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Bouquin-quizz n°45

Publié par le 5 mai 2016

 

Bonjour à tous.
Voici un extrait de…
Je veux dire d’un roman de…
Non. Finalement, je ne vais pas vous l’indiquer. Ça vous amusera peut-être d’essayer de deviner.
Et si ça ne vous amuse pas, je vous conseille de le lire quand même. Ça vaut !

 

Devant les moutons, l’homme était seul.

Il était seul. Il était vieux. Il était las à mort. Il n’y avait qu’à voir son traîné de pied, le poids que le bâton pesait dans sa main. Mais il devait avoir la tête pleine de calcul et de volonté.

Il était blanc de poussière de haut en bas comme une bête de la route. Tout blanc.

Il repoussa son chapeau en arrière et puis, de ses doigts lourds, il s’essuya les yeux ; et il eut comme ça, dans tout ce blanc, les deux trous rouges de ses yeux malades de sueur.
Il regarda tout le monde de son regard volontaire. Sans un mot, sans siffler, sans gestes, il tourna le coude de la route et on vit alors ses yeux aller au fond de la ligne droite de la route, là-bas, jusqu’au fond et il voyait tout : la peine et le soleil.
D’un coup de bras, il rabaissa le chapeau sur sa figure, et il passa en traînant ses pieds.

Et, derrière lui, il n’y avait pas de bardot portant le bât, ni d’ânes chargés de couffes, non ; seulement, devançant les moutons de trois pas, juste après l’homme, une grande bête toute noire et qui avait du sang sous le ventre.
La bête prit le tournant de la route.

Cléristin avait mis ses lunettes. Il plissa le nez et il regarda :
« Mais, c’est le bélier, il dit, c’est le mouton-maître. C’est le bélier ! »
On fit oui de la tête autour de lui. On voyait le bélier qui perdait son sang à fil dans la poussière et on voyait aussi la dure volonté de l’homme qui poussait tous les pas en avant sur le malheur de la route.
Cléristin enleva son chapeau et se gratta la tête à pleins doigts. Burle se pencha hors de sa fenêtre pour suivre des yeux, le plus loin qu’il pouvait, ce bélier sanglant. Il avait été patron berger dans le temps. Il se pencha, son cataplasme se décolla des poils de sa poitrine.
« C’est gâcher la vie, il disait, c’est gâcher la vie… »
Enfin, il remonta son cataplasme, il se recula et il ferma sa fenêtre avec un bon coup sur l’espagnolette.

Le vieux berger était déjà loin, là-bas dans la pente.
Ça suivait tout lentement derrière lui.
C’étaient des bêtes de taille presque égale serrées flanc à flanc, comme des vagues de boue, et, dans leur laine, il y avait de grosses abeilles de la montagne prisonnières, mortes ou vivantes. Il y avait des fleurs et des épines ; il y avait de l’herbe toute verte entrelacée aux jambes. Il y avait un gros rat qui marchait en trébuchant sur le dos des moutons.

Une ânesse bleue sortit du courant et s’arrêta, jambes écartées. L’ânon s’avança en balançant sa grosse tête, il chercha la mamelle et, cou tendu, il se mit à pomper à pleine bouche en tremblant de la queue. L’ânesse regardait les hommes avec ses beaux yeux moussus comme des pierres de forêt. De temps en temps elle criait parce que l’ânon tétait trop vite.

C’étaient des bêtes de bonne santé et de bon sentiment. Ça marchait encore sans boiter. La grosse tête épaisse, aux yeux morts, était pleine encore des images et des odeurs de la montagne.
Il y avait, par là-bas devant, l’odeur du bélier maître, l’odeur d’amour et de brebis folle ; et les images de la montagne.
Les têtes aux yeux morts dansaient de haut en bas, elles flottaient dans les images de la montagne et mâchaient doucement le goût des herbes anciennes : le vent de la nuit qui vient faire son nid dans la laine des oreilles et les agneaux couchés comme du lait dans l’herbe fraîche, et les pluies !…

Le troupeau coule avec son bruit d’eau, il coule à route pleine ; de chaque côté il frotte contre les maisons et les murs des jardins.
L’ânon s’arrête de téter, il est ivre. Il tremble sur ses pattes. Un fil de lait coule de son museau. L’ânesse lèche les yeux du petit âne, puis elle se tourne, elle s’en va, et l’ânon marche derrière elle.

Vint un autre bélier, et on le chercha d’abord sans le voir ; on entendait sa campane, mais rien ne dépassait du dos des moutons et on cherchait le long de la troupe.
Et puis on le vit : c’était un mâle à pompons noirs. Ses deux larges cornes en tourbillons s’élargissaient comme des branches de chêne. Il avait posé ses cornes sur le dos des moutons, de chaque côté de lui, et il faisait porter sa lourde tête ; sa tête branchue flottait sur le flot des bêtes comme une souche de chêne sur la Durance d’orage. Il avait du sang caillé sur ses dents et sur ses babines.
Le détour de la route le poussa au bord. Il essaya de porter sa tête tout seul, mais elle le tira vers la terre, il lutta des genoux de devant, puis s’agenouilla.
Sa tête était là, posée sur le sol comme une chose morte.
Il lutta des jambes de derrière, enfin il tomba dans la poussière, comme un tas de laine coupée. Il écarta ses cuisses à petits coups douloureux : il avait tout l’entre-cuisse comme une boue de sang avec, là-dedans, des mouches et des abeilles qui bougeaient et deux œufs rouges qui ne tenaient plus au ventre que par un nerf gros comme une ficelle.

Burle était revenu à sa fenêtre, derrière ses vitres ; on lui voyait bouger les lèvres :
« Gâcher la vie ! Gâcher la vie ! »
Et Cléristin se parlait à voix haute. Il ne disait rien à personne, il parlait comme ça, devant lui, pour rien, pour vomir ce grand mal qui était en lui maintenant du départ de ses fils sur l’emplein des routes.
« Savoir ce qu’on va faire ? il disait. On n’est pourtant pas de la race des batailleurs ! Et mon jeune, tout blanc malade ! Et mon aîné et ses pieds tendres ! Et tout ça avec ses infirmités du dedans, des choses qu’on ne sait pas… C’est pas de juste !… »
Il avait gardé son chapeau à la main et on voyait bien ses yeux mouillés, verts et moussus, comme les yeux de l’ânesse repartie dans le troupeau.

De temps en temps une grosse cloche sonnait ou bien une grappe de clochettes claires, et c’était une mule, ou un âne, ou un mulet, ou même un vieux cheval ; ça n’avait plus le marcher dansant des hautes bêtes, mais ça allait, pattes rompues, avec de l’herbe et de la terre dans le poil et des plaques de boue sur les cuisses.

Parfois, ça devait s’arrêter, là-bas, au fond des terres où s’était perdu le berger… L’arrêt remontait le long du troupeau, puis ça repartait avec un premier pas où toutes les bêtes bêlaient de douleur ensemble.

Le bruit de cloches des mulets et des ânes diminua au fond de la route : il ne resta plus que le roulement monotone du flot, et le bruit de la douleur.
Alors, quelqu’un dit :
« Ecoutez ! »
On écouta. C’était là-haut, au fond du ciel, le clocher, étouffé de poussière, qui essayait de sonner midi.

La bouchère met le couvert ; elle lance les assiettes au hasard sur la table ; elle a aux lèvres sa moue de petite fille, et, de temps en temps, elle renifle.
Le petit garçon monte sur sa chaise :
« Tire-toi par ici » dit la bouchère.
Elle avait déjà essayé de cacher la place vide avec le pot-à-eau et la bouteille.
« Tire-toi, et puis non ! laisse la place ; puis non, va, fais comme tu veux. »

Elle s’en va à l’évier prendre des verres et elle y reste, le visage tourné vers le mur, un bon moment, immobile…
« Mangez, mère », dit Rose.
Mais la mère fait « Non » avec la tête et elle dit :
« Qui sait où ils sont maintenant ? »

Dehors, le grand troupeau coule.

« Ils ne doivent pas être bien loin, dit Rose. Il faut qu’on les habille, qu’on leur donne toutes les affaires, et le fusil, et les cartouches ; et puis il faut qu’on les habitue encore à tirer du fusil, on n’est pas obligé de savoir qu’il sait.
— Il n’a qu’à dire qu’il ne sait pas.
— Oh ! mais oui, dit Rose, c’est pas facile, c’est tout écrit à la Mairie, et qu’il prend son permis de chasse, et tout le reste. Il vaut mieux qu’il ne dise rien, qu’il dise comme les autres. Et puis, des pères de famille, on peut pas les jeter tout d’un seul coup ; on y mettra ceux qui sont pas mariés d’abord, puis ceux qui ont pas d’enfants, puis ceux qui n’ont pas de commerce ; nous, il est marié, il a un enfant et il a un commerce, alors… Et puis, d’ici là… Le pharmacien dit que, pour la Toussait, au plus tard, au plus tard… A mon idée, avant, ça aura tourné d’une façon ou de l’autre… Mangez, mère !
— Non, dit la mère, ça s’arrête à mon gosier. Que ça tourne ce que ça voudra, mais que ça finisse ! »

 

(A suivre)

 

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2 Responses to Bouquin-quizz n°45

  1. Jean Murat

    Giono et Céline, ils ne seront jamais démodés, contrairement aux clowns du genre Lévy, Musso, Werber, Nothomb et quelques autres qui vendent leur salade a la tonne et qui retourneront vite au néant pour faire place a d`autres clowns dument goncourisés.

  2. Thierry Poncet

    Puissance d’évocation ; éléments de la nature, bêtes et choses douées de volonté propre ; humanité simple confrontée à un destin retors… A ces éléments particuliers, on aura reconnu, comme Jean Murat ci-dessus, la patte du grand Jean Giono. Le passage est extrait du chapitre d’ouverture d’un de ses chefs d’oeuvre – à mon avis – Le Grand Troupeau, paru chez Gallimard en 1931. C’est un récit autant qu’un roman sur la guerre de 14-18, nourri de vécu, comme on dit à la télé quand par hasard on cause de livres. En effet, comme bien des écrivains européens de l’époque, Giono s’est retrouvé embarqué dans cette boucherie et, comme peu, il en est rentré vivant. Cet inestimable Grand Troupeau est disponible, comme tout Giono, au Livre de Poche. Qu’on se le dise !

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