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LA MARIE-BARJO – Épisode 07

Publié par le 14 mai 2022

 

 

D’après Le Secret Des Monts Rouges, roman paru aux éditions Taurnada.

 

EXT Jour, port de Sato-Do

Marisol se présente devant la Marie-Barjo, porteuse d’un nombre impressionnant de sacs et de mallettes luxueux de cuir et de toile aux fermetures d’argent.

Elle longe maladroitement la fine passerelle qui relie la péniche au quai, encombrée de ses bagages, manquant de se flanquer à l’eau, sous le regard goguenards de Bozo et Kim qui, debout sur le pont, n’esquissent pas un geste pour l’aider.

Elle pose enfin le pied sur le pont.

Kim (rigolard) :
Bienvenue à bord !

Marisol (agacée) :
Gracias quand même!

 

INT Jour, carré de la Marie-Barjo

Le désordre désormais habituel de bouteilles (pleines et vides) et d’armes. Haig, affalé sur une chaise, pieds sur la table, compte les billets que vient de lui remettre Marisol.

Celle-ci examine le carré. Plans sur les photos de filles nues qui tapissent les cloisons. Marisol émet une légère moue mais ne fait aucun commentaire.

Haig (achevant de compter) :
Et cent qui font deux mille. Les bons comptes font les bons amis. À ce prix-là, je te laisse ma cabine.

Marisol :
Et toi ?

Haig :
Un hamac là-haut, dans la timonerie, ça m’ira très bien. C’était comme ça, au début. Quand j’ai acheté cette bonne vieille Marie-Barjo, c’était une vraie ruine. Rien d’autre qu’une carcasse flottante. J’ai tout aménagé au fur et à mesure que le fric rentrait. Donc, ne t’en fais pas.

Marisol:
Muy amable.

Haig :
Ça te ménagera un peu d’intimité. Autre chose…

Son regard parcourt Marisol de haut en bas. La caméra s’attarde sur les longues jambes bronzées, très dévoilées par un court short en jean, et sur son décolleté, offert par une chemise du même métal largement déboutonnée. Comme si ça ne suffisait pas, Bozo, apparu derrière, une bière à la main, multiplie dans le dos de la passagère des mimiques salaces.

Marisol :
Si ?

Haig :
Il y a beaucoup de gens dangereux dans les coins où on va. Notre cargaison représente beaucoup de pognon. Ça ne s’est pas encore produit mais la possibilité existe qu’on se fasse attaquer. Si ça arrive, je veux que tu regagnes immédiatement ta cabine ou, encore mieux, le fond de cale.

Marisol :
De acuerdo.

Haig (insistant):
I-mmé-dia-te-ment. Dès le premier coup de feu, tu disparais. Je ne veux pas avoir à me soucier de ta sécurité.

Marisol se met ironiquement au garde-à-vous et salue militairement.

Marisol :
À vos ordres, Capitan.

 

CUT

 

INT Jour, carré

Haig, Bozo et Marisol sont attablés, devisant en sirotant des bières. Il fait chaud et les ventilateurs tournent. Marisol, très à l’aise, se tient les jambes croisées haut, comme dans un salon de réception.

Kim entre par l’écoutille, porteur de plusieurs sacs plastiques qu’il pose sur la table. On découvre des bâtons d’encens, des fruits et des guirlandes de fleurs de jasmin. Marisol s’empare de ces dernières.

Marisol :
Comme c’est joli ! C’est pour la décoration du barco ?

Kim, qui s’est laissé hypnotisé un instant par les guiboles de la dame, cligne plusieurs fois des yeux et détourne le regard, gêné.

Kim (marmonnant) :
Non. Ce sont des offrandes pour la cérémonie.

Marisol :
La cérémonie ?

Haig :
Il y a un ancien centre de torture des Khmers rouges pas loin. Kim et un autre pote, le docteur Chour, vont toujours s’y recueillir un petit moment, en souvenir des pauvres types qui sont morts là-bas.

Marisol :
Oh… Et je peux venir ?

Kim :
Bien sûr.

Bozo (ricanant) :
Tu vas t’éclater si t’aimes les crânes, m’dame banane !

Marisol fronce les sourcils devant la diction particulière de Bozo (comme tout le monde les premières fois) et regarde Haig.

Marisol :
Des crânes ?

Haig (placide, ayant dégluti une lampée de bière) :
Des crânes.

 

EXT Jour, port de Sato-do

Toute la bande monte à bord d’un « Sanitarka », un vieux minibus UAZ soviétique aux portières décorées de croix rouges. Le docteur Chour est au volant.

 

EXT Jour, piste

Le Sanitarka cahote le long d’une piste creusée de deux ornières et percée tous les vingt mètres d’un trou d’obus ou de mine, témoins des combats passés.

 

EXT Jour, forêt

Le minibus stoppe devant l’orée d’un chemin à peine visible, tant il était enfoui sous la végétation.

Chour saute à terre et extrait de sous son siège une kalachnikov à crosse courte. Haig descend lui aussi, tire son colt du holster qu’il porte à la ceinture et vérifie le barillet avant de remettre l’arme à sa place. Bozo et Kim dont claquer à leur tour les culasses de leurs AK.

Marisol (inquiète) :
C’est dangereux ?

Haig :
Bof. Il y a peu de temps que la guerre est terminée. Des anciens soldats traînent encore un peu partout. Il suffit d’une seule mauvaise rencontre…

Le groupe s’engage dans le sentier et disparaît parmi la végétation luxuriante.

 

EXT Jour, portail

Une double grille de fer rouillé aux barreaux attaqués par des plantes grimpantes. De chaque côté, une clôture recouverte de lianes laisse encore voir par endroits des bouquets de barbelés. Une antique plaque de ciment verdi par les mousses annonce : « Collège Royal de Sylviculture ».

 

EXT Jour, collège

Trois bâtiments de deux étages, sans grâce ni ornements, aux fenêtres aveugles, comme le reste gagnés par la végétation et rongés par l’humidité.

Le groupe avance lentement, aux aguets, les yeux fouillant les environs. On remarque le silence particulier qui l’entoure, au sein duquel les bruits de pas sur ce qui subsiste d’une allée de graviers résonnent exagérément. Divers plans sur les fissures qui lézardent les murs et sur l’obscurité qui règne au-delà des fenêtres et des chambranles des portes d’entrées accentuent l’impression d’angoisse.

Marisol (inquiète) :
C’est silencieux, no ?

Kim :
Il n’y pas d’animaux, ici, même pas un seul oiseau.

Marisol :
Porque ?

Haig :
Ils sont partis pendant la guerre, à cause des coups de feu et des explosions…

Chour :
Sans oublier que c’était la famine. Les gens ont mangé tout ce qu’ils pouvaient attraper : les oiseaux, les rongeurs, les lézards, les insectes…

Marisol :
Beurk, c’est dégoûtant !

Chour (placide) :
Ma foi, avec quelques racines et des herbes, ça peut constituer une nourriture équilibrée.

 

Ext Jour, allée

Marisol accélère le pas pour se trouver à hauteur de Haig, épaule contre épaule, juste derrière Kim qui ouvre la marche.

Marisol (chuchotant) :
Il plaisante, no ?

Haig :
Avec ce bon vieux docteur, on ne peut jamais savoir…

Marisol :
Mais, même si c’est vrai, les animaux devraient être revenus, maintenant.

Haig :
D’habitude, ils reviennent. Mais ici, va savoir pourquoi, c’est resté le désert.

Kim (se retournant) :
Moi, je sais pourquoi. C’est parce que c’est un endroit maudit, voilà pourquoi !

 

INT Jour, salle de collège

La bande est entrée dans une salle où règne une pénombre de chapelle. On voit Marisol écarquiller les yeux, cherchant à percer l’obscurité.

Peu à peu, on distingue ce qui semble être une pyramide de pierres rondes entassées.

Le groupe s’approche.

Marisol s’immobilise soudain, réprimant un hoquet, la main sur la bouche.

La caméra se fixe sur l’étrange amoncellement. Ce sont des crânes. Des dizaines. Des centaines. En vrac. Un énorme tas de têtes de mort qui occupe un bon tiers de l’ancienne salle de classe.

La caméra s’attarde, montrant les détails de cette multitude de boules aux grandes orbites noires, aux fentes des narines ébréchées, aux grimaces édentées de carnaval macabre. Des caricatures de visages de toutes tailles, y compris des petits, enfantins, empilées en désordre, jetées sans aucun respect, sens dessus dessous, regardant qui le plafond, qui le visiteur, ou bien reposant à l’envers, paraissant ricaner de cette dernière bonne blague des bourreaux.

Marisol (soufflant) :
Qui les a rangés là ?

Haig :
Ceux qui les ont tués, les Khmers rouges qui tenaient ce centre. Ils les ont torturés, puis assassinés.

Marisol :
Mais… Il n’y a pas le reste des corps ?

Haig :
Non. Ils doivent être dans une fosse quelque part par là.

Marisol :
Mais alors, tous ces gens, ils ont été…

Haig :
Décapités, oui. Les uns après les autres.

Marisol :
Madre de dios, c’est horrible !

Haig :
Ça fait plus de vingt ans que les Cambodgiens se font la guerre, Marisol. Ici, l’horreur n’est jamais très loin. Faut s’y faire…

 

INT Jour, salle de collège

Chour et Kim disposent les offrandes, des tranches de poisson séché, une main de petites bananes bonbons, des guirlandes de fleurs. Ils allument une brassée d’encens. Ils se recueillent un moment.

 

CUT

 

INT Jour, carré de la Marie-Barjo

Toute la bande, dont Chour est attablée. Haig, armé d’un cubi de vin australien, remplit verres et quarts dépareillés.

Marisol pose sur la table une grande gamelle de spaghettis dont l’odeur tire des exclamations approbatrices de l’assemblée.

 

INT Jour, carré

Ça bouffe, faisant passer les bouchées par des rasades de vin.

Bozo, la bouche maquillée de rouge tomate, brandit un petit kilo de spaghettis dégoulinants de sauce au bout de sa fourchette.

Bozo :
C’est de la balle, tes nouilles, m’dame Tambouille !

Kim (la bouche pleine) :
C’est sûr, tu devrais ouvrir un restaurant.

Marisol (riant) :
Que va !… J’ai passé ma vie dans les restaurants. J’en ai eu deux à moi. Un premier à Phuket, en Thaïlande, qui s’appelait La Zarzuella, qui marchait très bien, mais qui a brûlé. Alors j’en ai ouvert un autre, La Movida, à Bali, celui-là.

Kim :
Et il a brûlé aussi ?

Marisol :
Non, je l’ai vendu, pas très cher, d’ailleurs…

Kim :
Ça ne marchait pas ?

Marisol :
Si, très bien.

Bozo :
Ben alors , pourquoi ?

Marisol :
Pour aller dans les Monts Rouges.

Bozo reste un instant ébahi, bouche ouverte pleine de spaghettis. Il déglutit.

Bozo :
Toi, t’es total toc-toc, m’dame Cinoque !

 

(A suivre)

 

 

LA MARIE-BARJO - Épisode 06
LA MARIE-BARJO - Épisode 08

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