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Bouquin-quizz n°10

Publié par le 26 janvier 2015

 

Bonjour à tous.
Voici un extrait de… Je veux dire d’un roman de…
Non. Finalement, je ne vais pas vous l’indiquer. Ça vous amusera peut-être d’essayer de deviner.
Et si ça ne vous amuse pas, je vous conseille de le lire quand même. Ça vaut !

Ils rencontrèrent le convoi descendant à une dizaine de kilomètres de Van-Vieng. Le camion de tête, un 3 tonnes rouge sang de bœuf, était celui de Vorlang.
La piste était devenue plus étroite. Corbois serra le bord de la route et ralentit pour stopper quand le camion arriverait à sa hauteur.
C’était un Annamite qui conduisait. Une jeune femme en tunique blanche était assise à son côté. Corbois cria dans le fracas du croisement :
« Il n’est pas là. »
Mais Legorn tendait le cou à la portière, pour explorer l’arrière du véhicule bâché qui roulait au pas.
« Si, il est derrière. »
Son pouce retourné indiquait le fond du camion rouge. Corbois insista avec doute :
« Tu es sûr ?
– Je l’ai vu, il dort sur des sacs.
– Ça m’étonne qu’il soit pas au volant. »
Deux autres camions passèrent. Une poussière épaisse envahit la cabine. Corbois jura, attendit que le nuage fût dissipé et repartit. Un autre véhicule venait à leur rencontre, mais il était très loin, à peine plus gros encore qu’un scarabée étincelant, vert au sommet d’une interminable pente. En face d’eux, le bleu rude du ciel s’échancrait du noir raturé de la montagne. Une série d’encoches pointues, avec, au centre, le Pho-Khoun, sa masse énorme tronquée ras.
Corbois sortit ses lunettes fumées et les embrancha d’une main maladroite, plissant du nez pour les ajuster convenablement. Il revint à son idée : « Qu’est-ce que Legorn a appris sur Vorlang ? » Il eut envie de savoir, se le refusa. Pas la peine de lever ce lièvre, mais les mots jaillirent dans une accalmie du moteur, sans qu’il sût exactement comment :
« Qu’est-ce qu’on t’a raconté sur Vorlang ? »
Il attendait, le visage mécontent, se reprochant de ne pas être capable de tenir sa langue. Il était attentif cependant.
« Oh ! pas grand-chose. »
Puisqu’il avait commencé, autant pousser jusqu’au bout :
« Les gens causent ; chacun a son opinion, aussi on a pu te dire n’importe quoi. »
Il n’interrogeait pas, mais espérait cependant une précision.
Legorn étalait son mouchoir sur son crâne chauve. Les deux pointes lui pendaient sur les pommettes. Il ne semblait pas avoir entendu. Le camion descendant, qui arrivait sur eux à plus de soixante à l’heure, dispensa Corbois d’insister. Il hurla, furieux, braquant à droite en raclant les buissons dans un froissement de branches ployées :
« Tu n’es pas fou de rouler à une allure pareille ! »
Il reconnut Janvier, son sourire éclatant, et se mit à rire à son tour, répondant sans rancune au salut désinvolte que le convoyeur lui faisait de sa main levée. Il haussa les épaules :
« Il se retrouvera un jour dans le ravin, avec son 3 tonnes en travers des reins. »
Mais il y avait une sorte d’admiration affectueuse dans sa voix :
« Il faut avouer qu’il sait conduire. Deswald a de la chance de l’avoir à son service. »
Il aimait bien Janvier. Janvier faisait les choses comme on doit les faire à vingt ans. Avec lui, on retrouvait ses souvenirs.
Il avait oublié Legorn et n’y repensa que bien plus loin, mais il ne posa pas d’autres questions, parce que son compagnon, yeux clos, son mouchoir tombé sur la joue droite, semblait dormir.

La montagne était devant eux. Ses lourdes vagues de roches violettes roulaient vers la vallée. Des arbres rares, calcinés dans leur écorce noire ; une fougère floconneuse qui habillait à peine les creux de roches.
Le soleil abrupt rôtissait la cabine et jaillissait sur le pare-brise en éclats éblouissants.
Corbois s’arrêta au sommet d’une côte pour enlever sa chemise et essuyer son torse trempé. Il tira une bouteille de vin blanc de dessous le siège, but une gorgée qu’il fit tourner dans sa bouche sableuse avant de la recracher par la portière.
Legorn dormait toujours. Le départ du camion le réveilla en sursaut. Il fixa la route bosselée de gros cailloux ronds.
« Ça chauffe.
– Oui. »
Après un instant, Corbois ajouta :
« Je ne t’offre pas un coup de vin ; il est tiède. »
Legorn, lui, alluma une cigarette et se rendormit presque immédiatement, après avoir déboutonné sa chemise jusqu’à la ceinture.
Le camion peinait, s’exaspérait, le grondement de son moteur lancé à plein régime, et poussait une longue plainte aiguë jusqu’au sommet des rampes avant de dévaler l’autre versant dans un fracas de métal cliquetant sec.

A deux heures, ils attaquèrent le Pho-Khoun. Les habitants l’appelaient « le Géant Décapité ». Un géant qui se serait replié sur sa puissance énorme pour rebander ses muscles de pierre. Corbois avait mis la bouteille de vin contre sa cuisse gauche et se rinçait la bouche entre chaque cigarette. La sueur collait les poils de sa poitrine en tourbillons luisants. Il conduisait les yeux brûlés malgré ses lunettes, et jurait dans les cahots trop violents qui le descellaient du siège. La route n’était plus qu’une piste, un mince couloir à ciel ouvert qui se tordait comme une couleuvre affolée, se dressait brusquement pour enlacer la roche et s’y visser en spires étroites.

A trois heures, on arriva sur le lieu de l’attaque. Corbois coupa le contact et réveilla Legorn. Le silence brut solidifiait au maximum le décor de pierres et de buissons ligneux. Un chant d’oiseau jaillit, rapide et bref. On entendait l’aide-chauffeur ronfler doucement derrière, sous la bâche.
« C’est là. »
Legorn clignait des yeux. Sa main tenait encore la portière entrouverte. Il approuva :
« Oui. »
La piste était à peine plus large que le camion. Au-dessus, c’était la roche ; une falaise de granit qui vous faisait rejeter la tête en arrière. De l’autre côté, le ravin en pente douce. Plus bas encore, les bananiers nains par milliers, semblables à des pissenlits monstrueux.
Le gravier crépitait sous les semelles comme des braises vives. Legorn fit quelques pas, ébloui. Tout à l’heure, il faisait un rêve ; un beau rêve. Il n’aurait su préciser lequel, mais il savait que c’était un beau rêve. Il dit :
« Je rêvais que Marthe… et s’arrêta court. »
Corbois n’avait pas entendu. Il pissait contre la falaise. Quand il se retourna, ce fut pour expliquer :
« Ton camion est au fond, derrière la grosse touffe jaune. »
Legorn eut un coup d’œil indifférent vers le ravin. La touffe jaune était bien à deux cents mètres : une dizaine de bambous empanachés. On voyait les tiges rompues, cassées à angle aigu. Une masse plus sombre à demi cachée par la verdure éveillée de quelques éclats métalliques : c’était le camion. Du moins, ce qui en restait.
« D’où ils ont attaqué ?
– De là. »
Legorn montrait une petite plate-forme irrégulière, taillée dans le granit, à sept ou huit mètres au-dessus de la piste.
« Il paraît qu’ils étaient au moins vingt-cinq ou trente… »
Legorn rabaissa son regard vers le transporteur :
« Qui est-ce qui t’a raconté ça ? »
Corbois ébaucha un geste d’innocence :
« Les types… tu sais, moi… »
Legorn haussa les épaules avec une espèce de colère. Il rentra sa chemise dans son pantalon, serra sa ceinture d’un cran.
« Je me demande comment ils peuvent savoir. Marthe et le petit sont morts, et moi, j’ai donné des détails à personne. Même pas à la Police militaire, quand ils sont venus m’interroger à l’hôpital… Oui, je me demande où ils ont pu trouver ça. Il faut que les gens parlent, parlent, sans ça ils sont pas contents… »
Il reprit, plus calmement :
« En fait, ils étaient quatre ou cinq. »

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Bouquin-quizz n°11

7 Responses to Bouquin-quizz n°10

  1. Laurent Gourlez

    Jean H. Quand on le lit ça sent le vécu, le vrai. J’en connais un autre !

  2. LECHAUVE Dominique

    la suite de la nuit indochinoise, je laisse aux autres le nom du livre…

  3. Oliv'

    Arhh moi je sèche.. En plus Jean H j’ai jamais entendu parler alors t’as qu’à voir…
    Bon quand j’ai lu Janvier j’ai dit ayait ! Ayait j’ai trouvé c’est fastoche c’est la traversée de Paris avec Bourvil ça va se passer 45 rue Poliveau dans le 5ème… Pis en fait, c’est le décor qui m’a fait douter y a pas de bambous au parc Monceau, ni au parc Montsouris d’ailleurs…
    Alors du coup je sèche, je donne ma langue. Y aura-il un indice en bonus ?

  4. Thierry Poncet

    P’têt que le père Janvier vendait des germes de soja en plus des fayots… Un p’tit effort, Oliv’. Jean H. plus « La Nuit Indochinoise » soufflée par Dominique, ça devient trouvable. Allez, un peu de Soleil Au Ventre, quoi…

  5. Oliv'

    Oui alors merci maintenant c’est facile effectivement, Jean Hougron je ne connaissais pas, bigre , j’ai des sacrées lacunes moi qui me croyais calé en écrivains aventuriers, avec – presque – toute la collection des Zykë sur l’etagère à portée de main… Pis en fait voilà, j’en ai encore plein à découvrir, merci les vieux gars !
    A quand un livre sur la montagne ?
    Salut les filles

    • Thierry Poncet

      Eh ben voilà… C’est en effet un extrait de « Rage Blanche », le deuxième roman de Jean Hougron, publié en 1951. Hougron, immense écrivain, autodidacte en littérature, qui s’est aventuré dans le polar et dans la science-fiction, mais dont l’oeuvre maîtresse reste le cycle de « La Nuit Indochinoise », témoignage unique de la vie coloniale française en Extrême-Orient.
      La Nuit Indochinoise a été rassemblée en deux volumes à peu près indispensables dans la collection Bouquins de la maison Robert Laffont.
      Un signe qui ne trompe pas, les éditions en Livre de Poche de ses romans sont rares sur les étals des bouquinistes. Quand on a chez soi un « Mort En Fraude », ou un « La Terre Du Barbare », ou bien encore ce chef d’oeuvre qu’est « Les Asiates », on les garde !
      Monsieur Hougron, homme discret, méprisant les honneurs, les mondanités et les plateaux-télés, nous a quittés en 2001.

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