Felicalia
Note : Cette scène est authentique. Par respect pour les victimes et goût pour la facétie, l’auteur a pris la liberté de modifier certains détails.
La dame :
Mais venez, on le voit d’ici…
Elle est fringante, faussement blonde, toute de blanc et d’or. Une cadre d’entreprise satisfaite de sa carrière et d’elle-même. Zykë et Msieu Poncet la suivent sur la terrasse attenante à son bureau. Celle-ci surplombe le port de la ville. Un énorme paquebot y domine en hauteur, longueur, largeur et blancheur les autres navires à quai.
La dame (désignant le bateau) :
Le Felicita !
Zykë (avec une moue appréciative qui n’engage à rien) :
Hon, hon…
Msieu Poncet :
Hon, hon…
La dame :
Trois mille cinq cents passagers. Douze ponts. Six restaurants. Dix bars. Seize boutiques. Quatre piscines, dont une avec écran géant. Un club santé avec gymnase, salle de massage et hammam. Une discothèque. Un casino. Un théâtre sur trois étages, une salle de conférences, là où vous interviendrez…
Msieu Poncet (incrédule) :
Quatre piscines ?
La dame (lui accordant un bref mouvement de paupières) :
Quatre. Dont une avec écr…
Zykë (coupant) :
Un casino ?
La dame (lui adressant un vaste sourire, le regard irrésistiblement attirés par ses couilles) :
Ouvert en permanence, monsieur Zykë !
Zykë :
Y a une table de poker ?
La dame (les yeux ayant du mal à se détacher de leur zone d’intérêt) :
Je… Je crois…
Posant comme par inadvertance une main légère sur l’avant-bras de Zykë, elle l’entraîne vers une table qu’un vieux serveur très bien habillé achève de garnir de coupelles de denrées apéritives. Elle désigne une chaise à Zykë. Msieu Poncet n’a qu’à se débrouiller.
La dame (tandis que le vieux monsieur débouche une bouteille de Champagne) :
Il y a également une salle de conférence de trois cents places. C’est là que vous intervenez.
Zykë (puisant dans un bol de tranches de chorizo qui paraît soudain petit comparé à son poing) :
Hon, hon…
La dame :
Trois conférences de quatre-vingt dix minutes chacune sur vos aventures à répartir comme vous l’entendez sur les douze jours de croisière. Nous vous laissons naturellement libres de la teneur.
Zykë (reprenant une poignée de chorizo tandis qu’il déglutit la précédente) :
C’est mon secrétaire qui rédige ces trucs-là.
Les yeux de la dame s’attardent un dixième de secondes sur le secrétaire en question qui, ayant vidé sa coup d’un trait, la tend au vieux monsieur pour qu’il la remplisse derechef.
La dame :
Certainement. Mais c’est votre présence qui compte. Votre ton. Votre voix. Votre… physique !
Zykë :
Hon, hon… Trois mille dollars pour chaque prestation ?
La dame :
Et tous frais payés à bord, bien évidemment.
Zykë :
Pour moi et mon secrétaire ?
La dame :
Pour votre secr… Oh… Euh… Naturellement, on va s’en occuper.
Un silence s’ensuit, seulement coupé par les cliquetis des mats des voiliers amarrés qu’agite une brise légère, le tintement des cerceaux d’or aux poignets de la dame et les mastications grossières, bouches ouvertes, de Zykë et Msieu Poncet.
Zykë :
Trois mille cinq cents passagers, hein ?
La dame :
Oui. Répartis dans mille quatre cents cabines.
Zykë :
Combien de membres d’équipage ?
La dame :
Environ six cents : le personnel navigant proprement dit, officiers de bord et marins ; plus le personnel d’accompagnement, restauration, animation, services…
Zykë :
Sans oublier les esclaves.
La dame (toussant dans son Dom Pérignon) :
Les ?
Zykë :
Ceux qui font le ménage, qui lavent les draps, la vaisselle des restaurants, ceux qui préparent les plats… Tous ceux qui sont parqués sous la ligne de flottaison. Ceux qui ne voient jamais ni la mer ni le soleil…
La dame (se récriant) :
Oh, mais il y a une écoutille sur l’extérieur. Chaque employé peut y prendre deux pauses de trente minutes par jour !
Msieu Poncet éclate de rire. Le vieil homme ne peut empêcher une ombre de sourire de venir hanter sa bouche ridée. Il sait de quoi on cause. Le visage de la dame est victime d’un phénomène curieux : alors qu’on devine qu’elle grimace, son maquillage reste impassible. On dirait qu’elle porte un masque de latex, comme un héros de vieille série d’espionnage.
Zykë :
Vous êtes trop bons.
La dame (pincée) :
Le personnel de bord est très convenablement rémunéré. On se bouscule pour travailler à bord de nos bateaux !
Zykë (tendant une grosse patte apaisante, à l’index de laquelle scintille l’or de son énorme bague) :
Je n’en doute pas, chère madame. Là n’est pas mon propos. Reprenons, si vous voulez bien : il y a donc cinq mille personnes à bord ?
La dame (se remettant) :
Env.. environ.
Zykë :
Disons Cinq mille. D’accord ?
La dame :
D’accord.
Zykë (se tournant vers Msieu Poncet) :
Monsieur le secrétaire, pouvez-vous nous dire combien un être humain produit-il d’excréments solides par jour ?
Msieu Poncet :
Cent soixante-seize grammes, monsieur Zykë.
Zykë :
Il s’agit d’une moyenne, n’est-ce pas ?
Msieu Poncet (docte) :
Naturellement. Le Somali reste très en dessous, mais comme l’Américain est très au-dessus…
Le vieux monsieur tousse dans son poing, sans aucun doute pour camoufler l’éclat de rire sacrilège qui s’échappe de sa poitrine. La dame s’est figée. Une statue maquillée affligée d’une perruque blonde figée sur laquelle la brise marine glisse, impuissante.
Zykë (le ton bonhomme) :
Nous disons donc : cinq mille personnes qui produisent cent soixante-seize grammes, cela nous donne un rendement quotidien de huit cent quatre-vingt mille grammes, soient huit cent quatre-vingts kilogrammes que nous multiplions par douze jours de croisière pour obtenir un total de dix mille cinq cent soixante kilos de matière fécale. Monsieur le secrétaire ?
Msieu Poncet :
Cela me paraît tout à fait exact, monsieur Zykë.
Le vieux monsieur retient si fort son rire que toute sa carcasse en tremblote. Le goulot de la bouteille de Champagne tinte comme un clochette contre le bord de la coupe que Zykë lui a tendu afin qu’il la remplisse.
Zykë :
Ma question est donc, chère madame : que faisons-nous de cette merde ?
Le maquillage de la dame fond. Immobile, figée, assommée, elle n’est plus qu’une figure de cire exposée à une trop forte chaleur.
La dame :
Ce… ce… c’est… c’est dans une cu… dans une cuve.
Zykë :
Et qu’advient-il de cette cuve ?
La dame :
On la vide…
Zykë (désignant le bassin du port où trône la somptueuse silhouette du géant des mers) :
Ici ? Au port ?
La dame :
N… non… au large, évidemment.
Msieu Poncet (tendant sa coupe au vieillard dont le visage est maintenant sillonné de larmes) :
Évidemment.
La dame a de la ressource. Elle parvient à se reprendre, se redresse, respire un bon coup et relance sa poitrine en avant.
La dame :
Nous procédons à l’aide d’un très gros tuyau. En aucun cas la… la… la matière ne touche la coque du bateau.
Zykë :
Ah ! Si la coque n’est pas touchée, alors…
Msieu Poncet (branlant du chef) :
À partir du moment où la coque n’est pas touchée !
Le vieil homme a renoncé. Il a posé la bouteille, tourné les talons et s’est enfui vers un lieu où il pourra rire à l’aise sans encourir de foudre hiérarchique. Zykë et Msieu Poncet se lèvent d’un même élan et prennent courtoisement congé.
(À suivre)