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Bouquin-quizz n°30

Publié par le 17 septembre 2015

 

Bonjour à tous.
Voici un extrait de…
Je veux dire d’un roman de…
Non. Finalement, je ne vais pas vous l’indiquer. Ça vous amusera peut-être d’essayer de deviner.
Et si ça ne vous amuse pas, je vous conseille de le lire quand même. Ça vaut !

« Nom de Dieu ! s’écria soudain mon vieil ami Arnie Cunnigham.
– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a, » lui dis-je. Ses yeux sortaient de leurs orbites derrière ses lunettes cerclées de métal, il s’était collé une main sur la bouche, et son cou aurait pu être monté sur roulements à billes tellement sa tête était déportée par rapport à ses épaules.
« Arrête-toi, Dennis ! Reviens en arrière !
– Mais qu’est-ce… ?
– Recule, je veux regarder cette bagnole.
– Dis, tu plaisantes ? Tu veux parler de ce vieux tas de boue qu’on vient de voir… ?
– Recule, que je te dis ! » Il criait presque.
Je fis marche arrière, pensant que ce devait être une des plaisanteries fines d’Arnie. Mais polope ! Il était déjà perdu, corps et âme. Il était tombé raide amoureux.

Cette voiture, c’était un gag, un mauvais gag, et je ne comprendrai jamais ce qu’Arnie a pu lui trouver, ce jour-là. La partie gauche du pare-brise n’était qu’un lacis de fentes ressemblant à une toile d’araignée, la partie droite du coffre était enfoncée et le creux en étant rempli de rouille, le pare-chocs arrière était de travers, le capot ne fermait pas, et les sièges crachaient tripes et boyaux ! On aurait dit qu’on s’était acharné dessus avec un couteau. Ajoutons qu’un pneu était crevé et que les autres étaient usés jusqu’à la corde. Enfin, et plus grave que tout, il y avait une grosse tache d’huile sous le moteur. Bref, Arnie était tombé amoureux d’une Plymouth Fury 1958, un de ces modèles dont on dirait qu’il contient de grandes arêtes. Une pancarte passée par le soleil et indiquant « A vendre » était accrochée sur la droite du pare-brise, du côté qui n’était pas fendu.

« Vise un peu la ligne, Dennis ! » Arnie courait autour de l’engin comme un homme sous influence. Ses cheveux s’agitaient en tous sens. Il tenta d’ouvrir une porte arrière, qui céda en grinçant.
« Tu me fais marcher, pas vrai, Arnie ? T’as pris un coup de soleil sur la tête, hein ? Dis-moi que c’est ça. Allez, je t’amène chez toi, je t’installe devant un ventilateur et on n’en parle plus, d’accord ? » Mais c’était sans espoir. Arnie savait plaisanter, et je voyais à son visage qu’il ne plaisantait pas du tout. En fait, je voyais une espèce d’expression inquiétante qui ne me plut pas beaucoup.
Mais il ne prit même pas la peine de me répondre. Une bouffée d’air chaud et sentant le renfermé, à quoi se mêlait aussi le parfum du temps passé, de l’huile et de la décomposition avancée, sortir par la portière. Arnie n’y fit absolument pas attention et s’assit à l’arrière. Un jour, vingt ans plus tôt, ce siège avait été rouge. A présent, il était d’un rose passé.
Je tendis la main pour prendre une petite poignée du rembourrage des sièges, que je regardai, puis jetai par terre. « Elle est pas d’une fraîcheur extraordinaire » dis-je à Arnie.
Il se rappela soudain que j’étais là. « Je sais… je sais. Mais on peut la réparer. On peut… on peut en tirer quelque chose de solide. Et elle avancera, Dennis. Une vraie beauté. Une…
– Hé là, les gosses ! Qu’est-ce que vous fabriquez ? »

C’était un vieux bonhomme qui devait plus ou moins avoir dépassé son soixante-dixième printemps. Probablement moins. On voyait tout de suite que ce n’était pas un rigolo. Le peu de cheveux qui lui restaient tombaient misérablement, et la partie chauve de son crâne laissait voir un psoriasis avancé. Il portait un pantalon vert, sans rien au-dessus de la ceinture. Mais autour de sa taille, j’aperçus une chose qui ressemblait à un corset comme en portaient autrefois les femmes et qui était en réalité une armure orthopédique. Plusieurs présidents des Etats-Unis avaient dû être élus depuis la dernière fois où il en avait changé…
« Qu’est-ce que vous faites là ? »
Sa voix était aiguë et stridente.
« Monsieur, cette voiture vous appartient-elle ? » lui demanda Arnie.
Il y avait peu de doute là-dessus. La Plymouth était rangée sur la pelouse qui s’étendait devant la maison d’où le vieux type était sorti, une pelouse affreuse mais qui, avec cette vieille guimbarde au premier plan, prenait un relief fantastique !
« Admettons. Et alors ?
– Je … (Arnie dut avaler sa salive)… je désire l’acheter. »

Les yeux du bonhomme lancèrent une lueur. L’expression de colère de son visage fut remplacée par un éclat passager dans la paupière, et une sorte de grimace d’avidité aux lèvres. Ensuite, un large sourire, resplendissant et veule, s’étala sur sa face. C’est à ce moment-là, je crois, oui, juste à ce moment-là, que je ressentis en moi une sensation à la fois froide et bleuâtre. Pendant un instant, j’eus envie d’allonger Arnie par terre d’un bon coup de poing et de l’emmener en vitesse loin de là.
Et, dans les yeux du vieux, ce quelque chose.
Pas seulement une lueur ; quelque chose derrière cette lueur.

« Fallait le dire plus tôt ! répondit le vieil homme en lui tendant la main. Mon nom est LeBay. Roland D. LeBay. Militaire en retraite.
– Arnie Cunnigham. »
Le vieux lui secoua énergiquement la main et me fit un petit salut de sa main libre. Mais j’étais déjà en dehors du coup ; il tenait son pigeon. Arnie aurait aussi bien pu lui tendre directement son portefeuille.
« Combien ? » demanda-t-il, et, cherchant la mort au plus vite, ajouta : « De toutes façons, ce que vous en demanderez ne sera jamais assez. »
Faute de pouvoir soupirer, je grognai silencieusement en moi. Son compte en banque venait de rejoindre le portefeuille…
Pendant un moment, le rictus de Lebay vacilla et ses paupières se rétrécirent de méfiance. Il essayait sans doute de voir si on n’était pas en train de le mettre en boîte. Il chercha sur le visage ouvert et avide d’Arnie des traces de fourberie, puis il lui posa une question d’une perfidie parfaite.
« Dis-donc, fils, t’as déjà eu une voiture ?
– Il possède une Mustang Mach II, m’empressai-je de répliquer. Ses parents la lui ont achetée. Elle a un levier Hurst, un surcompresseur, et elle grille la chaussée rien qu’en première. Elle…
– Ce n’est pas vrai, m’interrompit Arnie. Je viens seulement d’obtenir mon permis au printemps dernier. »

Lebay me jeta un regard bref mais avisé, puis retourna toute son attention sur sa cible principale. Il s’étira en mettant ses mains dans son dos et mes narines happèrent une bouffée âcre de sueur.
« C’est à l’armée que je me suis fait ça au dos. Invalide à cent pour cent. Les médecins ne sont jamais arrivés à me le remettre comme il faut. Si on vous demande ce qui ne va pas dans ce monde, les enfants, vous pouvez répondre que c’est trois choses : les docteurs, les communistes et les nègres de gauche. Des trois, les cocos sont les pires, bien sûr, mais les toubibs viennent juste après. Et si on vous demande qui vous a dit ça, vous pouvez répondre : Roland D. LeBay. Oui, monsieur. »

Il toucha le capot vieux et abîmé de la Plymouth avec une sorte d’amour farouche.
« C’te bagnole-ci est la meilleure que j’aie jamais possédée. Je l’ai achetée en septembre 1957. En ce temps-là, c’était en septembre que sortait le nouveau modèle de l’année. Tout l’été, on vous montrait des photos de voitures sous des bâches, jusqu’à en avoir la langue qui pende d’avoir envie de savoir à quoi elles ressemblaient. Tout ça, c’est fini. (Sa voix débordait de mépris pour les temps dégénérés qu’il devait vivre.) Elle était flambant neuve. Elle avait l’odeur des voitures toutes neuves, et c’est pour ainsi dire la meilleure odeur que je connaisse. (Il réfléchit un instant.) Sauf peut-être celle de la minette… »

Je regardai Arnie, me mordillant l’intérieur des joues pour ne pas hurler de rire. Arnie me regardait aussi, abasourdi. Le vieux semblait avoir oublié notre présence ; il était sur sa planète.
« J’ai été sous les drapeaux trente-quatre ans. Je me suis engagé à seize ans, en 1923. J’ai avalé de la poussière dans le Texas et j’ai vu des poux gros comme des homards dans certains bordels de Nogales. J’ai vu des types dont les boyaux sortaient des oreilles pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est en France que j’ai vu ça. Oui, par leurs oreilles ! Tu croirais ça, fils ?
– Oui, monsieur », répondit Arnie. Je ne crois pas qu’il avait entendu un seul mot de ce que Lebay avait dit, et il se dandinait d’un pied sur l’autre, comme s’il avait une très grosse envie de pisser. « Et pour la voiture, alors…
– Tu vas à la faculté ? lui demanda soudain Lebay. A l’université de Horlicks ?
– Non, monsieur. Je suis encore au lycée, ici à Libertyville.
– Très bien. Ne va pas te mettre dans les facultés ! Elles sont pleines de gens qui aiment les nègres et qui sont prêts à rendre le canal de Panama. Il paraît qu’on y forme des « cerveaux ». Moi je dis qu’on y forme des trouducs ! »

Il fondit un tendre regard sur sa voiture, qui reposait sur son pneu crevé et rouillait tranquillement au soleil de la fin d’après-midi.
« C’est au printemps 57 que je me suis démoli le dos. L’armée allait déjà à vau-l’eau, à l’époque. Je me suis tiré juste à temps. J’ai fait retraite sur Libertyville. J’ai regardé un peu ce qui se passait en automobile. J’ai pris mon temps, puis je suis allé chez le concessionnaire Plymouth (là où se trouve le bowling, aujourd’hui), et j’ai commandé cette voiture. Je lui ai dit : je la veux en rouge et blanc, le modèle de l’an prochain. Rouge comme une voiture de pompiers, à l’intérieur. Et j’ai eu satisfaction. Quand je l’ai eue, elle avait roulé en tout et pour tout neuf kilomètres six cents. Comme je vous le dis ! »
Il cracha.
Par-dessus l’épaule d’Arnie, je jetai un coup d’œil au tableau de bord. La glace était sale, mais le chiffre fatidique n’en était pas moins là : 156 768 kilomètres. Et huit cents mètres. De quoi faire chialer le petit Jésus.
« Si vous aimez tellement cette voiture, pourquoi la vendez-vous ? » lui demandai-je.
Il tourna vers moi un regard noyé, assez effrayant.
« Tu te paies ma tête, fiston ? »
Je ne répondis rien, mais je soutins son regard.
Après quelques instants de duel visuel (qui échappèrent totalement à Arnie qui glissait lentement une paume aimante sur une des ailes de la bagnole), l’homme répondit : « Peux plus conduire. J’ai trop mal au dos. Et les yeux ne valent guère mieux. »

Soudain je compris, ou j’eus l’impression de comprendre. S’il nous avait indiqué des dates justes, cet homme avait soixante et onze ans. Or, à partir de soixante-dix, il est obligatoire dans cet Etat de se faire examiner les yeux chaque année pour garder son permis de conduire. LeBay avait dû subir un examen oculaire défavorable, ou bien il redoutait un tel résultat. L’un et l’autre revenaient au même et, plutôt que de se soumettre à cette humiliation, il avait renoncé à sa voiture, qui dès lors avait dû vieillir très vite.
« Combien en voulez-vous ? » Arnie implorait le massacre.
LeBay leva le visage vers le ciel comme s’il regardait s’il y avait des chances qu’il pleuve, puis rabaissa vers Arnie un sourire large et bienveillant qui ne m’inspira pourtant aucune confiance.
« J’en demande trois cents dollars. Mais comme tu m’as l’air d’un petit gars bien, mettons deux cent cinquante.
– Oh, doux Jésus ! » fis-je.
Mais il savait quel était le pigeon des deux, et il savait aussi exactement comment s’insinuer entre Arnie et moi. Il n’était pas tombé de la dernière pluie.
« Très bien, reprit-il brusquement. Faites comme vous voulez. Moi, j’ai mon feuilleton à la télévision et je ne le manque jamais. Content de vous avoir connus, les petits gars. Bien le bonsoir ! »

 

 

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6 Responses to Bouquin-quizz n°30

  1. Martin

    Salut Thierry !

    Christine. Très bon. Est-ce ton favori de ce bon vieux bigleux du Maine ?

    A part ça, j’ai découvert ton site il y a quelques jours, après m’être pris en pleine gueule la nouvelle de la mort de Zykë avec quatre putain d’années de retard. Direct dans mes favoris :)

  2. Le cosmonaute

    J’ai vu son adaptation au cinoche il y a loooooooonnnnnnnnngtemps.

  3. Thierry Poncet

    Salut Martin. Ben ouais, quatre ans dans une pincée de jours. Bienvenue à bord…

  4. Oliv'

    Parlons-nous d’une Plymouth Belvedere 1957 en livrée rouge, conduite par Stéphane Leroi, avec à la place du mort Jean Carpentier ?

    Attends tu vas trop vite là, …freine, mais Freeeeeeeeeeeine…… CHBOACK !

  5. Oliv'

    Une pensée pour l’ami Cizia bien sùr, nous aurons bientôt l’occasion de le suivre de nouveau dans ses aventures tumultueuses…

  6. Thierry Poncet

    Très exactement une Plymouth Fury 1958 rouge et ivoire – c’est dans le texte – et nommée Christine. Le roman éponyme fut magistralement interprété par Sa Majesté Stephen King en 1983 – eh oui ! – après Cujo et avant Simetierre. La version cinéma sortit cette même année, caméras tenues par John Carpenter.

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