Res Publica
Bar de l’hôtel Lutetia. Une télévision allumée montre la foule allemande au pied du mur de Berlin,. Un client a reconnu Zykë assis au comptoir. Il l’aborde, ignorant impoliment Msieu Poncet sur le tabouret voisin – une habitude des gens.
L’homme (désignant la TV où les pioches s’abattent sur le béton graffité) :
Qu’est-ce que vous en pensez, vous, l’aventurier ?
Zykë :
Rien. Les frontières sont faites pour être violées. Les murs sont des paroxysmes de frontières. Les murs sont faits pour être abattus. C’est arrivé. Voilà.
L’homme (déstabilisé par la rudesse de la réponse) :
Oui… Mais enfin… Dans l’Histoire… je veux dire, pour l’Union Soviétique…
Zykë (placide) :
Je m’en bats les roubignoles.
Msieu Poncet pouffe dans son double Jack. L’homme lui balance un regard interloqué, vaguement vexé.
Zykë (faisant tinter les glaçons de son verre) :
Les idéologies radicales aboutissent toujours à des pouvoirs totalitaires, ce que ma liberté inconditionnelle refuse. Dans de tels régimes, mes seules options seraient bourreau ou martyr. Je ne désire être ni l’un ni l’autre. Donc, je m’en branle.
L’homme :
Oui mais, euh, les démocraties…
Zykë :
Les pays démocratiques sont plus sympas, je te l’accorde, mais je n’y ai pas ma place. Je fous trop le bordel. Des incursions courtes, comme aujourd’hui, pour les affaires, mais pas plus.
Les bureaux des éditions Ramsay nichent dans un mignon hôtel particulier rue du Cherche-Midi, à deux pas du Lutetia. Vient de s’y tenir une dernière réunion en présence de la patronne, Régine Desforges, pour finaliser les contrats de publication de « Buffet Campagnard », de Cizia Zykë, et « Pigalle Blues », de Thierry Poncet.
L’homme :
C’est quand même différent, la démoc…
Zykë :
La vraie différence, c’est qu’un pouvoir tyrannique se fait renverser un jour ou l’autre, tandis que la démocratie pourrit.
L’homme (offusqué) :
Oh, quand même…
Zykë le gratifie d’un de ses regards devant lesquels rares sont les gens qui ne plient pas. Mike Tyson, peut-être. Le général Patton. Louise Michel.
Zykë :
Tu ne te vois pas. (Il désigne la salle d’un geste circulaire) Vous ne le savez pas, mais vous êtes en train de pourrir. Vous êtes morts.
L’homme balbutie un compliment à Zykë pour l’ensemble de son œuvre et se retire sans insister.
Msieu Poncet (ricanant) :
Tu lui as fait peur.
Zykë :
Qu’est-ce qu’il vient me casser les couilles, aussi… Je revendique d’être incontrôlable et il vient me demander des conseils de gouvernement !
Msieu Poncet :
Ah, la délicatesse Zykë !
Zykë :
Je ne suis pas loin de la vérité. Tu ne trouves pas qu’ils ont des gueules de crevards ?
Il est vrai qu’en regard des deux pirates hâlés, relax, irradiant l’énergie joyeuse de leur liberté d’être, vêtus sous leurs cuirs de chemises indonésiennes aux couleurs hardies, l’assistance composée de blafardes endives dans de la laine cossue, paraît à l’agonie. Même quatre élégantes femmes semées ici et là semblent les cariatides d’un mausolée.
Zykë (ayant fait signe au serveur de remettre ça) :
Je comprends qu’ils aient besoin d’une société pour survivre. Je reconnais qu’une société doit reposer sur des règles plus ou moins consenties. Mais ce n’est pas mon putain de problème.
Verre en main, il observe un moment l’écran de télé où une grappe de pauvres diables mal sapés venus de Berlin-est se presse à travers une brèche du mur, accueillis par des gestes de liesse de la foule du côté ouest.
Zykë :
Au départ, c’était une belle idée, le collectivisme. L’égalité, la justice, le futur qui chante et tout ça. Regarde ce que ça donne : un enfer. Les types n’ont qu’une idée, c’est se casser.
Msieu Poncet :
Il y a eu du bon…
Zykë (se fondant d’un rictus qu’il voudrait sourire conciliant) :
Forcément, toi, tu es un communiste dans l’âme.
Msieu Poncet (lapant du bourbon de prix) :
L’éducation… La médecine… L’art…
Zykë :
Mes couilles. L’URSS, c’est une énorme administration avec des milliers de sous-chefs à qui tu dois demander l’autorisation de chier jusqu’au fond de la Sibérie.
Msieu Poncet (prudent, car la patience de Zykë dans les controverses est d’ordinaire limitée) :
La Russie était déjà une bureaucratie sous les tsars. Forcé, le pays est tellement grand…
Zykë :
En Amérique latine et à Cuba, le marxisme s’est planté aussi. En Afrique, je ne t’en parle pas, ce sont des fantoches qui ont pris le pouvoir en s’alliant avec les Russes. Et je ne suis pas sûr que les Vietnamiens nagent dans le bonheur, camarade.
Msieu Poncet (concédant à regret) :
C’est vrai.
Zykë :
Les juntes fascistes sont pires, je te l’accorde. Une poignée de salopards qui se gavent en laissant tous les autres crever de faim et qui assassinent ceux qui osent ouvrir leur gueule. Ils n’ont pas ma sympathie.
Msieu Poncet :
Il y en a chez les lecteurs.
Zykë :
Je sais. C’est le côté baroudeur qui les intéresse. La violence, la virilité, la bravoure, ils aiment ces trucs-là. Mais ils se gourent en prenant mon égoïsme personnel pour de l’individualisme politique. Je veux seulement m’éclater tel que je suis, moi. Je m’en fous, de leurs conneries.
Msieu Poncet :
Vraiment ?
Zykë :
Tu n’étais pas là pendant l’été du succès d’Oro. C’était pile à l’époque où le Front National devenait un vrai parti. Ils m’ont envoyé un émissaire pour me proposer de me rallier publiquement à eux. Un monsieur Martinez. Je lui ai expliqué ce que je viens de te dire. Que je refuse tous les embrigadements. Et je lui ai donné le choix entre sortir du café tout seul ou à coups de pieds dans le cul.
Msieu Poncet :
Et ?
Zykë :
Il est sorti tout seul.
Les deux hommes méditent un moment en sirotant et en regardant des Allemands danser la farandole devant la porte de Brandebourg, sous les yeux des Vopos tétanisés.
Zykë (reprenant) :
La question, c’est le pouvoir. Quel que soit le système, il repose sur le pouvoir. C’est-à-dire qu’enculé-en-chef s’entoure d’une bande d’enfoirés pour fanatiser les médiocres qu’ils chargent de manipuler les faibles. Depuis la nuit des temps et d’un bout à l’autre de la planète : le pouvoir.
Msieu Poncet :
Qu’est-ce qu’il faut faire, alors ?
Zykë :
De mon point de vue, rien. Un jour ou l’autre, le pouvoir se barre en sucette. Il est renversé, il y a une révolution ou bien il s’effondre tout seul, peu importe. Il est remplacé par un autre pouvoir, qui est le même avec des habits différents. Le président Truc devient Sa Majesté Machin-premier, gloire à lui.
Msieu Poncet :
Et la moralité de tout ça, c’est quoi ?
Zykë :
C’est que je n’en ai rien à foutre. Je ne veux pas exercer le pouvoir, je veux encore moins qu’on l’exerce sur moi, d’accord ?
Msieu Poncet :
D’accord.
Zykë :
Par ailleurs, je trouve ce bourbon excellent et je vais m’en boire une douzaine d’autres. Tu me suis ?
(À suivre)