
Une fois. Deux. Trois.
Blang !
Blang !
BLANG !

Le troisième coup de grille le laissa étourdi. Je tirai la porte. Elle tourna sur ses gonds et se referma sur la cellule vide avec un clic. Bromden me contemplait, hébété, l’arcade droite ouverte pissant le sang sur son œil, sa bouche clapotante.
– Mais… mais… mais…
Je lui balançai un coup de genou dans les testicules qui le plia en deux, doublai d’un second coup de genou dans sa figure.
Il s’écroula au sol, sur le côté. Je tâchai de lui arracher le 45 avec ma main droite, mais elle était inerte et sans force, déchirée aux jointures, gantée de sang. Je me servis de ma main gauche, la refermai sur le flingue, l’arrachai d’une torsion, le braquai sur sa tempe et tirai.

Le crâne du shérif Bromden éclata, repeignant le ciment du sol d’une gerbe de sang et de cervelle.

Je titubai jusqu’au bureau, me plantai au centre, immobile, reprenant mon souffle.
Autour de moi, au-delà des murs, un grand silence s’était abattu.
Une immobilité.
Je ne pouvais la voir, mais je la sentais de tout mon instinct, de toutes les fibres de mon être.
Au-delà de la fenêtre, dans la portion de rue qui s’offrait à mon regard, j’aperçus une silhouette courbée en deux qui courrait et qui disparut aussitôt du cadre.
Mes oreilles étaient emplies d’un sifflement continu après le tonnerre des deux détonations mais je pouvais quand même percevoir ce silence.

Cette retenue.
Cet état d’alerte de toute la ville.
Ce temps suspendu.
Cette nappe d’inquiétude plane comme la surface d’un étang qui pourtant, je le savais, je le sentais, tout mon être me le criait, commençait à bouillonner en dessous d’une rage indescriptible.

On nous attaque, proclamait ce silence.
On s’attaque à notre secret !
Notre foutu sale chchsssecret !

Oui, le village avait entendu les coups de feu. Il se préparait à ce qui allait suivre.
À Grosvenore-Mine, la guerre était déclarée.

Et j’aime autant vous dire, docteur : je trouvais que c’était tant mieux !

 

Patient : FORMAN, Nicholas
Docteur référent : Zimmers
Med : IDEM
17/01/2019

Cette fois, je n’ai pas dormi.
Ce truc d’écriture, c’est de la fièvre.
Les phrases tournaient en sarabande à l’intérieur de ma tête comme des sortilèges des formules douées de vie, des sortes d’êtres qui voulaient sortir et s’assembler.

Le stylo-feutre c’est bien.

Cette nuit, j’ai essayé d’écrire dans le noir mais c’était impossible alors j’ai renoncé froissé et jeté la feuille de papier froissée, jetée, d’un geste de rage car j’étais en rage la sarabande des phrases tournait au point de me faire souffrir car je n’avais rien je ne pouvais rien faire pour les écrire ça ne marchait pas.

Stylo-feutre encre noire. Bien. Lettres plus petites. Plus normales. Finie cette l’impression d’être un cancre à l’école.

Respirer.
Aspirer. Expirer.
Contenir cette…
Cette hâte.
Cette URGENCE.

J’attends que l’injection de Mélarkaprotozolam fasse effet apaise la fièvre canalise la rage d’écrire discipline la confusion.
Régule l’urgence.

Pas de cravate ce matin pour le docteur Fletcher il portait un pull à col roulé bleu turquoise presque phosphorescent qui lui allait comme un chapeau melon à un clébard et j’ai failli lui rire au nez mais on ne se gausse pas des docteurs, non non non non.

Il a dit :
– Tenez, monsieur Forman, j’ai obtenu l’autorisation pour vous, je pense que ça va vous faire plaisir…
Il me tendait un stylo-feutre en remplacement du crayon gras rose qui me forçait à une écriture d’enfant. Oui, docteur, je suis content.
– Naturellement, on vous le reprendra le soir.
– Naturellement…


(À suivre)

 

La Machine À Brouillard, par Tito Desforges, éditions Taurnada, 213 pages en version papier, 9,99 €, est disponible autant dans les librairies réelles que celles en ligne.

 

LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 08
LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 10

One Response to LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 09

  1. Yo

    Thierry sort un peu prendre l air,analyse,traîne,promène toi,aere toi,prend des notes laisse tes yeux analyser,et ton crayon noter.
    Et de tout ça sort nous peut être pas le chef d œuvre mais que quelque chose de plausible.
    La Thierry c est de pire en pire.
    Bon courage..
    Vive l aventure mecton

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