browser icon
You are using an insecure version of your web browser. Please update your browser!
Using an outdated browser makes your computer unsafe. For a safer, faster, more enjoyable user experience, please update your browser today or try a newer browser.

LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 06

Publié par le 11 décembre 2021

 

Tito Desforges est un type avec lequel je me sens des affinités. Tito Desforges est né le 31 décembre 1960. Comme moi. À Fournival, Oise intérieure. Moi aussi. Tito Desforges a beaucoup bourlingué. Moi c’est pareil. Tito Desforges est un putain d’écrivain. Ben ça aussi c’est comme moi !

S’il survient que certains êtres à la psyché malade se transforment en monstres de la société, que dire d’un homme devenu monstre de lui-même ?
Jonathan Jovic.

 

Les gens qui regardaient les asperges, une femme et un couple, accueillirent cette apparition d’une même expression ahurie, bouche en o, qui aurait pu être comique si c’était dans un film dans un rêve mais c’était la réalité, c’était vrai c’était vrai c’était vrai et c’était affreux.

C’était Louise.
Ma fille.

L’avant de son tee shirt rose était déchiré, de haut jusqu’en bas. Des hématomes marquaient ses bras et son torse mais son beau visage était intact, ses cheveux luisants comme si elle venait de les brosser. Elle titubait comme un faon blessé, tendait ses minces bras tavelés de violet vers moi.
Papa, au secours, Papa !
Des mains surgirent de l’intérieur de la boutique et tentèrent de l’attraper, mais elle se tortilla comme une diablesse et leur échappa.
Papa !
Cette fois, son cri fut si aigu qu’il sembla percer le ciel.
Hap le crapaud arriva à sa hauteur. Sans ralentir sa foulée, il se saisit de ma fille, la jeta en travers de son épaule et s’engouffra dans le supermarché.
Louise !

J’allule la gélave j’avale la gélule un peu d’eau voilà c’est dur c’est dur mais j’irai au bout j’irai au bout

le broutard touille le brouillard tourne autour de moi mais non j’irai au bout

je me souviens que le bitume brûlait mes pieds nus que

ma bouche avait le goût du métal et du sang que

les gens étaient figés comme des figurines et que je criais Louise ! Louise ! Louise ! je courais je hurlais.

Soudain, j’eus devant moi la femme obèse qui m’avait déjà parlé la veille au restaurant. Elle m’avait dit qu’elle était infirmière.
Infirmière, je me souvenais.

Elle se tenait devant moi, les deux bras écartés comme pour m’arrêter, avec son gros bide qui dépassait blanc entre son pantalon de jogging et son chemisier à grosses marguerites jaunes. Derrière elle, il y avait le vieillard à cheveux blancs avec son air fatigué, sans doute son mari.
Monsieur, criait-elle. Il faut vous calmer monsieur il faut me parler…

À mon esprit s’imposa l’image du vieil Aborigène rencontré (rêvé ?) plus tôt ce matin. Devant mes yeux les vivantes perles noires des siens. Dans mes oreilles sa voix ouatée par le brouillard qui nous enfermait l’un avec l’autre :
Les Blancs d’Grosvenore-Mine sont ensembles, ils ont des secrets, des chchsecrets et ils se tiennent tous la main.
Et je pouvais le sentir, n’est-ce pas ?
Sous l’asphalte bouillante, des sortes de canaux, comme des nerfs, comme les fils d’une toile d’araignée, des câbles qui reliaient toutes ces figurines les unes aux autres, visages multiples d’une seule et même entité.
Tous complices de la même ignominie.

L’infirmière continuait :
Il faut poser vos armes monsieur il faut me parler il faut me p… wooooooffff…
Woooff, fit-elle, parce que je lui avais enfoncé l’extrémité de la batte de base ball juste au milieu de son ventre blanc. Woooff, elle fit et puis après Arffff, en se pliant en deux.
J’abattis mon bout de manche à balai sur la nuque qui s’offrait. Elle tomba comme une masse, comme une vache à l’abattoir assommée par un coup de marlin. Je fis voltiger le manche à balai, le rattrapai dans mon poing serré, comme un poignard et le levai pour l’abattre au milieu du front du vieux petit mari, mais celui-ci s’était laissé tomber à terre, sur le côté, les deux mains sur la tête, les genoux relevés, pressés contre son ventre et il gémissait :
C’est pas possible ! Maria, tu as mal ? Réveille-toi, Maria…
Alors je le laissais à ses couinements et me redressai.

Devant le supermarché, la femme seule s’était abattue, évanouie, renversant des cageots d’asperges qui s’étaient répandus autour d’elle comme un vaste soleil de poissons livides. Le couple était toujours immobile, avec des bouches ébahies, rondes, en forme de grottes obscures.
Du coin de l’œil, je vis que la postière était rentré dans sa cabane en bois et que sa cigarette gisait sur le terre-plein de ciment devant la porte, pas écrasée, laissant filer un cordon de fumée bleutée.
Quelque part au fond de mon esprit, des rouages inconscients, formés au combat et à l’observation, m’informèrent qu’elle s’était précipitée à l’intérieur pour téléphoner.
Donner l’alerte.
Sonner l’alarme.
Il me fallait me dépêcher.
Je repris ma course vers le supermarché.

L’air glacial de l’intérieur de la boutique m’enveloppa tel un linceul, me faisant prendre conscience des flots de sueur qui baignaient mon corps. Le carrelage froid comme un marbre planta un million d’aiguilles dans les plantes de mes pieds brûlées par l’asphalte de Main street.
De derrière un court tapis roulant flanqué d’une caisse enregistreuses, un petit homme fluet braquait sur moi à deux mains tremblantes un 38 à canon court.
Lâche ça, tapette, m’entendis-je ordonner alors que je m’avançais et que claquaient sur les dalles, rendant un son étrangement cristallin, la batte de baseball et le manche à balai que je venais de jeter.
Le gars était un trentenaire plutôt petit, mince, osseux, dont les cheveux bruns coupés courts se dégarnissaient déjà. Des lunettes à la fine monture d’acier. Deux petits brins de moustaches bien taillés. Des bras maigres et blancs qui tentaient sans y parvenir de maintenir le flingue dans la direction de ma tronche. « William Bibitt, Manager », proclamait le badge rectangulaire épinglé à la poche de poitrine de sa chemisette blanche à manches courtes.
Je je je je vous pré pré pré viens, balbutiait-il.
Tu tu tu tu, ricanai-je.
Je lui arrachai le 38 des mains d’une seule torsion, le fit tournoyer autour de mon index, lui plantai le canon au milieu du front et appuyai sur la détente.
Le chien claqua sur rien.
Clac !
Un bref regard au barillet m’indiqua qu’il était vide.
Pas pas pas pas chargé, glapissait le type. Je suis pa pa pa pacifiste…
Pa pa pa pas moi, me gaussai-je.
Je refis tourner le flingue, crosse en l’air, tendis le bras pour prendre mon élan, assenai un revers de toute mon envergure qui aurait tué William Bibitt, manager, si celui-ci n’avait pas reculé le torse d’un geste réflexe. Destiné à sa tempe, le coup l’atteignit au nez, faisant exploser sa narine. Il porta les deux mains à sa face et s’écroula comme un pantin dont on aurait coupé tous les fils.

Je jetai l’arme inutile au travers du magasin, sautai à pieds joints sur le
tapis de caoutchouc noir, empoignai la caisse enregistreuse à deux mains, l’arrachant à son câble d’alimentation, et la soulevai au-dessus de ma tête, si haut que j’en défonçai une des plaques du faux plafond. Le tiroir-caisse s’ouvrit dans un claquement, vomissant une pluie de pièces et de billets.
Je sentais que je hurlais plutôt que je ne m’entendais. Sur mon menton coulaient deux ruisseaux de liquide tiède que j’identifiai confusément comme ma propre salive.

William Bibitt, manager, reposait à terre, replié en position fœtale, les deux mains toujours plaquées contre son visage. Il gémissait :
Je ne crains aucun mal… Le Seigneur est mon berger…
Du coin de l’œil, je distinguai une bande floue qui courait le long du rayon des produits d’entretien. Les couleurs des flacons et des paquets de lessive se mélangeaient, se brouillaient, s’entortillaient entre elles comme des vers. Un autre ruisseau brumeux s’insinuait en travers des paquets de pain, recouvrant les emballages plastiques d’une sorte de couche de givre.
Je m’immobilisai, la lourde caisse brandie au-dessus de ma tête.
Car Tu es avec moi… Ta houlette et Ton bâton me rassurent dans la vallée de l’ombre… psalmodiait Bibitt à mes pieds.

Il priait, l’olibrius !
Pourquoi donc priait-il ?

Une bande coton blanc bleuté lourde et implacable comme une houle progressait entre les travées les plus proches de moi, avalant les boîtes de soupe et de nouilles cuisinées, recouvrant les panneaux réclames. AVEC des morceaux de VRAIE viande !
Qu’est-ce que je faisais ici, juché sur un tapis roulant, portant une caisse de plastique beige à bout de bras comme un haltérophile à l’exercice de l’épaulé-jeté ?
En bas de moi, très loin, la silhouette recroquevillée du patron du magasin disparaissait derrière des volutes de brume grisâtre, des sortes de fumerolles de marécage dont montait sa voix chevrotante :
Le Seigneur est mon berger…
Je baissai les bras, reposai la caisse sur le tapis puis en sautai. Je me tins un moment appuyé des deux mains au rebord d’inox, tête penchée, refusant de voir la brume qui coulait vers moi depuis les rayons, un pied repoussant machinalement des pièces de monnaie éparses sur le carrelage (nu, le pied, pourquoi ?).
Voyons, marmonnais-je, voyons voyons voyons…
J’étais entré ici pour une raison.
Laquelle ?

Je tâtais mes poches de chemise (ouverte, boutons arrachés, maculée de sang, passons…) et de pantalon. Mon paquet de Camel était plein. J’avais un briquet. Ce n’était donc pas l’envie de tabac qui m’avait fait entrer dans ce magasin. Je n’avais pas faim non plus, alors ?…
Soif ?
Mais si j’avais eu soif, j’aurais bu avant. J’étais dans un bar, je crois. Il y avait des rangées de frigos aux portes vitrées. Même que quelqu’un, pour une raison ou pour une autre, s’amusait à les faire exploser en mille morceaux avec un marteau…
Non. Un balai.
Un balai ?

Peu importait.

Ce qui comptait vraiment, c’était qu’une raison impérative m’avait conduit là où je me trouvais et que je savais, j’étais sûr, certain qu’il était impératif que je m’en souvienne et sûr certain impératif que c’était maintenant maintenant maintenant qu’il faillait que je m’en souvienne.
Car je ne crains aucun mal dans la vallée de l’ombre de la mort, priait toujours le type affalé derrière sa caisse.
Oh, la ferme, lui lançai-je, je suis en train d’essayer de penser, ici !
Ce furent des mouvements à l’extérieur, au-delà de la vitrine, laquelle se recouvrait d’un voile de brouillard fin comme une buée, qui remirent tout en place. La femme qui s’était évanouie parmi les asperges se relevait. Le couple d’à côté l’aidait à se remettre sur pied. L’homme, coiffé d’un chapeau de feutre de rancher, la maintenait par une aisselle. Sa femme, l’évanouie et lui regardèrent à l’intérieur du magasin et arborèrent avec un ensemble parfait une expression à la fois horrifiée et stupide, comme un trio de poissons d’aquarium. L’homme au chapeau cria quelque chose que je n’entendis pas et tous les trois se précipitèrent sur la droite avant de disparaître de ma vue.

La femme évanouie…

Je me souvenais, maintenant ! Hap le patron du restaurant. Mes pieds nus. La bagarre. La poursuite dans la rue. La dame obèse. Le supermarché et puis…

Louise !

Ma fille était ici. Détenue. Elle avait tenté de s’échapper, de me rejoindre et on l’avait ramenée à l’intérieur.

Je relevai la tête.
Les couleurs de paquets de lessive étaient aussi nets qu’ils pouvaient l’être, tout comme les sachets de pain de mie. Les brumes étaient reparties à dieu sait quel endroit où les brouillards imaginaires disparaissent. La clarté revenue dévoilait au fond du magasin un rayon boucherie festonné de cartons rouges aux lettres blanches. Premier choix. Agneau. Bœuf. Spécial BBQ. Derrière le rayon de viandes préemballées se trouvait une porte marron que perçait un hublot.
Louise ! appelai-je.
Papa ! répondit-elle d’une voix qui était à la fois hurlante et très faible, assourdie, presque inaudible, inexistante et pourtant chargée d’angoisse.
Aussitôt après le cri de ma fille me parvint de derrière le vantail un bruit métallique d’ustensiles dérangés.
J’arrive ! criai-je.
Et je me précipitai vers l’arrière du magasin.

J’ouvris la porte marron d’un coup d’épaule et me retirai du même élan sur le côté. Bien m’en prit : de l’obscurité de four de la pièce jaillit Hap, les bras tendus, les deux poings serrés sur le manche d’un couteau de boucher. J’esquivai sans peine et le gratifiai d’une gifle qui l’envoya dinguer contre le chambranle.
Tu es mort, Crapaud.
Cinglé !
Il sanglotait, au bout du rouleau. La violence, la peur et la fuite l’avaient vidé de toutes ressources. Il essaya encore de me porter un coup de couteau, maladroitement, sans forces. Je lui arrachai son arme des mains d’une simple torsion, en appuyai la pointe au creux de sa mâchoire.
Je suis sur ta jugulaire, prévins-je. J’enfonce d’un centimètre et tu te vides comme un porc. Ne tentes pas de bouger, ne souffle pas, ne cligne même pas des yeux ou je te crèves.

Je tâtonnais le long du mur, à l’intérieur de la pièce, trouvai un commutateur, l’actionnai. Un néon clignota deux fois avant de s’allumer, éclairant d’une lumière blanche un atelier de boucherie, avec en son centre un antique billot de bois creusé par l’usage.

Personne.

Sur le mur du fond, il y avait une porte de métal à poignée en levier, donnant sûrement sur une chambre froide.
Louise ?
Seule me répondit, de derrière moi, une voix masculine qui ordonnait :
Tu ne bouges plus !

Je tournai la tête et découvris, à trois pas de moi, un grand gaillard en uniforme beige qui braquait sur moi un fusil à pompe. Derrière lui, chétif, le manager Bibitt pressait à deux mains contre son nez un tampon de mouchoirs en papier. Plus loin, à la porte, se tenaient une douzaine de personnes en troupeau craintif au sein duquel je reconnus, grimaçant de haine, le vieux dont je venais d’assommer la femme.
Tu lâches ça, m’intima le type dont la chemise amidonnée s’ornait à l’épaule d’un écusson de shérif.
J’ouvris les doigts. Le couteau tomba à terre. Hap le crapaud ferma les deux yeux et s’affaissa lentement, glissant le long du chambranle tandis qu’il se vidait en un long pet liquide, empuantissant l’atmosphère.
Je levai les bras, mains à hauteur d’épaules, bien ouvertes en signe d’apaisement.
Vous tombez bien, Shérif. Aidez-moi, ma fille est enfermée dans cette chambre froide.
On verra ça. En attendant, tu ne bouges pas.
Ma fille est là. Elle est prisonnière.
Du groupe des citoyens massés à la porte s’élevèrent des cris de protestation.
Il est fou… Attention, marshall, il est dangereux !… Miss Ratched, ce fou a dérouillé miss Ratched !…
Aidez-moi, je vous en supplie, insistai-je.
Tu-ne-bou-ges-pas, répéta le shérif, détachant chaque syllabe sans que le canon du fusil ne quittât un instant la direction de mon front.

Je sentis une immense lassitude m’envahir.
Fermant à demi les yeux, je vis de nouveau le visage de l’Aborigène qui m’avait visité ce matin. Je ré-entendis sa voix : « Les gens de Grosvenore-Mine partagent un secret ».
Un chchchsssecret.
Un ssssale chssecret.
Vous êtes avec eux, hein ? soupirai-je à l’attention du marshall.
Bon dieu, mec, tu vas finir par la fermer ?
Je hochai la tête en signe de reddition et commençai d’avancer vers la sortie du magasin. Après trois pas, je me retournai une dernière fois en direction de l’atelier de boucherie.
Ne t’en fais pas, Louise, criai-je, papa vient te chercher !
Fer-me-ta-gran-de-bouche et A-VAN-CE !

Quelques ricanements moqueurs s’élevèrent des rangs des spectateurs.
Les entendant, je n’éprouvais plus que haine.

 

(À suivre)

 

La Machine À Brouillard, par Tito Desforges, éditions Taurnada, 213 pages en version papier, 9,99 €, est disponible autant dans les librairies réelles que celles en ligne.

 

 

LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 05
LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 07

Laisser un commentaire