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Bouquin-quizz n°48

Publié par le 17 juin 2016

 

Bonjour à tous.
Voici un extrait de…
Je veux dire d’un roman de…
Non. Finalement, je ne vais pas vous l’indiquer. Ça vous amusera peut-être d’essayer de deviner.
Et si ça ne vous amuse pas, je vous conseille de le lire quand même. Ça vaut !

 

José Arcadio le Second se trouvait parmi la foule qui s’était massée devant la gare dès le début de la matinée du vendredi. Il avait participé à une réunion de dirigeants syndicaux et avait été mandaté, avec le colonel Gavilan, pour se mêler à la foule et l’orienter suivant les circonstances. Il ne se sentait pas bien et malaxait contre son palais une pâte à goût de salpêtre depuis qu’il avait remarqué les nids de mitrailleuses disposés par l’armée tout autour de la petite place et les pièces d’artillerie destinées à protéger, derrière son réseau de barbelés, la cité de la compagnie bananière.

Vers les midi, attendant un train qui n’arrivait pas, plus de trois mille personnes, parmi lesquelles des travailleurs, des femmes et des enfants, n’avaient plus trouvé place sur l’esplanade devant la gare et se pressaient dans les rue attenantes que l’armée boucla par des haies de mitrailleuses. Plus qu’une cérémonie de bienvenue, on aurait dit alors quelque foire pleine d’une joyeuse animation. On avait déménagé les stands des marchands de fritures et les débits de boissons de la rue aux Turcs, et les gens supportaient avec un très beau courage l’ennui de l’attente et le soleil brûlant.
Peu avant trois heures, le bruit courut que le train n’arriverait pas avant le lendemain. La foule fatiguée laissa échapper un soupir de découragement.
Un lieutenant de l’armée se hissa alors sur le toit de la gare où se trouvaient les quatre nids de mitrailleuses pointées sur la multitude, et une sonnerie se fit entendre pour réclamer silence. A côté de José Arcadio le Second se tenait une très grosse femme, pieds nus, accompagnée de deux enfants qui pouvaient avoir quatre et sept ans. Elle prit le plus jeune dans ses bras et demanda à José Arcadio le Second, sans même le connaître, de soulever l’autre pour qu’il entendît mieux ce qui allait se dire. José Arcadio le Second mit l’enfant à califourchon sur ses épaules.

Bien des années plus tard, ce même enfant devait raconter encore, sans être cru de personne, comment il avait vu le lieutenant, un pavillon de gramophone en guise de porte-voix, donner lecture du décret n°4 du commandant civil et militaire de la province. Ce décret était signé par le général Carlos Cortes Vargas ainsi que par son secrétaire Enrique Garcia Isaza, et, en trois articles de quatre-vingts mots, qualifiait les grévistes de bande de malfaiteurs et donnait pouvoir à l’armée de les abattre à vue.

Le décret lu, tandis que s’élevaient des huées de protestations assourdissantes, un capitaine prit la place du lieutenant sur le toit de la gare et, avec le pavillon de gramophone, fit signe qu’il voulait parler. La foule redevint silencieuse.
— Mesdames et messieurs, fit le capitaine d’une voix faible, lente et un peu fatiguée, vous avez cinq minutes pour dégager le terrain.
Les sifflets et les cris redoublés étouffèrent la sonnerie de clairon qui annonçait le commencement de ce délai. Personne ne bougea.
— Les cinq minutes se sont écoulées, reprit le capitaine sur le même ton. Encore une minute et l’on fera feu.

José Arcadio le Second, glacé de sueur, se déchargea de l’enfant qu’il portait sur les épaules et le rendit à la femme. « Ces cons sont capables de tirer », murmura-t-elle. José Arcadio le Second n’eut pas le temps de répondre car, au même moment, il reconnut la voix rauque du colonel Gavilan qui faisait écho, dans un cri, aux paroles de la femme.
Grisé par la tension de la foule, par la densité merveilleuse de son silence, et convaincu que plus rien de ferait bouger cette multitude pétrifiée par la fascination de la mort, José Arcadio le Second se haussa sur la pointe des pieds, au-dessus des têtes qu’il avait devant lui, et, pour la première fois de sa vie, éleva la voix :
— Bandes de cons ! s’écria-t-il. On vous fait cadeau de la minute qui vous manque !

A peine eut-il lancé son cri que se produisit quelque chose qui ne suscita en lui aucune épouvante mais une sorte d’hallucination. Le capitaine donna l’ordre de tirer et quatorze nids de mitrailleuses lui répondirent aussitôt. Mais tout avait l’air d’une opérette. On aurait dit que les mitrailleuses avaient été chargées avec des fausses munitions de feu d’artifice car si l’on entendait leurs cliquetis haletants, si l’on apercevait leurs crachats incandescents, on ne remarquait pas la plus légère réaction, pas une voix, pas même un soupir dans cette foule compacte qui paraissait soudée par une soudaine invulnérabilité.
Tout à coup, d’un côté de la gare, monta un cri de mort et le charme en fut brutalement rompu : « Aaaaïe, ma mère ! ».
Une poussée sismique, une éructation volcanique, un rugissement de cataclysme firent explosion au milieu de la foule avec une force de propagation extraordinaire. José Arcadio le Second eut à peine le temps de soulever l’enfant tandis que la mère et l’autre étaient absorbés par cette foule centrifugée par la panique.

Bien des années plus tard, l’enfant devait encore raconter, bien que ses voisins continuassent de le prendre pour un vieux radoteur, comment José Arcadio le Second l’avait soulevé au-dessus de sa tête et s’était laissé entraîner, presque dans les airs, comme porté par la terreur de la foule sur laquelle il flottait, en direction d’une rue adjacente. La position privilégiée de l’enfant lui permit de voir, au même moment, la masse emballée qui commençait à atteindre le coin de la rue et la rangée de mitrailleuses qui ouvrit le feu. Plusieurs voix hurlèrent en même temps :
— Plaquez-vous au sol ! Plaquez-vous au sol !

Déjà les premières lignes l’avaient fait, balayées par les rafales de mitraille. Les survivants, au lieu de se plaquer au sol, voulurent revenir sur la petite place et c’est alors que la panique, comme un coup de queue de dragon, les envoya rouler en grosses vagues serrées contre la houle compacte qui venait en sens inverse, refoulée par un coup de queue de dragon de la rue opposée ou d’autres mitrailleuses tiraient également sans relâche.
Ils étaient coincés dans cet enclos, pris dans un tourbillon gigantesque qui fut peu à peu réduit à son épicentre dans la mesure où la frange circulaire se trouvait systématiquement découpée, comme on pèle un oignon, par les cisailles insatiables et bien réglées de la mitraille.
L’enfant remarqua une femme agenouillée, les bras en croix, dans un espace dégagé mystérieusement épargné par la fusillade. C’est en cet endroit que le déposa José Arcadio le Second au moment où il allait s’écrouler, la figure en sang, avant que la gigantesque cohue ne vînt balayer à son tour cet espace vide, avec la femme agenouillée, le haut ciel de la saison sèche, et ce putain de monde où Ursula Iguaran avait vendu tant et tant de ses petits animaux en caramel.

Quand José Arcadio le Second revint à lui, il était étendu sur le dos dans les ténèbres. Il se rendit compte qu’il roulait dans un interminable et silencieux convoi, qu’il avait les cheveux collés par le sang coagulé et que tous ses os lui faisaient mal. Il se sentit une irrésistible envie de dormir. Il s’apprêtait à sombrer dans le sommeil pendant de nombreuses heures, délivré de toute terreur, de toute horreur, et il se mit à l’aise sur le côté qui le faisait le moins souffrir ; ce n’est qu’alors qu’il découvrit qu’il était couché sur des morts.
Hormis le couloir central, il n’y avait pas un espace libre dans tout le wagon. Il avait dû s’écouler des heures depuis le massacre car les cadavres avaient la même température que les plâtres en automne, la même consistance d’écume pétrifiée, et ceux qui les avaient chargés dans le wagon avaient pris le temps de les ranger en bon ordre et dans le bon sens, tout comme étaient transportés les régimes de bananes.

José Arcadio le Second voulut fuir ce cauchemar et se traîna de wagon en wagon, dans le sens de la marche du train et à la faveur des éclairs qui s’allumaient soudain entre les lattes de bois au passage des villages endormis, il voyait les morts hommes, les morts femmes et les morts enfants qu’on emmenait pour les précipiter à la mer comme des régimes de bananes au rebut. Il ne put reconnaître qu’une femme qui vendait des rafraîchissements sur la place, ainsi que le colonel Gavilan qui tenait encore, enroulé autour de sa main, le ceinturon à boucle d’argent de Morelia avec le quel il avait essayé de se frayer un chemin dans l’affolement général.

Lorsqu’il eut atteint le premier wagon, il fit un saut dans les ténèbres et resta étendu dans le fossé jusqu’à ce que le convoi eût fini de passer.
C’était le plus long qu’il eût jamais vu, presque deux cents wagons de marchandises, avec une locomotive à chaque bout et une troisième au milieu. Aucune lumière n’y était accrochée, pas même les feux de position rouges et verts, et il se glissait avec une célérité nocturne et feutrée.
Sur le toit des wagons, on pouvait voir les formes confuses et sombres des soldats avec leurs mitrailleuses en batterie.

 

(A suivre)

 

 

Script-quizz n°10
Script-quizz n°11

One Response to Bouquin-quizz n°48

  1. Thierry Poncet

    « Muchos años despues, frente al peloton de fusilamiento, el colonel Aureliano Buendia habia de recordar aquela tarde remota en que su padre lo llevo a conocer el hielo… »

    C’est par cette phrase devenue archi-célèbre que commence Cien Años De Soledad, Cent Ans De Solitude, paru en 1967, chef d’oeuvre absolu, répandu à trente millions d’exemplaires à travers le monde, qui valut à son auteur colombien Gabriel Garcia Marquez le prix Nobel de littérature en 1982.

    J’ai possédé une bonne quinzaine de fois son édition française, traduction de Claude et Carmen Durand, en Points Seuil, l’ai prêtée une quinzaine de fois et ne l’ai jamais revue. Aussi, au dernier pote m’avouant n’avoir jamais lu ce monument de la littérature mondiale, me suis-je contenté de répondre : « Quelle chance tu as ! ».

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