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LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 08

Publié par le 25 décembre 2021

 

Tito Desforges est un type avec lequel je me sens des affinités. Tito Desforges est né le 31 décembre 1960. Comme moi. À Fournival, Oise intérieure. Moi aussi. Tito Desforges a beaucoup bourlingué. Moi c’est pareil. Tito Desforges est un putain d’écrivain. Ben ça aussi c’est comme moi !

S’il survient que certains êtres à la psyché malade se transforment en monstres de la société, que dire d’un homme devenu le monstre de lui-même ?
Jonathan Jovic.

Ce midi, endives enroulées dans un jambon qui doit être très cher si on en croit la minceur des tranches – mais comment une viande aussi insipide pourrait-elle être précieuse ?
Deux gélules jointes à la jelly rougeâtre du dessert.
Sieste plus somnolente que vrai sommeil, des phrases tournoyant dans ma tête, brûlantes de sortir.

On reprend.

Donc, enfermé dans la cellule, je rigolais.
Je repensais au moment où, ne trouvant pas d’agrafes dans les tréfonds de son comptoir beige et marron, la chinoise en uniforme rouge sang de bœuf de l’agence de location de voitures avait murmuré des imprécations et s’était résolue à puiser dans un pot de trombones fantaisie (blancs, rouges, bleus, jaunes) un tortillon de métal vert pomme pour réunir les pages de mon contrat de location.
Quand j’avais étalé mes affaires sur le bureau de Siffleur-de-Bourbon Bromden, j’avais fait glisser le trombone d’un coup d’ongle en tirant les feuilles de ma poche arrière.

Et il s’y trouvait toujours.

Au cours de ma carrière, j’ai forcé d’innombrables portes, pour entrer en des lieux dont les propriétaires m’auraient refusé l’accès ou bien, comme maintenant, quitter des endroits d’où ceux qui m’y avaient mis n’avaient pas l’intention de me laisser sortir. Il faudrait que je me concentre fort, amis et frères humains, pour me rappeler à combien de reprises exactement et où et quand, mais ce n’est pas le propos, n’est-ce pas ?
Sachez seulement que, pour moi, ouvrir la serrure grossière de cette cage à poivrots au moyen d’un trombone déplié et replié dans la forme idoine m’était à peu près aussi difficile que, disons, dégrafer le soutien-gorge d’une dame consentante.

Sauf que…

Il allait me falloir environ trente secondes pour ouvrir la grille qui me retenait prisonnier. Trente autres secondes pour gagner le bureau et récupérer mes affaires. Mettons encore une minute, voire deux, pour m’emparer du shotgun, peut-être prendre un autre des fusils bien rangés sur le rack, et bourrer mes poches de munitions.
Ce qui voulait dire que dans moins de trois minutes je jaillirais dans la rue et que les salopards de Grosvenore-Mine compteraient leurs morts, que leurs poitrines et leurs têtes exploseraient dans les explosions de ma rage transformée en projectiles de métal hurlant jusqu’à ce que l’un d’entre eux me dise où se trouvait ma fille.

Sauf que…

Sauf qu’au moment où, accroupi devant la grille, le bout de métal vert pomme au poing, plongeant mon regard dans l’orifice de la serrure à l’ancienne mode, je me rendis compte que je ne savais plus comment procéder.
Je distinguais bel et bien les petites pièces du mécanisme disposées verticalement et horizontalement, appuyées les unes sur les autres. Je savais que j’en connaissais les noms et le fonctionnement. Mais à cet instant précis, j’étais incapable de me souvenir des uns comme de l’autre.
Une bouffée de chaleur envahit tout mon être, faisant jaillir de toute ma peau une sueur qui, elle, était froide comme une eau de marécage mort. Je gémis tout haut, jurai, m’exhortai :
– Reprends-toi ! Réfléchis ! Tu n’as pas beaucoup de temps, le shérif va revenir. Il va… Il va… Il va téléphoner, c’est ça ! Et puis après parler à quelqu’un. Une femme. Une grosse femme. Une personne d’influence. Et puis il va revenir. Magne-toi le train. Tu sais comment ouvrir cette… cette… Bon dieu comment s’appelle ce truc ?…
Je me redressai. Contemplai le décor autour de moi. Le seau de zinc dont montait une odeur fétide. Les murs livides marqués de graffitis obscènes. Le mot en lettres charbonneuses : « Remember ! ».

Que faisais-je ici ?

Je ne savais pas. Et d’ailleurs je n’avais pas à m’en soucier car la seule chose importante à présent, c’était que je devais sortir de cette sale pièce malodorante, non me souvenir de comment j’y étais entré. Je devais en sortir avant que revienne le shérif…

Quel shérif ?

Je conservai le souvenir vague d’un homme en uniforme beige bien repassé qui braquait un shotgun sur moi. Un clocher d’église couvert de tuiles roses. Une femme qui se déhanchait avec un air de concupiscence sur sa large face…
Des images éparses, comme les lambeaux de souvenirs, aussi flous que ceux d’une sévère cuite.
Il n’y avait plus que ces bribes incomplètes dans ma tête. Elles, et le sentiment atroce à force d’être pressant d’une urgence.
Une foutue putain d’urgence.
Je devais…
Je devais faire quelque chose, je devais le faire vite et c’était très important parce que…

Louise !

Ma fille était en danger et je devais… Il fallait que… Je devais absolument…

Je poussai un cri quand retentit au-dessus de moi un long sifflement continu que je connaissais : celui du moteur de la machine à brouillard quand le vieux sergent Turckle la mettait en route. Un sifflement hargneux, méchant, qui m’en voulait, qui était dirigé contre moi, qui me haïssait, aussi puissant que le sifflet d’une locomotive dont le mécanicien m’avait bien vu ligoté sur les rails avec ma tête secouée de spasmes de terreur et mes dents ouvertes sur mes hurlements mais s’était décidé à ne pas s’arrêter et à rouler rouler rouler.
Le brouillard jaillit à la fois de la lucarne dans mon dos et du couloir derrière la grille en deux jets puissants, sous pression, comme ces nuages de vapeur qu’on envoie dans les dortoirs de bagne pour calmer les prisonniers en révolte.
Je hurlai :
– LOUISE !
J’aspirai un air brûlant au goût acide, asphyxiant comme le gaz d’une grenade lacrymogène. Je me sentis basculer en avant.
Je m’exhortai encore :
– Il faut que tu je ne sais pas quoi que tu fasses je ne sais pas ce que c’est mais il faut le faire parce que Louise…
Et puis ça n’eut plus d’importance parce ce que j’étais dans un noir aussi profond que silencieux, un abîme compact comme la mort au fond duquel ne survivait plus aucune pensée ni aucune sensation.

Jamais le brouillard n’avait été si puissant.
D’ordinaire, il s’amenait en volutes sournoises, un voile par ici, une ombre par là, s’épaississait, rendait flous des objets de plus en plus proches, jusqu’à m’environner et obscurcir toute ma vision.
Là, il m’avait déferlé dessus, cavalcade de bêtes fauve fondant sur leur proie, et m’avait annihilé en une pincée d’instants.
Se pouvait-il que mon état ait empiré ?
Pas d’autre explication possible, n’est-ce pas ?
Vous notez ça, docteur, dans les carnets où, j’en suis sûr, vous consignez vos réflexions relatives à mon cas ?
L’ambiance pourrie de Grosvenore-Mine me rendait encore plus malade que je ne l’étais quand nous y avions débarqué, Louise et moi.
Fin de la parenthèse.

J’émergeai du gouffre de bitume au fond duquel je venais d’être plongé pour me retrouver au volant de la Nissan, Louise à mon côté, accroupie, ses petits pieds couverts de poussière rouge sur le coûteux cuir – ce qui lui eût valu en temps ordinaire une remontrance mais je n’étais pas d’humeur à gronder.

Je n’ignorais pas que c’était un rêve – je n’étais pas si fou que ça, ah-ah !…
Dans une sorte de reste de cohérence qu’on ne pourrait tout de même pas appeler une conscience, je savais que j’étais dans la cellule du shérif machin du bled truc. Mais voilà : malgré le danger qui guettait, malgré l’urgence qu’il y avait à ouvrir cette foutue grille et m’évader, je préférais encore le rêve à l’horreur visqueuse qui m’avait englouti.

Ce n’était d’ailleurs pas tant un rêve qu’un souvenir.
Un souvenir avec toi, Louise. Celui du trajet qui nous a menés de la halte des termitières où je me suis pris pour un buffalo furieux à ce funeste bled de Grosvenore-Mine, une heure et quelque de route, soixante dix quelque chose courtes minutes, ont constitué le moment le plus heureux de mon existence.

Tu as baissé ta fenêtre, t’en souviens-tu, ma chérie ?
– Eh, me suis-je écrié, ça va chasser toute la clim !
Tu as haussé tes jolies épaules.
– On s’en fout, c’est de l’air en boîte et puis ça pollue.
– Il va faire chaud.
– Et alors ? On aura chaud, au moins on aura de l’air, du vrai, pas une illusion d’air, as-tu rétorqué avec un air sérieux d’institutrice expliquant l’accord des participes à un cancre, le menton relevé, l’air déterminé à ne pas s’en laisser conter.
Je me suis dit que je devrais abaisser les commissures de mes lèvres et effacer de mon visage le sourire idiot que j’arborais, certain d’avoir l’air de Shrek essayant de faire le gentil pour les beaux yeux d’une princesse, mais je n’y parvins pas. Docilement, je tendis un doigt vers le tableau de bord et coupai la clim.
– C’est mieux, non ? gazouillas-tu.
L’air de la course, un régulier quarante miles à l’heure, faisait danser la masse de tes cheveux noirs sur ton front et tes épaules. Des mèches s’envolaient, comme animées d’une vie propre, et venaient barrer ton visage en diagonale. Tu les repoussais d’un inconscient et gracieux mouvement des doigts, comme des caresses, ou bien en tournant la tête d’un côté ou de l’autre, tandis que le reste de ta chevelure se soulevait comme la traîne d’une robe de fée.
– Oui, ai-je convenu, c’est mieux.
Tu t’es étirée, as soupiré d’aise, hmmmmm, et tu t’es tournée vers moi et tu m’as souri. Oui, des lèvres et des yeux, tu m’as souri, avec je ne sais quoi d’amour dans tes pupilles sombres qui a fait exulter mon cœur. À ce moment-là, j’ai pensé :
– C’est la première fois qu’elle me sourie vraiment depuis… depuis…
depuis…
Depuis que je t’avais retrouvée groggy sur le divan et ton professeur de guitare chantant Love Me Do la bistouquette à l’air au milieu du salon.
Tu as repoussé de l’index une mèche de cheveux folle qui te barrait l’œil et tu as dit :
– On est bien, hein, Papa ?
Alors moi j’ai senti ma poitrine se gonfler d’un air si délicieux qu’on ne peut que l’appeler le bonheur, volume maximum, à en éclater, et j’ai approuvé d’un souffle :
– On est bien.

« On est bien… »
Je me répétais les mots tandis qu’une voix aux tréfonds de moi, impérative et affolée me hurlait qu’il fallait que je me réveilles. Que tout ça était une illusion qui m’empêchait de me saisir du petit tortillon de métal vert pomme pour forcer la serrure de…
je en savais plus.
Une porte ?
Une grille ?
Quelque chose qui fermait une pièce dont je devais absolument sortir pour…

Et puis Louise a dit un peu plus fort que la normale pour surmonter le bruit du vent :
– On est bien, hein ?
– Super bien.
– Comment ?
– Super bien.
– Tu parles « jeune », maintenant ?
– Trop super grave bien.
Elle a éclaté de rire, dévoilant toutes ses petites dents blanches comme autant de bijoux de nacre bien rangés, avec cet étroit écart entre ses incisives de dessus qu’elle avait, et son rire était semblable ruissellement d’une fontaine entre deux rochers du désert.
– Ce n’est pas comme ça qu’on dit ?
– Non Papa. Pas tout à fait. Et puis on s’en fout.
– On s’en fout, mam’zelle !
Elle a ri de nouveau et j’ai ri avec elle, de mon bon gros rire de papounet heureux, ho ho ho ho, me sentant comme l’ours Baloo en train de se promener dans la jungle marrante de Disney en compagnie de… de… du petit d’homme.
Soudain elle a tourné le visage vers moi, renvoyé en arrière les cheveux qui étaient venus la bâillonner et déclaré :
– Je ne t’ai jamais dit merci, Papa.
– Merci ?
– De m’avoir sauvé, ce jour-là, quand Gino… tu sais…

(Gino. Le violeur. C’était Gino, pas Dino…)

– C’est normal, Louise. Je suis ton père. C’est un de mes devoirs envers toi. Te protéger, je veux dire. Je te protègerai toujours, mon cœur.
Elle hocha vigoureusement la tête, oh oui, mon papa sera mon protecteur ! Et comme c’était bon de sentir cette…
Cette certitude en elle.
Nous autres les hommes sommes animés par ce réflexe depuis la nuit des temps, pas vrai ? N’aie pas peur, chérie. Eh, toi, qu’est-ce que tu veux à la dame ? Fais gaffe, je suis là pour la défendre ça va chauffer pour ta face !
(L’idée que les femmes pourraient se laisser menacer afin que nous puissions courir à leur rescousse, haut les cœurs, preux chevalier, ne nous effleure que rarement, mais passons)
– Jusqu’à ce que je sois trop vieux, ajoutai-je. À ce moment-là, ce sera à toi d’assurer ma sécurité.
Elle hocha la tête.
– Promis.
Lançant ses deux petits poings dans le vide, elle mima l’attaque d’un boxeur, crochet gauche, crochet droit, uppercut au menton – un boxeur de trente kilos joli et délicat comme une fleur des îles, c’est-à-dire.
– Pif, paf !
– C’est ça, approuvai-je. Ce sera toi Wonder Woman !
– Qui ?
J’éprouvai un pincement au cœur, comme à chaque fois que je tombais le nez dans la réalité, randonneur qui, traversant un pré, s’emmêle les pinceaux et choit la face dans une belle bouse qui se trouve juste là. Pataplaf !
Mon boulot m’avait tenu éfoyé du loigné
Éfoi
Éloigné du foyer.
La toute petite Louise et moi n’avions jamais lu les mêmes livres, les mêmes bandes dessinées, ni regardé les mêmes films dans le divan du salon, elle gazouillant sur mes genoux, tandis que Chanta
Indra ?
Molyka ?
Sa mère s’affairait à la cuisine.
Je ne savais pas grand-chose des héros qu’elle chérissait et, à coup sûr, elle ignorait tout des miens.
– Xena la guerrière ? proposai-je.
Je n’obtins qu’un haussement de sourcil et un rictus d’ignorance. In extremis, je trouvai :
– Euh… cette fille acrobate, là, dans Tomb Raider ?
– Lara Croft ? Pff… c’est une vieille. Non, moi je serai Tank Girl !
Ce fut à mon tour de vouloir demander :
– Qui ça ?
Mais je m’en abstins.

On resta un moment sans parler, mais le silence dans l’habitacle restait chargé. Je veux dire qu’il avait cette tonalité particulière des instants suspendus, quand quelque chose reste à dire, quelque chose d’important, et que celui (celle, en l’occurrence) qui l’a en tête à besoin d’un temps pour se lancer à l’eau.

Dehors régnait la clarté du milieu du jour, si vive qu’elle en mordait les yeux. L’air qui s’engouffrait dans la voiture par la fenêtre de Louise semblait l’haleine d’un four. À droite filait un triple rang de barbelés soutenus par un poteau métallique tous les vingt mètres, le genre de clôture de ces immenses ranches avec leurs troupeaux de dizaines de milliers de têtes de bétail qui peuvent s’étirer sur des centaines de miles. De l’autre côté, dans un univers de rocailles grise, une nouvelle bande de kangourous presque aussi gris que les cailloux se déplaçaient parallèlement à la route, bondissant en chœur comme des dauphins des terres accompagnant le bateau isolé qu’était la Nissan, sautant parfois de côté pour une raison obscure, rappelant les cloche-pieds de biais d’enfants jouant à la marelle.

D’instinct, je tendis la main vers l’espace creux devant le cadran de l’horloge de bord, y saisis mes Ray-ban noires et les chaussai pour me protéger autant de la lumière féroce que de ce que je cavais snoi
Ne savais quoi.

– Papa ?
– Chérie.
– Je voudrais bien te dire un truc, mais…
Sa voix resta en suspens.
Il y avait bien un non-dit dans l’air brûlant, ce fameux je-ne-sa-vais-quoi, et c’était maintenant, que dieu vienne en aide aux pères aimants, maintenant.
– Vas-y, shoote, intimai-je. Quand on a quelque chose sur le cœur, il faut le cracher. Les humains, on n’est pas faits pour ruminer, ça nous fait des trous dans la panse.
Louise a hoché longuement la tête la tête avant de lâcher, dans une sorte de soupir :
– Tu m’as fait peur.
– Peur ?
J’ai relevé le pied de l’accélérateur, descendant à un petit vingt miles à l’heure, histoire de pouvoir la regarder en ne jetant que de brefs coups d’oeils de contrôle à la route, de toutes façons toujours aussi droite que si elle avait été tracée à la règle.
Ma fille avait levé la main en visière au-dessus de ses yeux qui me contemplaient, sombres et graves.
– Tu frappais fort, souffla-t-elle avec horreur. Ça faisait des bruits… des bruits dégueulasses…
De nouveau, Louise mimait des coups dans le vide, des poings et des pieds, plus mignon combattant du monde.
– Schplaf, schplaf… On aurait dit que tu tapais dans un sac. Sauf qu’il y avait du sang qui giclait, c’était horrible, horrible, et après le sang continuait à couler et tu continuais à cogner et je voyais les yeux de Gino qui devenaient blancs dans tout le sang et je pensais qu’il était en train de mourir, et le pire c’était que…
Silence. Avec le bruit du vent, très loin, et encore plus loin, le ronronnement du moteur.
– Le pire, mon cœur ?
– C’était ton visage.
– Je… J’avais l’air d’un monstre, c’est ça ?
– Non. Tu avais ton visage de tous les jours. C’était ça le pire. On aurait dit que tu regardais un film à la télé, ou que tu remplissais le filtre de la cafetière, ou que tu changeais l’ampoule de la lampe du salon. Je ne sais pas, comme si tu faisais quelque chose de gentil et en même temps tu faisais quelque chose de méchant. De très méchant.
Elle resta un moment immobile, les yeux grands ouverts, examinant des images intérieures que j’aurais voulu, Ô combien j’aurais voulu qu’elle n’ait jamais en tête.
– Tu avais l’air d’un robot. Une machine. Comme les tueurs dans les jeux videos qui massacrent les autres avec leurs visages qui restent immobiles. Et j’ai eu peur que… que…
– Que quoi, mon amour ?
Elle prit une longue inspiration et cracha la dernière phrase. L’expulsa. La lâcha comme on jette une lourde pierre qu’on porte depuis trop longtemps.
– J’ai eu peur que tu ne t’arrêtes jamais. Et que quand Gino serait mort, tu t’attaquerais à moi, et puis que tu casserais tout l’appartement, et puis que tu tuerais les gens qui essaieraient de t’arrêter.
Elle haleta à plusieurs reprises et termina :
– J’ai eu peur que tu sois devenu fou !

J’avais encore levé le pied. J’étais descendu à une vitesse qui aurait permis à un cycliste de nous dépasser et je ne regardais plus guère la route, mais ma petite fille qui avait fini par enfouir son visage dans ses deux mains, y dissimulent l’essentiel de ses traits, le reste étant caché par l’avalanche de ses cheveux.

J’étais partagé.
D’un côté, chacun de ses mots m’avait percé l’âme comme autant de longs clous enfoncés à coups de marteau par un charpentier furieux.
De l’autre, j’étais soulagé. Heureux, même. D’une joie amère, acide, sûre comme une orange verte, mais une joie tout de même.
Mon plan marchait.
Notre éloignement et notre tête à tête, qui durait depuis dix jours maintenant, portait ses fruits : enfin, nous allions pouvoir commencer à nous parler, nous expliquer, sortir du silence empêtré qui nous avait tenu prisonnier durant toutes ses semaines, paumés, déambulant de part et d’autre de ce grand appartement d’Adélaïde comme deux petits pois oubliés au fond d’une boîte de conserve.
– Je ne t’aurais pas fait de mal, murmurai-je. Je ne ferai jamais rien qui puisse de te faire souffrir. Tu le sais, n’est-ce pas ?
Longtemps, pendant une pincée de secondes qui me parurent des heures, elle resta immobile.
Mains sur le visage. Cheveux répandus en deux flots symétriques. Le dos mince et brun courbé, la ligne des minuscules vertèbres pointant sous la peau hâlée.
– Tu le sais ? insistai-je.
Elle écarta les mains, releva la tête. Elle ne pleurait pas, mais son reniflement sonna comme celui qui suit un sanglot.
– Je sais, Papa.
– Bien… Alors écoute-moi : j’ai fait une erreur avec toi. Je crois que je suis excusable, parce qu’au moment où on s’est installé à Adélaïde, j’avais beaucoup à penser entre ma mise à pied et cette satanée maladie qui commence à m’embrumer la tête…
– Snif… la machine à brouillard.
– La machine à brouillard, oui. A cause d’elle, je n’ai pas pris le temps de te parler de mon travail. De ma vie. De ce que j’ai fait. Alors c’est le moment de réparer ça, maintenant, d’accord ?
– D’accord.
– Il faut que tu saches que ton papa a exercé un boulot particulier.
– Je sais.
– Tu sais et tu ne sais pas. Tu as assisté à de la violence ce jour-là, avec… avec…
– Gino.
– Gino. Tu as eu peur et j’en suis désolé. Mais il faut que tu comprennes que mon métier avait à voir avec la violence…

Alors, tandis que nous roulions l’accélérateur maintenu en position « escargot fatigué », tandis qu’un kangourou solitaire s’obstinait à bondir à notre côté, jetant parfois à la voiture des coups d’œil aussi stupides que curieux, je lui racontais…

Du calme, docteur Fletcher.
Cool.
Tranquille.
Ne vous précipitez pas sur votre téléphone pour alerter la garde. Je n’ai pas rompu mon serment ni divulgué aucun de vos foutus secrets nationaux.
Je suis resté scru-pu-leu-se-ment discret, loyal, fidèle, garde-à-vous, âme haute et regard fier, tralala… avec courage unissons-nous, tralala… pour qu’avance la belle et juste Australie !
Je me suis débrouillé pour dessiner à ma fille un tableau à peu près exact de mes activités tout en passant en silence les affaires les plus tordues auxquelles j’ai participé.
Et ça n’a pas été facile, croyez-moi, doc.
Entre la censure que je me suis imposé et les gouffres creusés dans ma mémoire, les noms et les dates qui m’échappaient, je me suis donné du mal pour construire trois histoires à la fois plausibles et représentatives. Même si j’ai dû mélanger certains faits, placer des personnages d’une mission dans une autre et déplacer tel fait ou tel autre dans le temps.
Du diable si je n’ai pas carrément inventé un paquet de détails pour pallier le vide abyssal de mes souvenirs !
Il me semble que j’ai raconté cette livraison d’armes à la guérilla Karen qui avait mal tourné en je ne sais plus quelle année. Pour le reste, à l’heure où j’écris ces lignes (avec ce satané crayon gras qui m’oblige à tracer des lettres démesurées), vous pourriez m’ouvrir le ventre et touiller mes intestins en vous servant d’une lame chauffée au rouge, je serais incapable de me rappeler la moindre bribe.

Ce dont je me souviens, c’est qu’alors que j’étais au bout de es histoires et que se dessinaient au bout de la route les formes des premières maisons de Grosvenore-Mine, avec quelque part l’éclat blanc d’une giclée de soleil sur une tôle neuve, le regard de ma fille avait changé.

Dans les grands yeux sombres qui me dévoraient, je ne lisais plus qu’amour et admiration.
Amour.
Admiration.

Le regard d’une fan adolescente au pied de la scène où joue son groupe favori, quatre ou cinq minets attifés en carnaval plantés dans un déluge de spotlights multicolores.

Oui, frères humains : Louise m’admirait alors.

– Tu es un héros, Papa.
Et je vous jure qu’aux tréfonds de ma mémoire en marmelade, les mots chantent encore avec la voix d’une brise fraîche d’automne dans des feuillages brûlés par un août impitoyable.
J’ai senti un sourire étirer mes lèves. Oui, amis, docteur, vous lisez bien : un sourire. Le premier qui me soit venu à la bouche depuis des mois, oh des mois entiers, depuis que le sort m’avait plongé dans l’océan des emmerdes – la cervelle en pâte à beignets, écarté de mon job, Louise presque violée, pas mal, non ?
– Un héros, mon papa…
C’est ça qu’elle m’a dit quand j’ai eu fini, en bondissant de son siège pour se jeter sur moi de tout son petit corps tiède et refermer ses minces bras autour de mon cou et serrer, serrer, oh mon dieu serrer tandis que sa joue se collait à la mienne et que la douceur fluide de ses cheveux me recouvrait le visage, tandis qu’elle collait qu’elle pressait son visage contre le mien en plaquant toute cette peau de soie contre celle de mon visage, celle de mes bras, tandis qu’emplissait mes narines son parfum de jeune sueur au fond duquel nageait encore les effluves du savon de la douche matinale.
– Je t’aime, Papa !
Papa.

Papa. Papa.
Papa. Réveille-toi !
PAPA !
PAPAAAAAAAA !

RÉVEILLE-TOI !

(À suivre)

La Machine À Brouillard, par Tito Desforges, éditions Taurnada, 213 pages en version papier, 9,99 €, est disponible autant dans les librairies réelles que celles en ligne.

 

LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 07
LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 09

One Response to LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 08

  1. Dom

    31 décembre. Alors un an de plus . Bon anniversaire et longue vie d’écriture pour mon grand plaisir.
    Dom

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