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LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 10

Publié par le 8 janvier 2022

 

Tito Desforges est un type avec lequel je me sens des affinités. Tito Desforges est né le 31 décembre 1960. Comme moi. À Fournival, Oise intérieure. Moi aussi. Tito Desforges a beaucoup bourlingué. Moi c’est pareil. Tito Desforges est un putain d’écrivain. Ben ça aussi c’est comme moi !

S’il survient que certains êtres à la psyché malade se transforment en monstres de la société, que dire d’un homme devenu le monstre de lui-même ?
Jonathan Jovic.


Suite à mon numéro de transperceur de grille, ma main droite ressemblait à un crapaud enflé. Et sanguinolent. Le dos en était gonflé, à croire qu’un farceur au goût douteux avait soufflé dedans. À la jointure du majeur et de l’annulaire, la tête d’os apparaissait, entourée de chairs meurtries. Le tout me lançait des vagues de douleur tonitruantes comme les coups de klaxon d’un conducteur à bout de nerfs dans un embouteillage.

J’attrapai la bouteille de bourbon sur le bureau du shérif, la tendis un bref instant en direction du cadavre, goulot pointé.
Tu permets ?
M’enfilai quatre ou cinq solides rasades.
En même temps que la brûlure exquise de l’alcool me dévalait l’œsophage et explosait dans mon ventre, un vertige me prit. La pièce entière prit un virage sur l’aile et se maintint en position penchée. Je me retins au dossier de la chaise tout en m’exhortant à ne pas m’y laisser tomber. Si je cédais au besoin de m’asseoir, je n’étais pas sûr de pouvoir me relever.
Il faut que je mange quelque chose, pensai-je.
Et comment ! Il y avait une bonne trentaine d’heures que je naviguais sur mes réserves. Si je voulais aller au bout de mon intention, qui était d’arracher Louise aux pattes des salopards de Grosvenore-Mine avant de les ensevelir sous les décombres de leur village, il allait me falloir alimenter la chaudière.
J’ouvris les tiroirs du bureau, à la recherche de snacks, mais laisse ton adresse, on t’écrira.
Apparemment, le regretté chef Bromden ne se sustentait que de liquide.

Dans le tiroir du bas, je trouvai une mallette blanche frappée d’une croix rouge de premiers secours. Je versai la moitié de la fiole d’alcool à 90°sur ma main blessée, n’ayant que vaguement conscience que les couinements de porc torturé qui emplissaient le bureau sortaient de ma propre gorge, et m’entortillais la pogne dans une bande Velpeau que je fis tenir avec des bouts de sparadrap.
Je trouvai aussi un tube de pilules anti-douleur. Je m’en versai une bonne dose dans le gosier, sans compter, et les fis passer à l’aide d’une nouvelle lampée de pure malt. Cela fait, je pliai et repliai plusieurs fois les doigts : ça irait. Ça faisait un mal de chien mais j’avais déjà éprouvé de pires douleurs dans ma vie.

Ma main serait capable de tenir une arme à feu et d’en presser la détente. Pour l’heure, c’était tout ce que je lui demandais.

Je m’emparai du 30 de chasse et du fusil à pompe. À côté du rack, plusieurs cartouchières pleines étaient pendues. Je me les octroyai aussi, pendues à mes épaules, mode guérilla.
J’enfilai le colt 45 entre mon ventre et mon pantalon. Je jetai un regard de regret aux bottes du cadavre: le défunt shérif avait de fort petits pieds pour un homme de sa taille. Trop courts pour moi, en tous cas. Il me faudrait combattre pieds nus.
En guise de dernière formalité, je crachai une glaire de haine au visage du mort, levai le fusil, enclenchai une balle dans la chambre et sortis du bureau, arme au poing.

La chaleur de fournaise du dehors me cogna le crâne, masse d’acier brûlant. L’air vomissait du feu. Le ras du sol vibrait comme un gaz combustible. L’asphalte de Main street paraissait une rivière de lave noire piégée, effarée, sous un ciel de colère en métal blanc.

Personne.

Je comptais sept voitures qui, plus que garées, semblaient abandonnées, bêtes laissées pour mortes par une caravane engloutie derrière l’horizon. Les chromes ternis ne reflétaient rien. Les surfaces de vitres empoussiérées d’un roux mat et sans éclat étaient aveugles.
Pas un bruit.
À croire que tous les habitants de Grosvenore-Mine s’étaient réfugiés dans leurs gourbis, derrière leurs portes closes et leurs fenêtres noires, attendant de m’infliger le sort qu’ils me réservaient.

À croire que.

Je traversai la rue, gagnai le supermarché.
La vitrine était sombre. Nulle lumière à l’intérieur. Les cageots de légumes avaient été rentrés, laissant à nu les tréteaux de métal de la devanture. Les asperges répandus sur le trottoir avaient été balayés. Le bec de cane de la porte avait été ôté.
Je la poussai d’un coup de pied : fermée.
Je reculai d’un pas, braquai mon flingue sur la vitrine, tirai.
La secousse du shotgun entre mes poings, le coup de tonnerre brutal de l’explosion de poudre au milieu de cette masse immobile de chaleur et de silence dans laquelle je me mouvais, l’éclair de feu qui jaillit du canon et l’odeur de cordite qui vint me fouetter les narines déclenchèrent en moi une onde de jouissance pure.
Je hurlai d’un rugissement de fauve tandis que la vitrine se perçait d’un trou rond qui se transforma en soleil aux rayons brisés.
Je gueulais encore quand la surface de verre s’effondra en une cascade de millions de petits diamants qui se répandirent sur le sol.
Je continuais à crier alors que j’avançais, insensible aux éclats qui se fichaient dans les plantes de mes pieds, enjambai le cadre et pénétrai dans le magasin.

Je m’immobilisai dans la pénombre.
Bibitt ! criai-je, ponctuant mon appel d’un claquement de garde avant.

Silence.

La caisse enregistreuse reposait sur le tapis roulant. On l’avait refermée mais pas rebranchée. Les pièces de monnaie et les billets avaient été ramassés. La nuit allait s’épaississant dans la profondeur des rayons. J’en conclus que le petit manager moustachu était allé se remettre de ses émotions en un autre lieu et je gagnai rapidement le fond du magasin et l’atelier de boucherie.

Il y régnait une odeur d’eau de javel. Le sol avait été nettoyé à la serpillière là où Hap avait libéré son offrande fécale à la déesse de la trouille.
J’allumai le néon et bondis jusqu’à la porte de la chambre froide.
Louise ?
Une haleine de banquise me souffla au visage et à la poitrine. Je trouvai un commutateur, fis de la lumière. Une demi-douzaine de carcasses de moutons et des pièces de boucherie diverses pendaient à des crochets. Sur le mur carrelé du fond s’entassaient des caisses de polystyrène emplies de saucisses à barbecue. À leur pied traînait un bout de tissu blanc tacheté de rouge – un tablier de boucher maculé de sang.

Ma vue se brouilla, comme si j’avais soudain chaussé des lunettes pas faites pour ma vue. Je fermai les yeux, les rouvris. Ma vision redevint nette, me montrant un bout de tissu effectivement taché de sang mais qui n’était pas blanc.
Il était rose.
Rose fuchsia.
Je le jetai à genoux, m’en emparai en gémissant.
C’était bien le tee shirt de Louise, grossièrement découpé sur le devant.

Alors là…
Alors là…
Alors là, docteur !

Il y avait des années qu’on me répétait que j’étais à la ramasse. Mes supérieurs m’avaient mis en rencard sous prétexte de ma mauvaise santé mentale. Le petit trou du cul que j’étais tenu de voir chaque semaine à Adélaïde me faisait bien comprendre qu’il me prenait pour un barge. Les citoyens du bled que j’avais eu le douteux honneur de rencontrer m’avaient tous plus ou moins traité de cinglé…

Mais alors là… Alors que je tenais entre mes mains la charpie sanglante de ce qui avait été le tee shirt de Louise… Là, je devins authentiquement timbré.

Sanglotant comme un enfant battu, je m’enfouis le visage dans la pauvre guenille. J’y aspirai de profondes goulées du parfum de Louise, fait de monoï et de sueur un peu poivrée. Je me laissai tomber le front au sol. Me le cognai à dix, quinze reprises sur le carrelage glacé.
Criai.
Chialai.
Reniflai.
Hoquetai.
Enfin, après ce qui me parût être de longues minutes, je parvins à retrouver mon calme. Tenant la pauvre guenille fuchsia devant mes yeux, j’inspirai et expirai plusieurs fois, comme aujourd’hui, alors que j’écris ces lignes (sauf qu’à ce moment-là je n’avais pas le loisir de gober une gélule jaune comme j’hésite à le faire maintenant mais non la journée sera longue je veux les réserver pour plus tard).
Voyons, dis-je à voix haute, tu dois raisonner : s’ils avaient tué Louise, son corps serait ici. Quel meilleur endroit dans tout Grosvenore-Mine pour conserver un corps ?

Inspirer. Expirer.

Ils savaient que tu savais qu’elle était ici, dans la chambre froide. Ils savaient. Alors ils l’ont emmenée ailleurs pendant que tu étais enfermé dans la cellule de Bromden. Mais oui… Oui… Oui…
Lentement, gravement, les gestes calmes, je me nouai le tee shirt déchiré autour du cou, comme un talisman.
Ils l’ont emportée, torse nu et blessée mais ne pense pas à ça maintenant, ton papa ne pense pas à ça, il ne pense qu’à te retrouver…
Je repris mon fusil que j’avais laissé tomber au sol et sortis de la chambre froide.

Ils attaquèrent alors que j’engloutissais alternativement des poignées de chips et des tronçons de dogs rouges, extraites d’un sachet sous vide « Format Famille » que j’avais éventré d’un coup d’ongle. Dieu m’est témoin que rien ne m’avait jamais paru plus délicieux que ces saucisses pâteuses, ni celui du sel sur les patates déshydratées.

Le temps que parvienne à mes oreilles puis à ma conscience le claquement / chuchotement caractéristique d’un fusil-mitrailleur en position « rafale », un projectile miaulant m’emporta un bout de viande de l’épaule gauche. Les autres balles allèrent assassiner des bocaux de cornichons rangés en sommet de rayonnages et trouer le plafond.
Un amateur, pensai-je, alors que, ayant empoigné au passage le shotgun posé sur la vitre d’un bac à crèmes glacées, je me blottissais derrière celui-ci. Le gars n’a pas l’habitude…
Vous l’ignorez sans doute, toubib, mais le canon d’un fusil-mitrailleur a tendance à se relever quand on tire en rafale. Le maintenir à bonne hauteur demande un certain entraînement.
Dans la rue, un autre F.M cracha, tout aussi maladroit. D’autres bocaux de cornichons succombèrent, lâchant dans l’air une puanteur de vinaigre. Deux fusils toussèrent – des shotguns semblables au mien, dont les balles se perdirent je ne savais où.

Décidément, mes assaillants étaient des manches et, de mon point de vue, c’était parfait, au petit poil, tout bien comme il fallait.

Pour les exciter un peu plus, je poussai un hurlement de guerre et tirai deux coups en direction de l’extérieur, sans viser, par-dessus le bac réfrigéré.
Les abrutis ne marchèrent pas, ils galopèrent. Un enfer de métal déferla dans le magasin, faisant dégringoler les boîtes de conserve, hachant les emballages, crevant les paquets. Un présentoir en carton de revues pour camionneurs s’écroula, lâchant au sol un étang de femmes nues aux poses aguicheuses.
Au bout de quelques secondes, le tir se tarit. Les cons étaient arrivés au bout de leurs chargeurs.

Exactement ce que je voulais.

C’était à moi.
L’heure du guerrier.
Showtime.

Je bondis sur mes pieds et courus à la vitrine, fusil pointé, prêt à répandre la mort.

Soit que je fus anesthésié par l’état de rage auquel j’étais parvenu, soit que les pilules trouvées dans le bureau du shérif fissent effet, soit les deux, je ne sentis pas plus les dents de fouine des éclats de verre qui déchiraient mes pieds que ne m’élançait le trou gros comme un œuf qui pissait le sang en haut de mon bras gauche.

Devant moi, je trouvai le tableau que je m’attendais à voir : quatre abrutis aux gestes fébriles qui tentaient de recharger leurs flingues.
L’un de ces clampins était une femme, la postière qui avait valsé des hanches en me voyant marcher au calvaire. Pilbow, m’avait dit le shérif. Ladite Pilbow s’appliquait à enclencher un nouveau chargeur dans la culasse d’un très beau F.M, une arme de guerre noire, luisante de neuf, dont, se tenant à demi accroupie, considérable fessier en arrière, elle avait posé la crosse sur sa cuisse.
A côté d’elle se tenait un type en combinaison bleue de la Grovesnore-Mining-Company, occupé à remplir de cartouches le magasin d’un fusil à pompe. Dans sa maladresse, il avait en laissé échapper deux qui roulaient au sol à ses pieds.
Il y avait un troisième gars que je n’avais jamais vu, avec un autre shotgun, vêtu d’une chemisette d’un vert agressif, et un quatrième, que je ne connaissais pas non plus, coiffé d’un chapeau de cowboy, porteur d’un bon vieux M 16, qu’il s’occupait lui aussi à recharger

En retrait, à dix bons pas derrière eux, une crotte de coton rougi lui dépassant de la narine, les lunettes de travers, un rictus de haine lui dévoilant les dents, William Bibitt, le manager du supermarché, contemplait le désastre qu’était devenu son commerce. Il tenait à deux mains son 38 à barillet, canon vers le bas, qu’il releva en me voyant débouler.
Je faillis lui crier : « Non ! ».
Étrange phénomène que celui des réflexes, pas vrai ?

Le Smith & Wesson était chargé, ce coup-ci, (pas si pacifiste que ça, au fond, ce pauvre Bibitt !).
Il tira deux fois.
Le second projectile vint miauler sur le bitume à un bon mètre devant mes pieds. Le premier s’était enfoncé dans le dos de Pilbow qui tressauta sous le choc et poussa une sorte d’aboiement bref avant d’effectuer un demi-cercle et de s’écrouler au sol.
Comprenant sa bourde, Bibitt écarquilla les yeux. Je ne lui laissai pas le temps de se lamenter ni d’assimiler la leçon (ne pas tirer quand on est posté en arrière-garde, on risque de dégommer les copains).
Je l’ajustai, tirai.
Un coup de bélier au ventre le plia en deux et l’envoya gicler trois bons mètres en arrière, sur le parking du restaurant.
Je pivotai.
Combinaison-bleue avait été surpris par la chute soudaine de la postière. Il était encore figé, une cartouche dans une main, son fusil dans l’autre, contemplant d’un air hébété la jeune femme au sol, quand sa poitrine se transforma en une vaste fleur écarlate.
Je pivotai encore de quelques degrés.
Chemisette-verte était en train de m’aligner, crosse au creux de l’épaule, tête penchée, œil sur le viseur.
KA-BANG !
Il resta quelques instants immobile avec un quart de visage intact, un bout de bouche, un bout de nez, l’œil toujours fixé sur sa mire, avant de s’effondrer.
Chapeau-cowboy avait fini par enclencher un nouveau chargeur, mais la gerbe de débris de chair et de gouttes de sang qui l’aspergea lui ôta instantanément toute combativité. Il tendit son M 16 à plat vers moi, le laissa tomber, leva les mains et esquissa un pas en arrière.
Je tirai le 45 de ma ceinture et le braquai sur lui. Il s’immobilisa.
Non, fit-il. Pitié, monsieur, s’il vous plait…
Je l’abattis de trois balles dans la poitrine, l’achevai d’une dans le front, laissai échapper un grognement de satisfaction.

Grosvesnore-Mine, zéro. Mac-Murphy, quatre.
Perfecto, amigos !

Pilbow était morte, foudroyée au cœur.
Bravo, Bibitt.
Je passai en bandoulière le shotgun et m’emparai du F.M de la défunte postière. Une arme magnifique, un Heckler & Koch qu’on aurait dit tout juste sorti de son étui d’emballage, fleurant bon la graisse brûlante. Une musette pleine de chargeurs pleins aussi neufs que le fusil, sans une seule éraflure, reposait au sol, à demi ouverte. J’en dégageai la sangle de l’épaule de miss Pilbow et me l’appropriai aussi, en poussant un cri de victoire.

Un fusil à pompe et une carabine de chasse dans le dos, un colt 45 chargé ras la gueule dans la ceinture, plus cette merveille noir bleutée de H&K 5,56 : je commençais à me sentir vraiment bien.

Une plainte de chiot vint s’insérer dans mon bourdonnement d’oreille consécutif aux détonations. C’était Bibitt qui gémissait, bras et jambes en X au milieu d’une considérable mare de sang.
Je m’approchai, écrasai ses lunettes gisant au sol d’une torsion de pied et me penchai sur lui. Son abdomen, entre la ceinture de son short et sa poitrine n’était plus constitué que d’un trou de viscères hachés et indistincts qui dégueulait autant de sang qu’une source de surface printanière débite de l’eau. Il remuait faiblement la tête de gauche à droite.
M… M… M…
Je pointai mon index sur le tee-shirt fuchsia que je portais en foulard.
Ma fille. Où est-elle ?
M… M…
Fais un effort, bordel.
Il prit une inspiration. Le cratère de son ventre gargouilla.
M… Maman, réussit-il à articuler.
Mauvaise réponse, soupirai-je.
J’enfonçai lui le canon du fusil d’assaut dans la bouche, examinai un instant la terreur dans ses yeux pâles et transformai sa tête en courge explosée.

Un coup de marteau me frappa à la hanche droite. Je titubai en arrière mais parvins à rester sur pieds. Dans mon état, je ne ressentis aucune douleur, mais une part de moi, instinctive, au fond de mon être, me prévint que j’étais salement touché.

Une deuxième balle siffla près de mon oreille. Cette fois, j’avais vu l’éclair de la détonation : une arme de poing, derrière une des fenêtres du restaurant.
Je l’arrosai d’une rafale de trois.
Un cri étouffé me parvint, suivi du bruit d’une chute.
Mon vieil ami le crapaud avait finalement trouvé son compte.

D’autres projectiles tombèrent en pluie autour de moi, gémissant en me frôlant ou faisant sauter des particules de bitume.
Ça tombait de deux, trois, quatre, peut-être douze fenêtres. J’entrevis même la silhouette d’un type armé d’un fusil qui se dressa l’espace d’un éclair, comme un diable sorti de sa boîte, sur le toit de la maison qui abritait la poste, royaume de feu miss Pilbow.
Je me jetai à terre, rampai sur les coudes et les genoux sous l’ombre d’un auvent de tôles qui fut aussitôt percé d’une demi douzaine de trous.
Les bâtards !
Je me trouvai devant une maison de bois. Je m’appuyai contre les bardeaux de la façade. Un coup de feu retentit à l’intérieur et la moustiquaire qui recouvrait une fenêtre à ma droite parut se soulever, percée par le souffle de plombs d’une chevrotine.
Je repris le 45, tirai à travers la moustiquaire crevée.
Deux fois.
Une femme hurla un mot indistinct qui s’acheva dans une plainte.
Je laissai tomber le 45, désormais inutile, chargeur vide.

À l’extrémité de la façade s’ouvrait un étroit espace, un passage d’à peine plus de vingt centimètres entre cette baraque et la voisine.
Je ne perdis pas de temps à peser le pour, le contre, le pas beaucoup pour ou le très contre : je me débarrassai non sans une brève pointe de regret de mes fusils et de mes ceintures de munitions, ne gardai que le HK, m’y engouffrais sur le côté et rampais verticalement, m’y enfonçant, poitrine et dos comprimés par les deux murs.
Dans la rue principale, ça continuait à tirer, malgré ma disparition.
Trous du cul ! ricanai-je.

Cette fois, j’étais en plein dedans.
Les citoyens de Grovesnore-Mine m’avaient identifié comme ennemi et s’étaient ligués pour défendre leur village.
Leur patelin et leurs secrets.
Leurs sales chsssecrets…

Peu après, je débouchai dans un désordre de jardins pelés. Ma hanche me faisait un mal de dogue. Ma tête lui hurlait de la fermer et de tenir.
Tenir.
Tenir bon.
Bon dieu, tenir !

Docteur j’ai avalé trois de vos pilules trois n’ai pas pu avaler le menu de midi me suis allongé mais n’ai pas non plus pu dormir trois de vos pilules mais pas d’effet.

Respirer.

Inspirer. Expirer.

Elle est si forte l’émotion  en moi – un arc électrique étincelant et vibrant parcouru d’éclairs bleus, tentacules qui font exulter mes chairs jusqu’au plus loin, un réseau de fils de cuivre grésillants, oh seigneur jusqu’au plus loin de mes extrémités.

Tenir.
Tenir bon. Comme ce jour-là à Grovesnore-Mine, tenir.

Et écrire.

(À suivre)

 

La Machine À Brouillard, par Tito Desforges, éditions Taurnada, 213 pages en version papier, 9,99 €, est disponible autant dans les librairies réelles que celles en ligne.

 

LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 09
LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 11

One Response to LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 10

  1. Tuan

    On respire bien l’ambiance délicate et surannée de Dajarra – Queensland – où je n’irai pas pour ma part passer mes vacances mais qui sent la poussière rouge du bush et la fraicheur d’une Forster, bref : du vécu.
    D’ailleurs pour approfondir ses connaissances sur cette riante région de l’outback australien la lecture de Goanna massacre est chaudement recommandée, à mon sens plus lisible et prenant que La Machine..
    Un certain Tuan Charlie revient en mémoire avec Dust, la grande époque de Msieu Poncet et Juan Carlos…

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