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LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 11

Publié par le 15 janvier 2022

 

Tito Desforges est un type avec lequel je me sens des affinités. Tito Desforges est né le 31 décembre 1960. Comme moi. À Fournival, Oise intérieure. Moi aussi. Tito Desforges a beaucoup bourlingué. Moi c’est pareil. Tito Desforges est un putain d’écrivain. Ben ça aussi c’est comme moi !

 

S’il survient que certains êtres à la psyché malade se transforment en monstres de la société, que dire d’un homme devenu le monstre de lui-même ?
Jonathan Jovic.

 

Je louvoyai un moment parmi les parcelles séparées les unes des autres par des grillages rouillés parfois à demi effondrés et des plaques de ferraille. Un tas de petites bestioles miroitantes se bousculaient devant mes yeux. Je me souviens m’être reposé quelques instants en m’appuyant contre un vieux portique d’enfant à la peinture écaillée qui me semblait être plus un gibet qu’un jeu pour mômes.

Personne derrière moi.

Dans Main street, les coups de feu s’étaient tus, mais j’entendais des appels et des cris survoltés qui se répondaient. Pas d’illusion à se faire : la meute des chiens de Grosvenore-Mine se rassemblait et se lancerait bientôt à mes trousses.
Je serrai les dents, me relançai en avant.
Marche, soldat.

Une sorte de chemin assez large pour un véhicule s’ouvrait devant moi. Je l’empruntai. Des touffes d’herbes grises s’alignaient en son milieu. Les bas-côtés étaient deux dépotoirs parallèles de bouteilles, de boîtes de bière chiffonnées et d’emballages plastiques.
Au bout d’une soixantaine de mètres, j’arrivai devant une cour serrée entre trois bâtiments de planches et de tôles, tous emplis de véhicules plus ou moins en route vers l’état d’épaves. Au centre du terrain, un petit camion Dodge à quatre roues motrices maculé de poussière et croûté de boue, paraissait presque neuf au milieu de toute cette ferraille à bout de course. De derrière, du fond de la cour, me parvenait les accents faussement enthousiastes d’une publicité radiophonique.

Je contournai le petit Dodge, me glissai jusqu’à l’angle de la cabine, risquai un œil.

Le petit rouquin, Chess, se tenait debout devant un préau bas au toit de tôles, torse nu et maigre dans sa salopette couverte de cambouis, la tête penchée sur le côté, attentif aux bruits qui parvenaient de la rue principale. Les clous et les anneaux qui lui perçaient la face brillaient comme des éclats de diamant. Tandis que je l’observais, il pencha la tête de l’autre côté, clignant des yeux à répétition, et porta à ses lèvres un court mégot dont il tira une longue bouffée sifflante. L’odeur à la fois acre et sucrée de l’herbe pure me fouetta les narines.

Derrière lui, sous le préau, s’accumulait dans l’ombre tout le fatras propre aux ateliers de bricole mécanique : carcasses de voitures à divers états de démontage, pièces en vrac, bidons… plus un long établi couvert d’outils en désordre. Sur un chariot à roulettes, un poste de radio déglingué diffusait maintenant un air de country, à côté d’une bonbonne de vin rouge à moitié pleine. Contre ce chariot était appuyée une carabine de type Winchester.

Je sautai d’un pas à découvert, presque à cloche-pied, HK braqué.
Les yeux du rouquin s’élargirent.
B’dieu d’merde, le fou !…
Il esquissa un mouvement en direction de la Winchester.
Non, fis-je.
Il s’immobilisa, leva les deux mains, paumes vers moi.
D’accord, d’accord, d’accord…
Tes deux mains sur la nuque, ordonnai-je.
Il laissa tomber son minuscule mégot de joint, s’exécuta.
D’accord, d’accord…
Je m’avançai en traînant la patte, lui passai devant.
Arrête de dire « d’accord », perroquet de mes deux.
D’ac… Euh… Ouais… Comme vous v’lez, m’sieur !
Tout en continuant à le braquer, j’attrapai la carabine par le canon et l’envoyai tourner au loin, au fond de l’atelier, où elle atterrit avec un bruit métallique.
Rouquin m’observait, le regard vague, envapé, une ombre de sourire idiot flottant sur les lèvres.
Z’êtes sorti d’chez le shérif ? C’est pour ça qu’y vous courent tous t’après, hein ?
Ta gueule.
Pis z’êtes amoché, hein ?
Ses yeux vacillants s’étaient posés sur ma hanche. Je retins l’envie d’y diriger mon regard à mon tour.
Pas besoin.
La sensation de cataplasme qui me recouvrait le côté droit, de la taille au genou, me renseignait assez : j’étais en train de saigner.
Salement.

Je m’approchai de Chess.
Où est-ce que vous avez planqué ma fille ?
Il leva les yeux au ciel.
Encore vot’fille ? Qu’est-ce que vous avez donc avec vot’fille ?
Je me saisis de l’anneau qu’il portait en piercing au sourcil entre le pouce et l’index et l’arrachai d’un coup sec, ce qui eut pour triple effet de le faire taire, de libérer une rigole de sang depuis son arcade et d’effacer son sourire de défoncé.
Aïïïïe !
Si j’obtiens une réponse, je vais peut-être te laisser vivre.
Il grimaça comme un gamin chagriné.
Mais moi quèqu’j’en sais, moi, d’vot’fille, moi, m’sieur !…

Je lui balançai un coup de crosse au milieu de la figure. Le nez cassa avec un bruit de coquille prise dans un casse-noix.
Chess s’effondra au sol.
Je le ramassai par ses bretelles de salopette et le traînai jusqu’à l’établi, sur lequel je le couchai à moitié sans tendresse particulière.
B’sieur, b’sieur, laissez-boi, b’sieur, gémissait-il à travers la purée de morve et de sang qui coulait de ses deux narines.
Ma fille.
J’sais pas…

J’empoignai une perceuse électrique à batterie qui se trouvait à ma portée. J’actionnai la gâchette. La mèche se mit à tourner en vrombissant, expulsant des copeaux de métal restés coincés dans la spire.
Tu ne sais pas, hein ?
Non m’sieur, j’vous jure, j’ai jamais vu d’fille, j’sais pas…
Je te crois. Calme-toi. Ce qu’on va faire, c’est qu’on va chercher ensemble où elle peut bien être, d’accord ?
Il eut une sorte d’éternuement sanglant.
D’accord ? insistai-je en actionnant de nouveau la perceuse.
Oui m’sieur !
Alors, voyons… Dis-moi qui est le chef, ici.
Je positionnai la pointe de la mèche sur l’une de ses têtes de clavicule, à quelques millimètres de sa gorge.
Le chef ? J’sais pas, m’sieur. Y’a pas d’ch…
Le dernier mot se perdit dans un long hurlement alors que je enfonçai la perceuse à la base du cou. La mèche grinça en creusant l’os.
De minuscules particules blanches s’enfuirent en manège.
Le bruit s’étouffa dans le sang.
Fais un effort, Chess. Hein, Chesswick-mais-tout-le-monde-dit-Chess ? Hein ? C’est qui le chef ?
La partie instinctive de mon cerveau venait de percevoir une interruption dans le brouhaha lointain qui nous parvenait de la rue principale. Comme un hoquet. Un court instant de surprise. Les péquenots avaient entendu le hurlement du rouquin.

Pour moi, ça signifiait qu’un nouveau un compte à rebours s’était enclenché. Ils allaient rappliquer par ici dans les secondes qui suivraient.

Au même moment, ce fut comme un éclair de compréhension qui me traversa l’esprit. En image, je revis la petite église proprette au milieu des baraques minables. Les minces fenêtres en ogives. Le joli toit de tuiles roses qui luisait coquettement au soleil…
J’sais pas j’sais pas j’sais, psalmodiait le rouquin.
Une décharge de rage me traversa. Un clou rouillé s’enfonça dans les profondeurs de mon ventre. Un afflux de salive au goût métallique m’emplit la bouche.

Comment ?
Quoi ?
Comment comment comment ?
Quoi quoi quoi quoi ?

Toute la population de ce maudit bled était à mes trousses. Les péquenots réunis en horde avaient sortis tous les fusils des placards pour se lancer à la chasse à l’homme. Le gibier, c’est-à-dire moi, saignait comme une bête blessée. Je trouvais la force de poser une question, une misérable question, une toute petite question, en des termes bondieusement aisés à comprendre et tout ce que ce demeuré, le seul indigène trop stoned pour participer à la chasse, le couillon du bled, trouvait à me répondre, c’étaient les seuls mots que je ne voulais pas, ne pouvais pas entendre !
« J’sais pas, m’sieur ».

–  Je vais t’aider, connard (ma voix résonna à mes oreille comme le grincement d’une très vieille grille), je vais te proposer des mots, des mots très simples, des mots que même un abruti comme toi peut piger, et tu n’auras plus qu’à me répondre par oui ou par non.
Ses yeux dansaient la farandole dans leurs orbites. Sa bouche se tordait et grimaçait, laissant deux filets de bave grisâtre couler des deux côtés de son menton. Une tâche humide s’agrandissait sur le tissu de sa salopette à hauteur de l’entrejambe. Le sang sortait en jet régulier du trou à la base de son cou, comme d’une fontaine à eau. J’avais dû toucher une veine.
C’est le pasteur, hein ? articulai-je. C’est à l’église que ça se passe, c’est ça ?
Chess écarquilla les yeux. Un instant, je crus qu’il allait éclater de rire. Que les effets de la marijuana se révélaient plus forts que la douleur. Ou bien que la terreur, mélangée à la fumée, venait de le rendre subitement fou.
Mais il hocha frénétiquement la tête en beuglant de toutes ses forces :
Oui m’sieur, c’est ça !
L’église ?
Oui m’sieur. Laissez-moi, j’vous supplie. C’est ça, l’église ! C’est ça ! C’est ça !…
J’appuyai sur la détente de la perceuse, plongeai la mèche dans son œil droit et l’enfonçai jusqu’au percuteur.

Je jaillis du hangar pour constater deux choses.
Une : quatre silhouettes hérissées de fusil courraient dans ma direction, à travers les jardins poussiéreux.
Deux : ces silhouettes agitaient les jambes à travers une nappe de brume cotonneuse qui recouvrait le sol et leur foulée donnait naissance à des ondes qui se propageaient en cercles le long de sa surface. S’étendaient, vaguelettes mollement agitées, caressées par la lumière devenue dorée, presque tendre, du soleil déjà à son déclin.
Non, refusai-je.

Je fermai les paupières, me tendis de tout mon être, non-non-non-non, rouvris les yeux : la nappe de brume avait miséricordieusement disparu, mais les quatre silhouettes continuaient de cavaler.
Deux hommes en combinaisons bleues de la mine, un jeune type blond et une femme du même âge en courte blouse de ménagère, jambes et pieds nus, qui tenait à deux mains un antique fusil de chasse à deux canons.

Je balançai une rafale dans leur direction.

La tête du jeune blond expulsa un crachat de sang vers le ciel. La jolie femme se précipita pour le recueillir dans ses bras, hurlante – son épouse, sans doute. Une des combinaisons bleues se mit à tournoyer sur lui-même à cloche-pied en beuglant de douleur.
Plus loin, derrière eux, un nouveau groupe d’une demi douzaine d’autres gusses était apparu, galopant vers moi.

Je bondis sur le marchepied du Dodge, ouvris la portière, me propulsai sur le siège. Le flot bouillant que ce geste fit jaillir de ma hanche me parvint à peine à la conscience. J’enfonçai le bouton de démarrage. Le moteur rugit.
Moi aussi.
J’enclenchai la vitesse. Le camion se rua en avant. Faisant glisser désespérément mes mains autour du le large volant, je le fis tourner, évitai de justesse le coin du hangar et m’engageai sur le chemin, en direction de mes assaillants.

Je ne garde que des souvenirs épars du ballet de mort et de métal qui suivit.

Je sais que le brouillard revenait à l’assaut à la périphérie de ma vision, très sombre à ma gauche, empli de lumière d’or à ma droite par les feux atténués d’un soleil bas sur l’horizon.

Sais que des projectiles étoilèrent le pare-brise, le transformèrent en une toile opaque aux mille brisures que je défonçai à coups de crosse pour m’en débarrasser.

Sais que le geste d’enfoncer la pédale d’accélérateur déchaînait des feux liquides dans ma hanche et ma cuisse.

Sais que des balles s’écrasaient comme de lourds insectes sur la paroi de la cabine tout autour de moi.

Le visage déformé par des cris de douleur et de rage de la jeune femme apparut un instant devant le volant, alors qu’elle était plaquée contre la calandre du Dodge. Elle glissa vers le bas et disparut.
Le camion tressauta quand les roues arrière passèrent sur son corps.

Un instant plus tard, un type en combinaison bleue de la mine qui s’obstinait à me tirer dessus au pistolet, debout au milieu du chemin, disparut lui aussi. De nouveau, mes trains de roues sautèrent sur de la chair et de l’os.

Ayant placé le canon du H.K sur le tableau de bord, tenant le volant de la main gauche, je tirai en continu de la main droite. Mon pansement de fortune s’était défait, la bande Velpeau flottait au vent de ma course, grisâtre et rouge, les jointures ouvertes me faisaient souffrir mais ce n’était rien, rien, rien, guère plus qu’une piqûre parmi toutes les douleurs qui me traversaient.

Devant moi, moi qui étais alors ce cataclysme de fer, de feu et de rage lancé sur le chemin même des enfers, des silhouettes tournoyaient, levaient les bras, giclaient en arrière, s’abîmaient au sol.

Bientôt je fus dans Main street envahie par un brouillard aussi dense qu’une fumée d’incendie. Des ombres se mouvaient dans la profondeur de cette purée de pois. Des éclairs de coups de feu jaillissaient de toutes parts, du sol et de plus haut – des tireurs postés aux fenêtres, sans aucun doute. La trajectoire du Dodge était devenue glissante sur ses quatre pneus crevés. Le moteur blessé de je ne savais combien de balles meuglait de douleur tandis qu’une odeur acre de feu et d’essence m’emplissait les narines.

Le percuteur du HK claqua sur du vide.
Plus de balles.
Je le balançai.

Le brouillard ne cessait de s’épaissir, se confondant maintenant avec la vapeur grasse et grise qui montait du moteur. Le mélange envahissait la cabine, s’insinuait dans mes oreilles, mes yeux, mes pensées, les tréfonds de mon âme.

La minuscule parcelle de conscience qui me restait me fit deviner la forme de l’église sur ma gauche.

Je braquai, tournant le volant à ce qui me semblait être l’infini, tournant, tournant, tournant, alors que le Dodge, sur sa folle lancée, refusait de pivoter.
Tourne, saloperie ! Tourne !
Enfin, il inclina sur la gauche. La double porte de l’église fut devant moi, un instant vaste comme une muraille de bois, l’instant suivant explosant en débris dans un fracas de cataclysme.

Le choc m’éjecta vers l’avant. Je passai à travers le pare-brise, me reçus sur un sol dallé, eus le réflexe de rouler sur le côté.

La carcasse du Dodge passa à quelques millimètres de moi dans le grincement strident des quatre jantes d’acier sur le faux marbre du sol. Son mufle fit gicler une demi douzaine de bancs d’église comme des baguettes de mikado. Il s’immobilisa, crachant des flammes par son capot ouvert et tordu.

Je me relevai, retombai, compris que je m’étais cassé le bras gauche dans ma chute, pris appui sur un genou, puis sur un pied, me retrouvai debout.

Debout.
Debout.
Vivant.

Prêt à continuer à ronger de mes dents les fondations du monde si on ne me rendait pas ma fille !

 

(À suivre)

 

La Machine À Brouillard, par Tito Desforges, éditions Taurnada, 213 pages en version papier, 9,99 €, est disponible autant dans les librairies réelles que celles en ligne.

 

 

LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 10
LA MACHINE À BROUILLARD, par TITO DESFORGES 12

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