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LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 05

Publié par le 4 décembre 2021

 

Tito Desforges est un type avec lequel je me sens des affinités. Tito Desforges est né le 31 décembre 1960. Comme moi. À Fournival, Oise intérieure. Moi aussi. Tito Desforges a beaucoup bourlingué. Moi c’est pareil. Tito Desforges est un putain d’écrivain. Ben ça aussi c’est comme moi !

S’il survient que certains êtres à la psyché malade se transforment en monstres de la société, que dire d’un homme devenu monstre de lui-même ?
Jonathan Jovic.

 

Patient : FORMAN, Nicholas
Docteur référent : Zimmers
Test 03. Mélarkaprotozolam 25 : inject 1 mmg
+ Oral : 5 x 0,3 mmg
10/01/2019

À mon deuxième réveil, il faisait jour mais j’étais dans le brouillard.
Le vrai, je veux dire.
Pas celui dans ma tête, un vrai brouillard de belle et authentique vapeur d’eau qui enveloppait les vitres de la Nissan de sa grisaille ouatée.
Ça arrive, dans le bush.
Un déluge s’abat au milieu de la nuit. La roche, qui n’est jamais très loin sous le sable, empêche l’écoulement de l’eau. Le matin, un quart d’heure après s’être levé, le soleil commence à souffler sur cette partie du monde son haleine de dragon furax. Le sol imbibé de flotte se met à fumer et bientôt on n’y voit plus à un mètre.

Descendant de la voiture, je marchai sur mes chaussures. J’avais dû les enlever à un moment ou un autre. Ma chemise était déboutonnée. Si je ne trompais pas, je me trouvais dans des toilettes quand je l’avais ôtée pour la nettoyer alors qu’elle était couverte de poussière puis je l’avais remise à la hâte pour courir…

Le restaurant !
Louise !
Où était Louise ?
Il y avait un crapaud dans l’histoire… Oui, le patron du restaurant ressemblait à un… Hap, c’était son nom… Il y avait aussi le mécanicien maigre aux cheveux rouges…
Entre le sommeil qui m’engourdissait encore et le délabrement de ma pauvre tête, je peinais à rassembler mes esprits, alors que, précisément, je le sentais, je le savais, je n’avais jamais eu tant besoin de tous mes moyens.
Louise.
Louise n’était pas là alors qu’elle aurait dû y être. Ça, c’était sûr.
Disparue ? Enlevée ?
Enfuie ? Pourquoi diable se serait-elle enfuie ?
Peu importaient les détails. Je devais avant tout retrouver ma fille. Rassembler ce qu’il me restait de forces et de réflexes et me lancer à sa recherche.
Me concentrer.

J’aspirai à longues goulées l’air épais, humide, à goût de craie. Mon souffle creusait la purée blanche, y dessinait des volutes, déclenchait des tourbillons. Je me livrai à un examen méthodique de toutes les parties de mon corps. Jambes, bras, dos, nuque. Rien à signaler. J’étais intact. Pas même une écorchure. Pas une contusion. Pas une douleur. Je n’avais pas été frappé, donc…
Donc, j’avais perdu connaissance. De moi-même.
Et des gens en avaient profité pour me transporter et m’abandonner au milieu de nulle-part…

Des gens ?

Il fallait à tout prix que je me souvienne. Il me fallait chasser de mon esprit l’image affolante de ma petite fille en danger, l’oublier pour l’instant et me focaliser sur ce qui était important.
Il y avait trois types. Oui. Qui mangeaient du chou. Et puis une infirmière me parlait. Me rassurait. Me mentait, sûrement. « Votre fille est au supermarché »…

Complice ? Tous complices ?

Ce n’était pas le moment d’éclaircir ce point-là. Chaque chose en son temps. Chaque chose. Chaque chose…

Je m’appliquai à marcher d’un pas régulier, mes pieds nus sur le sable frais, une main courant sur la carrosserie de la Nissan. Une, deux, une, deux, une, deux, retrouve tes capacités, soldat !

J’en étais à mon dix ou quinzième tour de voiture quand je faillis me cogner à lui, qui avait surgi d’un seul coup, comme craché par la brume, planté devant le pare-buffle.
Un jeune et frêle Aborigène, beaucoup plus petit que moi, à peu près à poil à part un short fait d’un pantalon de treillis kaki coupé à mi cuisses, la peau si noire que, par contraste, le halo de brouillard qui l’enveloppait paraissait d’une blancheur de neige. Une touffe de cheveux laineux dégoulinait de son crâne jusqu’à ses épaules. Il tenait dressées dans la main droite trois longues et fines lances dont les pointes étaient mangées par la brume. Ses petits yeux de charbon très enfoncés sous les arcades sourcilières me scrutaient paisiblement.
Des yeux emplis d’innocence. Candides. Un regard d’enfant.
Hello, fit-il.
Euh… salut !
Il pointa un index noueux comme une brindille sur moi.
Tu es trop grand, même pour un blanc. Chchchsss’est pour ça que chchss’est de ta faute.
De ma faute ?
Il sourit, ce qui fit apparaître deux rangées de grosses dents jaunes comme un ancien ivoire, et creusa des fagots de rides aux alentours de sa bouche et de ses yeux. Je me rendis compte qu’il était beaucoup plus vieux que le gamin pour lequel je l’avais pris au premier coup d’œil. Il était légèrement voûté. Des cheveux gris striaient sa tignasse. La peau pendait inerte à la base de ses côtes. Ses jambes maigres étaient arquées. Ses larges pieds d’ébène étaient cornés, les orteils ornés d’ongles épais comme des griffes, des pieds d’homme qui a beaucoup marché.
Tu as mangé quelque chose de très blanc, expliqua-t-il. Après, quand tu as dormi, tu as beaucoup pété, alors le nuage qui est chssorti de ton cul s’est répandu sur la terre.
C’était tellement inattendu et loufoque que, malgré le désarroi dans lequel je nageais, je ne pus m’empêcher de rire.
Wof ! Comme un aboiement de chien.
L’Aborigène secoua lentement la tête de gauche à droite.
Non. Tu ris seulement avec la bouchsse, comme un homme qui n’a pas envie de rire. Tu as des ennuis, grand blanc.
C’était une affirmation, pas une question. Ses petits yeux noirs s’étaient vissés dans les miens.
Attends. Le brouillard n’est pas dans ton ventre. Il est dans ta tête. Alors tu as dormi et le brouillard qui était en trop est chchssorti par tes oreilles, chsse qui fait que zzzss’est quand même de ta faute.

Je grimaçai et émis un petit son de bouche méprisant, une façon de crachat. J’ai passé plus de la moitié de ma vie dans le tiers monde et j’ai eu plus qu’à mon tour affaire au bon sens indigène. Je reconnais que, bien souvent, des types à poil, paumés au fond des rizières ou à l’autre bout des steppes, arrivent à faire preuve de plus de philosophie que les penseurs hâlés à la lampe à bronzer qui vivent sur les plateaux de télévision, mais au moment dont je vous parle, je n’étais pas, mais pas du tout d’humeur à m’extasier devant les manifestations de la Grande Sagesse Éternelle des Peuples.

T’occupe pas de mon brouillard personnel, grognai-je. Dis-moi comment retourner à Grosvenore-Mine, si tu sais où c’est.
Je sszzais… fit-il, avec ce drôle de chuintement, vaguement inquiétant, comme un sifflement de reptile, qui lui faisait prolonger les « s ».
Il détourna un instant la tête et cracha par terre.
Mais qui voudrait aller à Grosvenore-Mine ?
Mon agacement monta d’un cran. Le bagarreur en moi sentit un picotement lui chatouiller les poings. Mais il me souriait toujours, avec toutes ses rides de vieillard qui lui plissaient la face et je ne savais quoi de gentil dans ses petits yeux noirs. Je me contins.
Ma fille est là-bas. Il faut que je la retrouve.
Ta fille ?
Son sourire disparut. Il regarda par-dessus mon épaule, puis vers le sol, releva la tête, ferma un moment les yeux.
C’est étonnant, murmura-t-il, je ne la vois pas.
À nouveau, je sentis mes nerfs frétiller. Il avait fallu que je tombe sur un idiot. Le simplet du bush, qui se promenait presque nu dans le désert avec pour tout bagage trois sagaies d’un autre siècle. En moi grondait le bon vieux Mac Murphy, le soldat, le destructeur de termitières, l’attaquant des bars, mais je parvins de nouveau à le faire taire.
Pauvre bougre. Rien de tout ça n’était de sa faute, pas vrai ?
Évidemment que tu ne la vois pas. Je te dis qu’elle est là-bas, à Grosvenore-Mine. Maintenant, sois sympa et dis-moi comment y retourner.
L’Aborigène ne parut pas s’offusquer de mon ton brutal. Il ne cilla même pas. L’air très sérieux, ses yeux plongés dans les miens, il déclara :
Tu dois faire très attention à Grosvenore-Mine. Les Blancs là-bas vivent depuis trop longtemps les uns zzsur les autres dans leur village qui sssent mauvais. Ils ont beaucoup de chchchssssecrets. Si tu en attaques un, tu auras tous les autres contre toi.
C’est mon affaire. Montre-moi le chemin.
Il me considéra un moment en silence. Une bande de brume s’était accrochée à sa chevelure épaisse, le coiffant d’une sorte de turban blanc. Des gouttelettes d’humidité coulaient le long de son visage. Certaines d’entre elles pendaient aux angles de ses arcades sourcilières avant de tomber.
Je commençais à croire qu’il n’allait jamais me répondre quand il déclara :
Ce brouillard va se dissiper. Tous les brouillards se dissipent toujours…
Accouche, s’il te plait.
Il leva le bras, désignant sa gauche, vers un point invisible, perdu dans la purée de pois.
Quand le brouillard sera levé, tu verras le tronc d’un jarrah mort, à deux chssents pas. Tu iras. À son pied, tu trouveras le lit d’un creek. Tu t’y engageras. Fais attention, il y a des passages chssablonneux et, avec la pluie de cette nuit, tu risques de t’y enlijjzer. Au bout d’environ trois miles, le creek croizzsera une piste de bétail, deux ornières avec une bande d’herbes zzsèches au milieu. Tu la prendras en direction de l’est. Après un quart d’heure, tu apersszzevras sur ta droite la colline avec la tour de fer de la mine de cuivre. Grosvenore-Mine et la Donahue Highway sssont juste derrière la colline.
Attends, fis-je, avant de gagner en trois enjambées la portière arrière.
Vu le peu de confiance que j’avais envers ma mémoire, je préférais noter sur papier les indications de mon étrange guide.
Je fouillai rapidement mon sac, n’y trouvais pas le carnet que je pensais s’y trouver. Je me couchai de tout mon long sur la banquette pour atteindre le sac à dos de nylon rose de Louise, qui avait glissé à moitié sous le siège avant…
Et je me réveillai pour la troisième fois.

Le soleil brillait au-dessus de la ligne d’horizon, couvrant les alentours d’une bonne et honnête lumière dorée de matin de désert.

Avais-je rêvé ?
Le brouillard s’était-il dissipé, ou bien n’avait-il jamais existé ?
Un vieil Aborigène un peu dingo au regard d’enfant m’avait-il rendu visite ?
Allez savoir…

Je sais que vous êtes un homme sensé, toubib, et qu’en tant que tel, vous faites attention à ce qui est la réalité et ce qui ne l’est pas. Diable, vous en faites même profession !
Mais moi, qui vivais depuis déjà longtemps dans un monde flou, trimballant des souvenirs qui n’en étaient pas, ou bien pas de souvenirs du tout, où la frontière entre le vrai et le fantasmagorique était de plus en plus ténue, je ne me fatiguais plus à me poser ce genre de questions.

Vrai ou faux ? Tangible ou impossible ? Info ou intox ?

Rien à foutre. Ça vous paraît sans doute incompréhensible mais je vous l’affirme, moi, Randy Mac Murphy : un être humain s’adapte à tout, y compris à vivre avec la folie. Je prenais ce qui venait comme ça venait et, en l’occurrence, je faisais bien : les indications de l’Aborigène (ou de l’hallucination d’Aborigène, c’est selon) se révélèrent exactes. Je trouvai l’arbre mort, puis le lit de creek asséché – avec ses passages de sable mou, preuve qu’il avait bel et bien plu pendant la nuit – la piste à bétail, puis le terrain de la vieille mine dont je longeais le grillage d’enceinte, tout ça pour me retrouver sans coup férir à Grosvenore-Mine, frais et reposé, en possession de mes moyens, prêt à raser tout le village pour retrouver ma fille.

Peut-être avais-je enregistré les points de repère à l’aller et les avais-je stockées dans un coin de mon esprit ? Puis que j’avais eu besoin de la figure de l’aborigène pour les ramener à la surface de ma mémoire consciente ?
Hein, docteur ?
Une bonne question pour vous, non ?
Une cervelle qui se barre en lambeaux est-elle capable de développer en parallèle des capacités insoupçonnées ?

Pour moi, je suis crevé.
Pas mal travaillé pour un matin, non ?
J’entends dans le corridor le chuintement feutré du chariot des repas. Mercredi : carottes râpées à l’huile sucré, foie de veau / patates bouillies, riz au lait sans lait.
Après le festin, je vais avaler une ou deux de vos jolies gélules et dormir.

Réveil. Au vu la lumière dans ma cellule, il doit être dans les 16 H 00. Me sens bien. Reposé. Relis mon travail de ce matin. Continue.

Les deux volets de la porte de saloon claquèrent sur les murs avec un double bang. Je déboulai, Randy Mac Murphy, dit « tracteur furieux », alias « vengeur en rage », aussi connu sous le nom de « pas de pitié pour l’enculé ».

L’amphibie se figea à mon apparition, les deux mains serrées sur le manche du lave-pont qu’il venait de plonger dans un seau de zinc.
– Ma fille ! hurlai-je.
Hap le crapaud était en train de nettoyer le sol de son restaurant – si tenté qu’on pût laver un lino dégueulasse au moyen d’une serpillière encore plus dégueulasse. Le bâtard se paya le luxe de faire rouler au ciel ses yeux globuleux.
– Encore toi ! glapit-il. Tu n’vas pas r’commencer l’cirque, hein ! Sors d’chez moi !
– Ma fille !
– Ta fille ! Ta fille ! Ta fille ! J’l’emmerde, ta fille !
Je lui arrachai le balai des mains. Le seau se renversa et roula, déversant au sol une coulée d’eau noirâtre festonnée d’écume grise. Je fis tournoyer le lave-pont, refermai mon poing sur la partie mouillée, contre la brosse, et l’abattit à trois reprises sur la tête du gnome : tempe droite, sommet du crâne, tempe gauche.
– Eeeeeeyyyyeeeh, cinglé ! Cinglé ! Cinglé !…
– Ma fille !
Il avait titubé en arrière, les deux mains plaquées sur sa caboche. Je me jetai en avant, balai levé, dérapai sur la couche d’eau savonneuse et glissai sur deux bons mètres. Un regard au sol me confirma ce que la sensation de mouillé autour de mes orteils m’avait déjà indiqué : j’étais pieds nus.

J’avais oublié mes chaussures là-bas, dans le désert !
Cette constatation m’emplit d’une vague de désespoir immense, amer comme une potion, d’une profondeur de gouffre, aussi douloureuse qu’un coup de poignard.

Voilà où j’en étais !
Je m’évanouissais sans prévenir, sans même m’en souvenir, au moment où on m’enlevait ma fille. Je rêvais d’Aborigènes fantomatiques surgissant de la brume pour dégoiser des prophéties. J’arrivais à me ressaisir, retrouvai ma colère et le chemin du bled, suivais le creek asséché, longeais le grillage de la mine (conduisant pieds nus, c’est un fait !), rentrais en ville, bien décidé à retrouver Louise, à empêcher qu’on lui fît du mal et que dieu protège ceux qui voudraient me stopper.
Tout ça pour m’apercevoir, en plein début de bagarre, que j’avais oublié de me rechausser à la manière d’un vieillard sénile qui se retrouve sans pantalon au seuil de chez lui, de retour de la piscine municipale !
Maudite maladie !
Saloperie de dégénérescence !

Je rejetai de toutes mes forces ce flot de négativité qui m’envahissait. Je m’exhortais :
– Louise ! Tu dois penser à ta fille. Louise en péril… Louise en péril…
Je ne devais songer qu’à elle.
Louise, et son regard affolé qui m’appelait au secours. Louise dont j’imaginais le visage tuméfié. Louise attachée, battue, violentée…
Ne penser qu’à elle qui attendait que je la sauve de l’enfer et, pour le reste, me fier à mon instinct et à ce qui restait de mes réflexes de combattant.
Il faudrait que ça suffise…
Je n’étais pas seulement ce soldat perdu au cerveau troué. J’étais Mac Murphy. Le capitaine Mac Murphy. Le héros de missions dangereuses et lointaines. Le guerrier d’élite !
Alors go, droit devant, soldat : Louise en péril Louise en péril Louise…

Dans un réflexe d’une étonnante vivacité (la proximité du danger rend parfois efficaces les individus les plus patauds), profitant de mon moment de flottement, Hap s’était laissé tomber à terre. À quatre pattes, il fonça sur moi au lieu de fuir. Rampant follement sur les genoux et les mains, il me dépassa sur la gauche et continua ainsi en direction du comptoir derrière lequel il disparut.

Je courus au bar, ne perdis pas de temps à le contourner, sautai par-dessus, main gauche appuyée à la surface, main droite levée, lave-pont au poing, jambes à l’équerre. Au moment où mes pieds se posèrent sur un sol de ciment nu, de l’autre côté, Crapaud s’était relevé et brandissait dans ma direction une batte de baseball qu’il avait tirée de je ne sais où sous le comptoir.
– Viens connard viens… hurlait-il.
Les maigres cheveux de devant dansaient sur son front, dégoulinant du sang qui ruisselait de la plaie que je lui avais ouverte en haut du crâne. Sa bouche était distordue dans une grimace affreuse, commissures tirées vers le bas, exprimant autant de rage que de terreur. Ses yeux pâles semblaient prêts à jaillir de leurs orbites.
– Lâche ça ou je te tue.
– Essaie ! couina-t-il.
J’abattis le balai. Il para de sa batte. Je tentai de le frapper au cou par la gauche. Il para de nouveau…

Pendant un moment, on croisa les gourdins ainsi, un coup à droite, un coup à gauche, un coup en haut, une feinte à la poitrine, encore un coup en haut, comme deux chevaliers avec ces grandes épées qu’ils avaient au Moyen-âge. L’espace entre le comptoir et le mur du fond était très étroit. Deux des vitres des glacières murales volèrent en milliers d’éclats de verre. Des dizaines de bouteilles et de boîte de bières tombèrent à terre où elles explosèrent ou se mirent à rouler sous nos pieds. Sur le bar, un plateau de sucriers prit son envol et s’abattit au sol, aussitôt recouvert de poudre blanche vite grisée par l’eau de lavage qui l’imprégnait.
Le temps des menaces et des insultes était passé. On n’entendait plus que les chocs de nos deux bâtons, les exclamations du verre brisé, nos ahanements de bûcherons et, très loin, le rugissement obstiné du vieux climatiseur.
Hap se montrait un meilleur bretteur que je ne l’aurais imaginé – un satané petit bagarreur sous ses airs de Gollum de cantine.
Je renonçai à toute stratégie pour user de la force brute. Je me mis à taper de bas en haut, obstinément, rapidement, cognant sur sa batte et tâchant d’atteindre les poignets. Sur un choc encore plus violent que les autres, mon mince manche à balai se brisa, me laissant en main une sorte de dague d’une soixantaine de centimètres à l’extrémité en biseau. Je continuai à frapper, han, han, et bientôt j’obtins ce que je voulais : ses mains engourdies par la force de mes coups lâchèrent prise.

La batte roula à terre.
Hap contempla l’espace d’un bref instant les pattes meurtries qui l’avaient trahi. Puis il releva la tête vers moi. De la morve coulait de ses narines. Du masque de sang qu’était son visage ressortaient ses yeux grands ouverts, emplis d’une expression de haine pure à laquelle se mêlait je ne savais quoi de…
De…
De démoniaque.
Pourquoi pas ? Il fallait bien que quelque chose de diabolique hante un type capable de participer à l’enlèvement d’une gamine, avec dans l’idée de la…
De lui…
De la…
En chantonnant Love Me do, pourquoi pas, hein ?
Enfin, faisant de nouveau preuve d’une rapidité insoupçonnée, il me tourna le dos et s’engouffra dans la cuisine dont la porte battante l’avala.
Bondissant à sa poursuite, je raflai la batte de baseball au passage.

La cambuse était une minuscule grotte en longueur emplie d’obscurité et d’une épaisse odeur de graisse froide à laquelle se mêlait des effluves de légumes pourrissants et de viande de cadavre. Alors que j’y entrais s’ouvrit à l’autre bout un rectangle de clarté blanche éblouissante, une porte, par laquelle la silhouette de Hap se jeta et fondit, happée par la lumière.

Je me précipitai le long de l’étroit corridor entre le grill et un plan de travail en inox. J’écartai les deux bras. La batte et la dague de bout de balai firent valser tout un tas de matériel de cuisine dans un assourdissant fracas de gamelles.

Je débouchai à mon tour à la lumière. J’étais dans une sorte de cour poussiéreuse occupée par un grand bac à ordures en plastique, derrière la cabane des toilettes. À droite, au-delà d’une courte barrière de tôles, s’étirait l’allée des bungalows aux couleurs passées du motel. Devant, une basse porte de grillage qui donnait sur Main street pendait de travers, à demi ouverte. Plus loin, arrivant presque au carrefour, mon Hap courait, les jambes empêtrées dans son tablier de ménage, la tête couverte d’une perruque écarlate, beuglant sans discontinuer d’une voix aiguë de sirène :
– À l’aide !… À l’aide…
J’entendis vaguement, de très loin, le rugissement de fauve qui jaillissait de ma gorge.
Je m’élançai.

Durant quelques étranges secondes, le monde parut figé, une photographie dont les seuls éléments mouvants étaient le fuyard ensanglanté et moi.

Le carrefour de Main street et de Cross street, croix d’asphalte luisante comme une peau de phoque sous le soleil. Quelques voitures empoussiérées, peintures ternes et vitres opacifiées. La vitrine du supermarché avec, du côté de la double porte d’entrée, de grandes lettres vertes qui annonçaient une promotion sur les asperges (Exceptionnel ! 1 livre achetée, 1 livre offerte !). De l’autre côté, l’affiche d’un film de Clint Eastwood. Enfin disponible en DVD !
Une demi-douzaine de passants égrenés les uns devant les cageots d’asperges et, les autres, à côté des voitures, figés comme ces figurines de plastique que les modélistes disposent autour des décors autour des trains électriques. Devant le bâtiment de bois façon western de la poste se tenait une jeune femme rondelette, affublée d’énormes seins qui tendaient sa chemise d’uniforme bleu ciel de postière, la main levée à mi-hauteur, avec entre deux doigts la cigarette qu’elle était en train de fumer.

Soudain, derrière les appels au secours de Hap, une voix se fit entendre.
– Papa ? C’est toi, Papa ?
Une voix bien connue une voix adorée une voix qui criait exprimait à la fois la peur et l’espérance et le soulagement la voix de ma fille Louise qui avait peur et qui appelait Papa Papa c’est toi Papa.
Elle surgit à la porte du supermarché, fuyant quelque chose quelqu’un quelque chose de mal le mal le mal qui se trouvait à l’intérieur de la boutique.
Les gens qui regardaient les asperges, une femme et un couple, accueillirent cette apparition d’une même expression ahurie, bouche en o, qui aurait pu être comique si c’était dans un film dans un rêve mais c’était la réalité, c’était vrai c’était vrai c’était vrai et c’était affreux.
C’était Louise.
Ma fille.

(À suivre)

 

La Machine À Brouillard, par Tito Desforges, éditions Taurnada, 213 pages en version papier, 9,99 €, est disponible autant dans les librairies réelles que celles en ligne.

 

 

LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 04
LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 06

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