browser icon
You are using an insecure version of your web browser. Please update your browser!
Using an outdated browser makes your computer unsafe. For a safer, faster, more enjoyable user experience, please update your browser today or try a newer browser.

Bouquin-quizz n°42

Publié par le 24 mars 2016

 

Bonjour à tous.
Voici un extrait de…
Je veux dire d’un roman de…
Non. Finalement, je ne vais pas vous l’indiquer. Ça vous amusera peut-être d’essayer de deviner.
Et si ça ne vous amuse pas, je vous conseille de le lire quand même. Ça vaut !

 

Ils furent toute la journée sur la longue route noire, s’arrêtant l’après-midi pour manger chichement un peu de leurs maigres provisions. Le petit avait sorti son camion de leur paquetage et traçait des routes dans la cendre avec un bâton. Le camion avançait lentement. Le petit faisait des bruits de camion. La journée semblait presque chaude et ils dormirent sur les feuilles avec leurs sacs sous la tête.

 

Quelque chose le réveilla. Il s’était tourné sur le côté et il écoutait. Il leva lentement la tête, le revolver dans la main. Il baissa les yeux sur le petit et quand il regarda de nouveau vers la route la tête du convoi était déjà en vue.
Grand Dieu, souffla-t-il.
Il étendit le bras et secoua le petit, les yeux toujours fixés sur la route. Ils approchaient en traînant des pieds dans la cendre, secouant d’un côté puis de l’autre leurs têtes encapuchonnées. Quelques-uns portaient des masques à cartouche filtrante. Un autre dans une combinaison de protection biologique. Tachée et crasseuse. Tapant du pied, avec des gourdins à la main, des tronçons de tuyau. Toussant. Puis il entendit derrière eux sur la route ce qui semblait être un camion diesel.
Vite, souffla-t-il. Vite.
Il fourra le revolver sous sa ceinture et saisit le petit par la main et tira le caddie entre les arbres et le fit basculer dans un endroit où il ne serait pas si facilement visible. Le petit était transi de peur. Il le tirait contre lui.
Ça va aller, dit-il, il faut courir. Ne te retourne pas. Viens.

 

Il empoigna leurs sacs à dos et les hissa sur son épaule et ils s’élancèrent à travers les fougères qui tombaient en poussière sur leur passage. Le petit était pétrifié.
Cours, chuchotait-il. Cours.
Il jeta un regard derrière lui. Le camion arrivait avec un bruit de ferraille dans son champ de vision. Des types à l’affût debout sur le plateau à ridelles. Le petit était tombé et il le releva.
Ça va aller, dit-il. Viens.

 

Il apercevait un vide entre les arbres et il pensait que c’était un fossé ou une tranchée et ils traversèrent les herbes et débouchèrent sur une ancienne piste. Des plaques de bitume fissurées visibles à travers les tas de cendres. Il poussa le petit pour qu’il se baisse et ils restèrent accroupis au pied du remblai, l’oreille tendue, hors d’haleine. Ils entendaient le moteur diesel là-bas sur la route, alimenté avec Dieu sait quoi.
Quand il se redressa pour regarder il ne vit que le haut du camion qui avançait le long de la route. Des types debout sur le plateau, quelques-uns avec des fusils. Le camion passa et la fumée noire du diesel monta en volutes entre les arbres. A en juger par le bruit, le moteur était mal en point. Hoquetant et crachant. Puis il lâcha.

 

Il s’était plaqué au sol, la main sur la tête du petit.
Grand Dieu, dit-il.
Ils entendirent la chose cliqueter et ahaner puis s’arrêter. Puis seulement le silence. Il avait le revolver à la main, il ne se souvenait même pas qu’il l’avait retiré de dessous sa ceinture. Ils entendaient les types parler. Les entendaient déverrouiller et soulever le capot. Il restait assis avec le bras passé autour du petit.
Chut, dit-il. Chut.
Au bout d’un moment ils entendirent le camion qui commençait à rouler. Peinant et craquant comme un navire. Ils n’avaient sans doute pas d’autre moyen de le faire démarrer que de le pousser et ils ne pouvaient pas lui faire prendre assez de vitesse dans la montagne. Au bout de quelques minutes le camion hoqueta et soubresauta et s’arrêta de nouveau. Il leva la tête pour regarder et à travers les herbes à peine à une centaine de mètres plus loin il y avait un des types qui s’approchait, en train de défaire sa ceinture. Ils se figèrent.

 

Il avait armé le revolver et le pointait sur le type et le type s’arrêta avec une main sur la hanche, son masque sale et froissé de peintre au pistolet se gonflant et se dégonflant à chaque respiration.
Continue d’avancer.
Le type tourna la tête vers la route.
Ne regarde pas par là. Regarde-moi. Si t’appelles t’es mort.
Il s’approchait en tenant sa ceinture d’une main. Les trous jalonnaient les progrès de son amaigrissement et d’un côté le cuir avait l’aspect luisant du vernis à l’endroit où il affûtait la lame de son couteau. Il descendit dans la tranchée de la piste et il regarda le revolver et il regarda le petit. Des yeux fichés dans des coupelles de crasse et profondément enfoncés. Comme si une bête cachée au-dedans d’un crâne épiait du fond des orbites. Il portait une barbe dont le bas avait été taillé au carré au sécateur et il avait au cou un tatouage d’oiseau fait par quelqu’un qui n’avait qu’une idée approximative de leur apparence. Il était exsangue, hâve, rachitique. Vêtu d’une salopette bleue souillée et coiffé d’une casquette de base-ball noire sur le devant de laquelle était brodé le logo d’une firme disparue.
Où tu vas ?
J’allais chier.
Où vous allez avec le camion ?
J’en sais rien.
Comment ça, t’en sais rien ? Retire ton masque.
Il retira le masque en le passant par-dessus sa tête et le garda dans la main.
J’en sais rien point final.
Tu ne sais pas où tu vas ?
Non.
Avec quoi roule le camion ?
Au diesel.
Combien vous en avez ?
Y a trois fûts de deux cents litres sur le plateau.
Vous avez des munitions pour les fusils ?
Le type tourna la tête vers la route.
Je t’ai dit de ne pas regarder par là.
Ouais. On a des munitions.
Où vous les avez eues.
On les a trouvées.
C’est un mensonge. Qu’est-ce que vous mangez ?
Tout ce qu’on peut trouver.
Tout ce que vous pouvez trouver.
Ouais. Il regardait le petit. Tu vas pas tirer, dit-il.
C’est ce que tu crois.
T’as que deux cartouches. Rien qu’une peut-être. Et ils entendront la détonation.
Eux oui. Mais pas toi.
Et pourquoi d’après toi ?
Parce que la balle va plus vite que le son. Elle sera dans ta cervelle avant que t’aies pu l’entendre. Pour l’entendre il faudrait que t’aies un lobe frontal et des trucs avec des noms comme colliculus et gyrus temporal et t’en auras plus. Ça sera plus que de la soupe.
T’es toubib ?
Je ne suis rien.
On a un blessé. Tu perdras pas ton temps.
A ton avis j’ai l’air d’un demeuré ?
J’sais pas de quoi t’as l’air.
Pourquoi tu le regardes ?
Je peux regarder où je veux.
Non tu ne peux pas. Si tu le regardes encore une fois je te tue.
Le petit avait les deux mains sur le sommet du crâne et regardait entre ses avant-bras.
Je parie que le garçon a faim. Pourquoi vous venez pas tout simplement jusqu’à notre camion tous les deux. C’est pas la peine de jouer les durs.
Vous n’avez rien à manger. Partons.
Où ça ?
Partons.
Je vais nulle part.
Ah oui ?
Non. Nulle part.
Tu crois que je ne te tuerai pas mais tu te trompes. Mais ce que je préfèrerais c’est t’emmener un kilomètre ou deux plus loin sur cette piste et te relâcher après. C’est toute l’avance dont on a besoin. Tu ne nous trouveras pas. Tu ne sauras même pas par où on est partis.
Tu sais ce que je pense ?
Qu’est-ce que tu penses ?
Je pense que tu fais dans ton froc.

 

Il lâcha la ceinture et la ceinture tomba sur la piste avec les ustensiles qui y étaient accrochés. Une gourde. Une vieille sacoche militaire en toile. Un fourreau de cuir pour un couteau. Quand il releva les yeux il tenait le couteau dans la main. Il n’avait fait que deux pas en avant mais il était presque entre lui et l’enfant.
Qu’est-ce que tu crois que tu vas faire avec ça ?
Il ne répondit pas. Il était grand mais très agile. Il plongea et empoigna le petit et roula et se releva avec le petit qu’il tenait contre sa poitrine le couteau pointé sur la gorge. L’homme s’était déjà jeté à terre et il pivota avec le revolver tenu à deux mains braqué sur le type et fit feu en équilibre sur les genoux, à une distance d’un mètre cinquante. Instantanément le type tomba en arrière et resta au sol avec le sang qui jaillissait à gros bouillons du trou qu’il avait au front. Le petit était affalé sur ses genoux sans aucune expression d’aucune sorte sur son visage. L’homme passa le revolver sous sa ceinture, hissa le sac à dos sur son épaule et releva le petit, lui fit faire demi-tour et le souleva par-dessus sa tête et l’assit sur ses épaules et s’élança sur l’ancienne piste, courant à mort, tenant le petit par les genoux, le petit s’agrippant à son front, couvert de sang et muet comme une pierre.

 

Ils arrivèrent à un vieux pont métallique dans les bois où la piste disparue franchissait autrefois un cours d’eau pratiquement disparu. Il sentait venir la quinte de toux et il avait à peine assez de souffle pour tousser. Il sortit de la piste et entra dans les bois. Il tourna et s’arrêta, hors d’haleine, en s’efforçant d’écouter. Il n’entendait rien. Il fit encore cinq cents mètres sur ses jambes chancelantes et pour finir il s’agenouilla et posa le petit à terre dans les cendres et les feuilles. Il essuyait le sang de son visage et le serrait contre lui.
Ça va aller, dit-il. Ça va aller.

 

Dans le long soir froid de plus en plus sombre il ne les entendit qu’une seule fois. Il tenait le petit contre lui. Il y avait une toux dans sa gorge qui ne s’en allait jamais. Le petit si frêle et mince à travers sa veste, tremblant comme un chien. Les bruits de pas dans les feuilles cessèrent. Puis reprirent. Pas une parole, pas un appel, ce qui n’en était que plus sinistre. Avec l’arrivée définitive de la nuit, le froid refermait son étau et maintenant le petit tremblait violemment. Aucune lune ne se levait au-delà des ténèbres et il n’y avait aucun endroit où aller. Ils avaient une unique couverture dans leur paquetage et il la sortit et en recouvrit le petit et il ouvrit la fermeture éclair de sa parka et le serra contre lui. Ils restèrent allongés là un long moment mais ils étaient transis et au bout d’un moment il se redressa.
Il faut qu’on bouge, dit-il. On ne peut pas rester allongés ici.
Il regardait tout autour mais il n’y avait rien à voir. Ses paroles tombaient dans un noir sans profondeur ni dimension.

 

Il tenait le petit par la main tandis qu’ils se frayaient un chemin à travers les bois en trébuchant à chaque pas. Il gardait l’autre main tendue devant lui. Il n’aurait pas plus mal vu les yeux fermés. Le petit était enveloppé dans la couverture et il lui dit de ne pas la lâcher parce qu’ils ne la retrouveraient plus. Le petit voulait qu’on le porte mais il lui dit qu’il fallait qu’il continue de marcher. Ils passèrent toute la nuit à marcher dans les bois, tombant et trébuchant, et bien avant l’aube le petit tomba et ne voulut plus se relever. Il l’enveloppa dans sa propre parka et l’enveloppa dans la couverture et s’assit et le prit dans ses bras en se balançant d’avant en arrière.
Il ne reste qu’une cartouche dans le revolver. Tu ne veux pas voir la vérité en face. Tu ne veux pas.

 

Dans l’avare lumière qui passait pour du jour il posa le petit sur les feuilles et s’assit, son regard scrutant les bois. Quand il fit un peu plus clair il se leva pour inspecter le périmètre de leur bivouac de fortune à la recherche d’un signe mais hormis leur propre trace vaguement dessinée dans la cendre il ne voyait rien. Il revint et força le petit à se lever.
Il faut qu’on y aille, dit-il.
Le petit restait assis, le dos voûté, le visage vide. La saleté séchait dans ses cheveux et striait son visage.
Parle-moi, dit-il.
Mais le petit se taisait.

 

(A suivre)

 

 

Script-quizz n°04
Script-quizz n°05

3 Responses to Bouquin-quizz n°42

  1. LECHAUVE Dominique

    je ne vois pas de quel texte il s’agit. Mais en ce moment je viens de finir La Gueule pleine de dents et l’Homme de proie de Jean Hougron, et j’y trouve pleins de similitudes.

  2. Thierry Poncet

    Depuis 42 numéros qu’on s’amuse à réfléchir avec les Bouquins-quizz, certains vous ont inspirés moins que d’autres. Celui-là, c’est le grand plouf. Premier point.
    Second point,parmi mes écrivains maestros, faut bien reconnaître, on trouve beaucoup d’anciens, rencontrés en mon insouciante jeunesse : les London et les Thompson, les Dard et les Hougron, sans parler des grands disparus, Twain, Dickens, le père Victor, l’oncle Honoré, tonton Emile…
    C’est vrai : il est peu de romans contemporains qui éveillent en moi ce beau bonheur de se dire : « Tudieu, ce tas de papier que je tiens en main, c’est un chef d’oeuvre ! ».
    En voilà un : The Road, de Cormac McCarthy, en français La Route, traduction de François Hirsch, aux éditions de l’Olivier, 2008.
    Une apocalypse indéfinie a ravagé le monde. Animaux et arbres sont morts. Le ciel est gris et il fait froid. Les rares humains restants se sont transformés en bêtes sauvages.Le cannibalisme est devenu la dernière forme de survie.
    Le long d’une route couverte de cendres, en haillons de récupération, livrés à la faim et à la peur, un homme et son fils cheminent, poussant devant eux un vieux caddie de supermarché. Ils fuient vers le sud, cherchant à échapper au froid, rêvant d’aller jusqu’à l’océan. Et quand ils touchent enfin au rivage, contemplant l’eau morte soulevée d’une houle grise, le père dit à l’enfant : « désolé, elle n’est pas bleue ». Et l’enfant répond : « ça ne fait rien ».
    C’est épouvantablement dérangeant, poignant, bouleversant sur 250 pages, dans une langue volontairement rugueuse, approximative, comme surgie d’un monde sans livres.
    Le réalisateur australien John Hillcoat en a tiré un film très fidèle en 2009. On y trouve beaucoup de beau monde : Vigo Mortensen, dans le rôle du père, le toujours impressionnant Garret Gillahunt (qui joue l’homme rencontré dans l’extrait ci-dessus), Michael K Williams (le « Omar » de Sur Ecoute), Robert Duvall renversant en vieillard aveugle, chaussé de carton et de sacs poubelles entortillés, Guy Pearce…
    A ne pas regarder ni lire les jours de trop grand blues, sous peine d’anti-dépresseurs ou de grosse cuite, mais à ne pas rater non plus.

  3. LECHAUVE Dominique

    merci à toi, me voici donc prochainement, à la recherche de ce livre. Je dis prochainement car je viens d’avoir « Beauté chinoise » et  » coup de soleil » de Jean Hougron, ainsi que « Blasphème » et  » les aigles  » de Zyké, ce qui me laisse un peu de lecture pour la semaine prochaine.

Laisser un commentaire