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Parole(s) de Zykë 06

Publié par le 9 mars 2026

 

Arrogante naïveté

Msieu Poncet :
John Brunner. Un écrivain anglais de science-fiction. Dans son roman, « Tous à Zanzibar », il y a un personnage de sociologue qui décrit : « notre arrogante naïveté ».

Zykë :
C’est un génie, le type !

Un feu de grosses bûches maintient l’humidité de l’autre côté des fenêtres à petits carreaux. Des paysages du 19ème siècle encadrés de moulures dorées et des carreaux de faïence de Delft ont été décrochés des murs et empilés contre une énorme armoire, remplacés par d’immenses feuilles de papier kraft punaisées, couvertes de notes au marqueur.

Zykë :
L’arrogante naïveté de connards suffisants.

Derrière sa machine à écrire, Msieu Poncet éclate de rire.

Zykë :
Quoi ?

Msieu Poncet :
Tu ne peux pas t’en empêcher, hein ?

Zykë :
Quoi ?

Msieu Poncet :
Il faut que tu corriges. Que tu mettes ta patte. Tout doit porter la marque « Zykë ».

Zykë :
Oui. L’arrogante naïveté d’immondes connards suffisants de mes couilles. Signé Zykë.

Un lustre fait d’une barre de marine répand sa lumière jaune sur la table rustique couverte de pages de notes, de piles de feuilles, de stylos et de feutres semés au hasard, de tasses ayant contenu du café, la plupart d’entre elles emplies de mégots de cigarettes à peine fumées, de cornets de frites vides et de petites fourchettes de plastique graisseuses.

Zykë :
Il y a eu les colons blancs, ceux qui traitaient les gens comme des esclaves. Tout de suite après, il y a eu les touristes en bermuda : « Ô indigène, toi qui es pur, aide-moi à me ressourcer ! », les humanitaires : « T’en fais pas, Indigène, j’ai les solutions pour te sortir de la merde ! » et les expatriés : « T’en as de la chance, Indigène, avec moi, tu vas toucher des bons salaires ! ».

Msieu Poncet et sa machine sont à un bout de la table. Zykë occupe un large fauteuil médiéval de bois et de cuir à l’autre extrémité. Au dehors, sous le chuchotis obstiné de la bruine, gronde le ressac épais de la mer du Nord.

Zykë (étendant les jambes, talons plantés dans l’épaisse laine du tapis) :
Des brutes, des bourgeois paumés, des bien intentionnés et des carriéristes. Ils ont tous fait et continuent à faire la même erreur.

Msieu Poncet :
Laquelle ?

Zykë :
Ils pensent que les gens du coin sont moins intelligents qu’eux. Ils leur tapent dessus ou leur font des mamours, mais c’est pareil.

Msieu Poncet :
Ça ressort de la même condescendance.

Zykë :
Comme tu dis. Au fond d’eux-mêmes, tous les Blancs sont persuadés que leur cerveau est supérieur. Qu’ils sont des génies entourés d’abrutis.

Msieu Poncet :
C’est une connerie.

Zykë :
Tu m’étonnes !

Une grisaille nouvelle pâlit les fenêtres. La venue de l’aube éveille une bourrasque qui fait claquer les gouttes de pluie sur les petits carreaux. Msieu Poncet va poser deux bûches sur les braises de la cheminée, puis gagne la cuisine attenante pour lancer une nouvelle cafetière.

Zykë (se massant la nuque, élevant la voix) :
D’un côté, tu as l’autochtone. Le type a eu huit frères et sœurs. Il en a vu crever cinq. Il a commencé à six ans à travailler et à traîner dans les rues. Chaque jour, il se demande si il va pouvoir bouffer le lendemain. De l’autre, tu as un petit bourgeois qui n’a jamais eu la dalle, qui est resté au shlaff à chaque fois qu’il a chopé un rhume et qui n’a eu qu’à se payer un billet d’avion charter pour traverser la moitié du monde. Des deux : qui est le plus malin ?

Msieu Poncet (affairé à remplir à ras bord un filtre à café, criant) :
Y a pas photo !

Zykë :
Au Chili, dans la Cordillère, j’ai passé un moment avec un groupe d’expatriés allemands. Des ingénieurs, dans les mines de cuivre. Beaucoup de pognon. Des salaires en or. Ils employaient des indiens Mapuche comme chauffeurs.

Msieu Poncet (depuis la porte de la cuisine) :
Qu’est-ce que tu foutais avec eux ?

Zykë (après lui avoir décoché un regard d’une micro-seconde suffisant à le dissuader de poser d’autres questions sur le sujet) :
Ils arrivaient au bout de leur mission. Une semaine avant qu’ils rentrent en Allemagne, Tous les Indiens se sont barrés avec les voitures. Les types, ils en pleuraient : « C’était comme un ami… Je connaissais tourte sa famille… J’ai donné de l’argent pour le mariage de sa fille… Je lui apprenais l’allemand… Il était tellement sympa… Jamais j’aurais cru ça de lui… ».

Msieu Poncet rigole alors que la cafetière encrassée de calcaire pousse son gargouillement infernal. Dehors, le ronronnement du ressac s’est fait plus grave. Le vent siffle par saccades irrégulières. Pendant ses silences, on entend le tap-tap d’un chalutier qui sort du petit port tout proche.

Zykë :
Eh, les kartofel, je leur ai dit. Un domestique, c’est pas un copain. C’est son boulot d’être sympathique. La Mercedes, il la revend vingt-mille dollars, il met sa famille à l’abri pour des années et il paye les études du petit. Tu l’aurais moins pris pour un gentil imbécile, tu te serais plus méfié…

Msieu Poncet :
C’est vrai, ce que tu dis. C’est comme le touriste à Bangkok, l’autre jour…

Zykë :
Tu te rappelles, le trekker ?

Msieu Poncet (imitant une voix exagérément virile) :
Mon guide, c’est plus qu’un guide, maintenant. C’est devenu un ami. Il s’est super bien comporté dans le nord. Je lui dois beaucoup.

Zykë (à la limite de s’emporter) :
Tu parles ! Le mec, il fait son boulot de guide, c’est tout. Pourquoi il aimerait son client ? Il y a des milliers d’Européens qui débarquent chaque jour pour baiser leurs femmes, et les mecs s’imaginent que les Thaïlandais les apprécient.

Msieu Poncet (se pointant avec la cafetière pleine de goudron fumant) :
Ils rêvent.

Zykë :
Les Thaïs, ils ne sont pas plus cons que les autres. Ils font des courbettes, des grands sourires, ils prennent le fric en disant merci, mais dans leur tête, ils ont envie de nous égorger. Comment tu veux leur en vouloir ?

Msieu Poncet :
L’arrogante naïveté des Blancs.

Zykë :
De mes couilles.

Msieu Poncet :
Signé Zykë.

Zykë :
Voilà.

(À suivre)

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