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Bouquin-quizz n°47

Publié par le 2 juin 2016

 

Bonjour à tous.
Voici un extrait de…
Je veux dire d’un roman de…
Non. Finalement, je ne vais pas vous l’indiquer. Ça vous amusera peut-être d’essayer de deviner.
Et si ça ne vous amuse pas, je vous conseille de le lire quand même. Ça vaut !

 

Dutch Robertson était assis sur un banc du pont de Brooklin. Il avait relevé le col de sa capote militaire et parcourait des yeux la page des cessions de fonds de commerce et des offres d’emploi.
L’après-midi était lourd de brouillard. Le pont ruisselant d’eau se dressait comme un berceau dans un jardin rempli de sifflets de bateaux. Deux marins passèrent. « Le meilleur filon que j’aie jamais eu depuis Buenos Aires. »

Associé entreprise de cinéma, quartier très commerçant… $ 3000… « Bon dieu, j’n’ai pas trois mille dollars… » Bureau de tabac, maison très fréquentée, sacrifice obligatoire. Elégant magasin de musique et radio entièrement monté… grande activité… Imprimerie moderne dimension moyenne, consistant en cylindres Kelleys, manches alimentaires Miller, petites presses, linotypes, atelier complet de reliure… Restaurant Kosher, charcuterie… Jeu de boules… très actif… Dans un endroit très fréquenté, grande salle de danse et autres locaux. NOUS ACHETONS LES FAUSSES DENTS, vieil or, platine, vieux bijoux… « J’t’en fous !… » DEMANDE DE MAIN D’ŒUVRE MASCULINE… « Ça, mon vieux, ce serait mieux ton affaire. » Scribe, belle main « Ça, ce n’est pas pour toi… » Artiste, Employé, Auto, Magasin de réparations de bicyclettes et motocyclettes… Il prit le dos d’une enveloppe et nota l’adresse. Cireur… pas encore. Jeune homme, « non je crois que je n’suis plus un jeune homme. » Confiserie, Voyageur de commerce, Laveur de voitures, Laveur de vaisselle. INSTRUISEZ-VOUS TOUT EN GAGNANT. La mécanique dentaire, le plus court chemin vers le succès… Pas de morte-saison…

« Hello, Dutch… Je croyais que je n’arriverais jamais. »
Une jeune femme au visage gris, coiffée d’un chapeau rouge et vêtue d’un manteau en lapin gris, s’assit à côté de lui.
« Bon dieu ! j’en ai plein le dos de lire les offres d’emploi. »
Il s’étira en bâillant et laissa glisser le journal sur ses jambes.
« T’as pas froid, assis-là sur ce pont ?
– Peut-être bien que si… Allons manger. »

Il sauta sur ses pieds, approcha tout près d’elle sa face rouge au nez fin busqué, et, de son regard noir, fixa ses yeux gris pâle. Il lui frappa le bras violemment :
« Hello, Francie… Comment ça va ma petite gosse ? »
Ils rebroussèrent chemin vers Manhattan. Au-dessous d’eux, la rivière miroitait dans le brouillard. Un grand paquebot passa lentement, tout éclairé déjà. Par-dessus le parapet ils regardèrent les cheminées noires.
« Est-ce que le bateau sur lequel tu es parti était aussi grand que ça, Dutch ?
– Plus grand que ça.
– Comme j’aimerais partir aussi !
– J’t’emmènerai un jour et j’te montrerai tous les endroits là-bas… J’ai été dans des tas d’endroits après que j’ai eu sauté le mur. »

Arrivés à la station du tramway aérien, ils hésitèrent.
« Francie, as-tu du pèze ?
– Bien sûr, j’ai un dollar… Pourtant il faudrait que je le garde pour demain.
– J’n’ai plus que mon dernier quarter. Allons prendre un repas à cinquante-cinq cents dans ce restaurant chinois… Ça fera un dollar dix.
– Il faut que je garde un nickel pour aller au bureau demain matin.
– Oh ! merde. Sacré nom de dieu, je ne sais pas ce que je donnerais pour avoir un peu d’argent.
– T’as encore rien trouvé ?
– J’te l’aurais déjà dit.
– Viens. J’ai un demi-dollar d’économie dans ma chambre, j’pourrai payer mon tram là-dessus. »
Elle changea le dollar et mit deux nickels dans le tourniquet. Ils prirent place dans un des trams de la 3ème Avenue.
« Dis, Francie, est-ce qu’on me laissera danser avec ma chemise kaki ?
– Pourquoi pas, Dutch, elle est très bien.
– Ça me gêne un peu. »

Dans le restaurant le jazz-band jouait Hindustan. Une odeur de chop-suey et de sauce chinoise flottait dans l’air. Ils se glissèrent dans une des loges. Des jeunes gens aux cheveux luisants et de petites femmes aux cheveux coupés dansaient étroitement enlacés.
Quand ils s’assirent ils se sourirent des yeux.
« Bon dieu que j’ai faim !
– Vraiment, Dutch ? »
Elle sentit qu’il lui enserrait les genoux dans les siens :
« T’es une chic gosse, tu sais, dit-il quand il eut fini sa soupe. Sans blague, la semaine prochaine je trouverai du travail. Et après on dégottera une chouette petite chambre et on se mariera… et tout le reste. »
Quand ils se levèrent, ils tremblaient au point de pouvoir à peine aller en mesure.
« M’sieu… pas danser sans vêtement convenable… dit un fringant petit Chinois en posant sa main sur le bras de Dutch.
– Qu’est-ce qu’il veut ? grogna Dutch en continuant de danser.
– J’crois que c’est à cause de ta chemise, Dutch.
– Oh ! merde.
– Je suis fatiguée, du reste, j’aime autant ne pas danser… »
Ils retournèrent à leur loge et à leur tranche d’ananas.

Ensuite, ils longèrent la 14ème Rue, côté est.
« Dutch, est-ce qu’on peut aller dans ta chambre ?
– J’n’ai plus de chambre. La vieille vache ne veut pas me garder et elle me retient tout mon fourbi. Sans blague, si je ne trouve pas de travail cette semaine, j’vais aller trouver un sergent de recrutement et j’rengage.
– Oh ! ne fais pas ça. On ne pourrait jamais se marier, alors, Dutch… Pourquoi tu n’m’as rien dit ?
– Je n’voulais pas t’embêter, Francie… Six mois sans travail… Bon dieu, il y a de quoi rendre un type marteau.
– Dis, Dutch, où pourrait-on bien aller ?
– De ce côté-là, je connais un quai.
– Il fait si froid.
– Moi, j’ai jamais froid avec toi, ma gosse.
– Ne parle pas comme ça… ça me déplaît. »

Ils marchèrent, appuyés l’un sur l’autre dans l’obscurité, le long des rues boueuses, défoncées, en bordure du fleuve, entre de grands réservoirs à gaz obèses, des palissades démolies, de longs entrepôts aux fenêtres multiples.
A un coin de rue, sous un réverbère, un gamin les hua.
« J’te foutrai mon poing sur la gueule, bougre d’enfant de garce, lança Dutch du coin de la bouche.
– Ne réponds pas, murmura Francie, sans quoi nous aurons toute la clique à nos trousses. »

Ils se glissèrent par une petite porte à travers une grande clôture au-dessus de laquelle des tas de poutres montaient en échafaudages vertigineux. Ils pouvaient sentir une odeur de rivière, de bois de cèdre et de sciure. Ils pouvaient entendre la rivière laper les pilotis au-dessous d’eux. Dutch l’attira contre lui et leurs bouches se joignirent.
« Eh ! là-bas, est-ce que vous vous figurez qu’on peut venir faire ça ici la nuit ? » jappa une voix derrière eux.
Le gardien leur projeta dans les yeux l’éclat de sa lanterne.
« C’est bon, n’vous en faites pas… on faisait juste une petite promenade.
– Tu parles d’une promenade ! »

De nouveau ils se trouvaient dans les rues. La bise noire de la rivière leur coupait la figure.
« Attention ! Un policeman passait en se sifflant un petit air à lui-même. Ils se séparèrent.
– Oh ! Francie, on va nous mener au poste si nous continuons comme ça. Allons dans ta chambre.
– La propriétaire me foutra à la porte, tout simplement.
– Je n’ferai pas de bruit… Tu as ta clef, hein ? Je sortirai avant le jour. Sacré nom de dieu, ils finiraient par vous faire croire qu’on est des mouffettes.
– C’est bien, Dutch, allons chez moi… Après tout je m’en fous, de ce qui arrivera. »

Ils montèrent les escaliers souillés de boue jusqu’au dernier étage de la maison.
« Enlève tes souliers, lui souffla-t-elle à l’oreille en glissant la clef dans la serrure.
– J’ai des trous à mes chaussettes.
– Idiot, qu’est-ce que ça fait ? Je vais voir si on peut passer. Ma chambre est tout à fait derrière, après la cuisine, ça fait que s’ils sont tous couchés, on n’pourra pas nous entendre. »
Quand elle l’eut quitté, il put entendre les battements de son cœur.
Elle revint une seconde après.
Sur la pointe des pieds il la suivit à travers le corridor qui craquait. Un ronflement sortait d’une chambre. Dans le vestibule régnait une odeur de choux et de sommeil.
Une fois dans sa chambre, elle ferma la porte à clef et plaça une chaise tout contre, sous le bouton. Un rayon de lumière cendrée venait de la rue.
« Maintenant, pour l’amour de dieu, reste tranquille, Dutch. »
Un soulier dans chaque main il s’approcha d’elle et l’étreignit.

Il était couché près d’elle et chuchotait sans arrêt, les lèvres collées à son oreille.
« Et puis, Francie, je vais m’ranger, vrai. J’étais arrivé à être sergent en Europe, jusqu’au jour où on m’a dégradé parce que j’avais filé sans permission. Ça prouve que je peux faire quelque chose. A la première occasion, je vais gagner un tas de pognon et tous deux on retournera voir Château-Thierry et Paris, et tous ces patelins-là. Vrai, ça te plaira, Francie. Bon dieu, les villes sont vieilles là-bas et rigolotes et tranquilles, on s’y sent comme chez soi, et ils ont les plus chics caboulots, où on s’assoit dehors à de petites tables, au soleil, pour regarder passer le monde. On bouffe bien aussi, une fois qu’on est habitué, et il y a des tas d’hôtels partout où on aurait pu aller comme cette nuit et ils se foutent pas mal si vous êtes mariés ou non… Et il y a des grands lits, tout en bois, où on est bien, et on vous apporte votre déjeuner au plumard. Bon dieu, Francie, t’aimerais ça. »

 

(A suivre)

 

Un récit inédit de Cizia Zykë...
Script-quizz n°10

2 Responses to Bouquin-quizz n°47

  1. Louis Ferdinand

    ça m’a rappelé un peu Céline quand il galèrait aux states dans son Voyage au bout de la nuit… Mais je ne connais pas Dutch. S’il s’était appelé Dean j’aurais risqué On the road, mais ce n’est pas le cas alors…

  2. Thierry Poncet

    Ce n’est pas mal joué, « Louis Ferdinand »…
    Mais Manhattan Transfer de John Dos Passos est paru sept ans avant Voyage Au Bout De La Nuit, en 1925. Epais et foisonnant roman choral, comme on dit puis, il décrit les destins croisés d’une multitude de personnages dans le New York des années vingt, des riches, des dans-la-mouise, des qui se rangent, des qui trouvent la combine, des qui s’appauvrissent…

    Je l’ai en vieux Livre de Poche, dans une traduction d’un monsieur Maurice-Edgar Coindreau qui, à mon avis, vieillotte un peu.

    En cadeau, les dernières lignes de ce Manhattan Transfer, chef d’oeuvre s’il en est :

    … Il a faim. Ses souliers commencent à faire gonfler des ampoules sous ses gros orteils. A un carrefour, le signal lumineux clignote. Il y a un dépôt d’essence et en face un wagon-lunch. Il emploie soigneusement son dernier quarter à déjeuner. Il a encore trois cents pour lui porter bonne chance, ou mauvaise. Un grand camion d’ameublement, brillant et jaune, vient d’arriver. « Dites-moi, voulez-vous me permettre de monter, demande-t-il à l’homme à cheveux roux qui tient le volant. Vous allez loin ? Je ne sais pas trop… assez loin. »

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