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Parole(s) de Zykë 03

Publié par le 16 février 2026

 

Catapostrophes

Des cafards rouges processionnent le long une plinthe. De la salle d’eau parvient le lancinant goute-à-goutte d’un robinet fuyant. Même la lumière du soleil, filtrée par le voile de poussière qui couvre la vitre ne parvient pas à être gaie. La fumée grise des clopes achève d’assombrir l’atmosphère.

Zykë :
Quand j’ai signé avec Hachette pour Oro, j’ai prévenu Jean-Claude Lattès et ses sbires : je refuse de passer à la télévision. La télé, c’est pour les danseurs de claquettes. Je n’irai même pas à Apostrophes. À l’époque, c’était l’émission littéraire n°1.

Msieu Poncet :
Pire que ça, encore. Pire. Pire. C’était le passage obligatoire. Si un écrivain ne passait pas à Apostrophes, son bouquin ne se vendait pas. Moi, je l’avais surnommée « Catapostrophes ».

Zykë (écrasant dans le cendrier plein une cigarette dont il n’a tiré que trois bouffées) :
Pas mal.

Msieu Poncet (encouragé) :
Des centaines d’écrivaines et d’écrivains ont été mis sur la touche. Pire que ça, pire, pire, les éditeurs n’ont plus signé que des gens susceptibles d’être invités à Apostrophes. Et le pire du pire : les écrivains se sont mis à se dire : « qu’est-ce que je pourrais bien écrire qui me fasse passer à Apostrophes ? ».

Zykë (allumant une clope et approuvant d’un coup de menton) :
La fin, quoi.

Msieu Poncet (trépignant) :
La fin ! Plus un poil d’audace ! Plus de propositions ! Un fleuve de conformisme ! Plus que des romans convenus ! Des produits conformes. La recette « Apostrophes ». Des forêts décimées pour des milliers de pages de pire daube !

Ils sont face à face, les genoux se touchant presque, assis sur des lits en contreplaqué. Au sol, une mauvaise moquette beige usée ; au mur, un miroir rond au cadre de plastique blanc jauni ; dessous, une commode de faux teck… Sur le lit de Zykë traîne une cartouche de cigarettes éventrée. La marque est en alphabet cyrillique.

Zykë :
Bref. J’ai exigé qu’on inclue mon refus dans le contrat. Ils n’ont pas voulu. « Mais non, monsieur Zykë, ce n’est pas la peine… ». Mes couilles ! Dans leurs têtes, ces bâtards se disaient : « Qui c’est, cette brute qui pense être invité à Apostrophes ? ».

Msieu Poncet (rigolant) :
Bravo la clairvoyance !

Zykë (écrasant la cigarette à peine fumée au tiers) :
Ils sont nuls, je te l’ai dit. Résultat : en juin, quand le producteur de l’émission a exigé d’avoir l’auteur d’Oro…

Msieu Poncet :
Bernard Pivot.

Zykë :
C’est ça. Alors là, Lattès, Enthoven et les autres m’ont carrément supplié : « il faut y aller, monsieur Zykë, vous ne vous rendez pas compte… ». Moi : niet. C’est quand ils m’ont dit qu’il y avait beaucoup de gens qui avaient travaillé dur à la sortie d’Oro et qu’ils seraient déçus que j’ai cédé.

Un homme entre sans frapper. Il est petit, les cheveux noirs mal coupés, sanglé dans un imperméable trop grand pour lui, de la même couleur mastic que la moquette et presque aussi élimé qu’elle.

Zykë (soudain jovial) :
Salut camarade. Tu as ce que je t’ai demandé ?

L’homme (fort accent slave) :
Moi trrrouver.

Il sort de la poche de son trench-coat une bouteille d’alcool blanc. L’étiquette sommaire est imprimée en cyrillique, comme les paquets de cigarettes. Zykë tend des dollars que le type fait disparaître. Il refuse d’un geste de boire à la bouteille que Zykë vient d’ouvrir et sort.

Zykë (s’étant envoyé une rasade) :
À Apostrophes, il y avait Yves Courrière, un journaliste qui avait écrit une biographie de Joseph Kessel. Un type bien. Un vrai intellectuel.

Msieu Poncet (approuvant) :
J’ai lu ses livres sur la guerre d’Algérie.

Zykë :
C’est lui. Il y avait aussi un bon gros nostalgique des colonies qui avait écrit un bouquin sur l’Afrique et deux ou trois autres dont je ne me souviens pas… (Il boit de nouveau avant de tendre la bouteille à Msieu Poncet) Et puis il y avait Kerchaussette.

Msieu Poncet (s’esclaffant) :
Kerchaussette ?

Zykë :
Ce type était à la fois vedette des médias et marin à voile…

Msieu Poncet (grimaçant, la gorge brûlée par l’alcool) :
Et à vapeur !

Zykë :
Pas mal. T’es en forme, Msieu Poncet ! Celui-là, Kerchaussette, c’était un faux. Il sortait un bouquin trafiqué avec des souvenirs, des anecdotes et des pensées à la mords-moi le zob…

Msieu Poncet :
Je vois. Un produit d’édition calibré pour devenir une grosse vente de l’été. Un passage à Apostrophes, un peu de show, et par ici la monnaie.

Zykë :
C’était son plan. L’aventurier de salon qui vient vendre sa came. Mais ce soir-là, il y avait Zykë. Un vrai aventurier.

Msieu Poncet :
Dommage pour lui.

Zykë :
Dommage pour tout le monde. C’était le grain de sable, Kerchaussette. Celui qui pouvait faire tout capoter.

Msieu Poncet :
Comment ça ?

Zykë :
Réfléchis, Msieu Poncet. Je viens bousiller les calculs du type. Son intérêt,
c’est de m’agresser. De m’envoyer des vannes. De me mettre en doute. Et là, mon code d’honneur m’obligeait de le détruire.

Les deux hommes restent silencieux un moment, s’échangeant la bouteille de gnôle. La dernière phrase de Zykë semble flotter dans la petite chambre comme la fumée de clope qui stagne au plafond. Finalement, Zykë rigole.

Zykë :
J’avais prévenu ma mère : à la moindre tentative d’animosité, je vais devoir cogner le type. Je lui ai dit : un cassage de gueule en direct à la télé, on ne me le pardonnera pas, l’aventure finira avant d’avoir vraiment commencé.

Msieu Poncet :
C’est passé près, alors…

Zykë :
Coup de bol, j’étais placé à côté de Kerchaussette, sur le plateau. Il avait posé son paquet de cigarettes sur une table basse, devant nous. Dès que l’émission a démarré, je lui en ai pris une. J’en ai fumé trois bouffées, comme d’habitude, je l’ai écrasée et je lui en repris une autre. Et une autre. Et une autre. Une façon de prendre l’ascendant, tu comprends ?

Msieu Poncet (rigolant) :
Je comprends.

Zykë :
Le sans-gêne parfait. Je le voyais qui me jaugeait du coin de l’œil. Je sentais qu’il comprenait que j’étais prêt à la bagarre. Lui ne l’était pas. Il s’est écrasé comme une bouse. Après, quand ça a été son tour de répondre à Bernard Pivot, il a été minable.

Tous deux ricanent avec une joyeuse méchanceté puis s’échangent de nouveau la bouteille, chacun trinquant.

Zykë :
Allez, à Kerchaussette.

Msieu Poncet (hilare) :
À Kerchaussette !

Zykë (allumant une cigarette) :
Son bouquin s’appelait « Mémoires Salées ». Même le titre puait le fabriqué…

(À suivre)

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