Flamber le fric
Le Texan aux puits de pétrole a demandé une pause. Celle-ci a été acceptée par les autres joueurs. Zykë en profite pour rejoindre Msieu Poncet qui, la partie s’éternisant, tue le temps en s’enivrant au buffet sous le regard impavide d’une très belle et très maussade serveuse.
Msieu Poncet :
T’as pris ?
Zykë :
Dans les vingt-mille.
Msieu Poncet (tendant un verre aussi éloquent que vide à la belle indifférente) :
Cool.
Zykë :
Pas tellement. Le type est trop gavé de pognon. Il joue n’importe comment. Il tabasse sur toutes les donnes. Cent dollars, cent dollars, et il double et il suit… Il pourrait me donner l’artiche direct, au moins ce serait comique.
Il lève une phalange en direction de la serveuse qui s’empresse de lui servir un double Jack, sourire aux lèvres et hanches ondulantes. Msieu Poncet se dit que la vie est injuste.
Msieu Poncet :
Il aime perdre ?
Zykë :
Même pas. Pour lui, c’est juste une façon de passer le temps. Parce qu’il se fait chier dans la vie.
Msieu Poncet (l’élocution hasardeuse d’un quidam qui a déjà trop sollicité la serveuse) :
S’emmerder avec ses m-millions de dollars ? Moi, c’est qu-qu-quand il veut !
Ayant bu, Zykë a entrepris de se confectionner un joint en mélangeant le hasch au tabac dans le creux de sa paume, comme il en a l’habitude. La serveuse lève un sourcil curieux en l’observant, mais ne formule aucune remarque. Dans le genre de cercle où les deux hommes se trouvent, le joueur est roi.
Zykë :
Détrompe-toi, Msieu Poncet. Les gens réussissent à faire du pognon, tu en as de deux sortes. D’abord, il y a les radins. Eux, ils continuent. Ils font plus de fric. Encore plus. Toujours plus. Ils sont accrocs au pognon. Ce sont des junkies. Trop obsédés pour s’éclater.
Msieu Poncet (ricanant) :
Les pauvres !
Zykë :
En plus, ils sont entourés de profiteurs et ils deviennent paranos… T’as des feuilles ?
Msieu Poncet sort de sa poche de blouson un paquet rouge bordeaux de papier à rouler Smoking espagnol, en tire une feuille qu’il donne à Zykë. Celui-ci verse son mélange dans le pli de la feuille d’un geste sûr qui trahit des décennies d’expérience. S’étant approchés, deux autres joueurs se font servir à boire.
Msieu Poncet :
Et l’autre sorte ?
Zykë :
Les autres, en devenant riches, ils ont cru pouvoir réaliser leurs rêves de gosses. Ils sont vite déçus.
Msieu Poncet (adressant en vain des signes à la serveuse) :
Com-comment ça ?
Zykë :
Le type voulait voyager ? Il se paye les deux tropiques, l’équateur, les pôles, les cap Horn et Bonne-Espérance. Et il se rend compte un beau matin qu’il ne sait plus où aller. Un autre rêvait d’avoir une belle baraque ? Il se trouve un manoir, il refait les parquets, les fenêtres, le toit, il construit des dépendances, rajoute une véranda, un clocheton à la mords-moi, et il réalise que son château est trop grand pour lui. Celui qui délirait les belles bagnoles se paye des Ferraris et des Rolls. Une, deux, trois, dix. Et il les fout dans un hangar.
Msieu Poncet (s’emportant) :
Une Lamb-Lamborghini ! Une Healey ! deux F-F-Facel-Vega ! Une Du-Du-Duesenberg !…
Zykë (roulant son joint) :
Tu devrais arrêter le scotch, vieux… Les bijoux, les montres, les baraques, les tableaux de maître, les hôtels de luxe… Tout finit par perdre sa saveur. Un rêve de gamin, c’est bon tant que ça reste un rêve.
Msieu Poncet (adressant avec regret un geste de dénégation à la serveuse qui s’approchait enfin) :
P-putain !…
Zykë :
Comme tu dis. Alors ils cherchent. Ils pêchent au gros, ils se lancent dans le cul raffiné, ils collectionnent des trucs, ils chassent les buffles, les ours blancs, les rhinocéros… Et ils s’emmerdent toujours autant.
Msieu Poncet (comprenant) :
Ou alors ils se mettent au jeu !
Zykë :
C’est ça. Le Texan de ce soir, c’est le cas typique. Il joue sans vrai plaisir, juste pour distraire son ennui. On en trouve des milliers comme lui. Ce sont eux qui financent les joueurs professionnels. Les gamblers.
Msieu Poncet :
L’aubaine !
Zykë allume son spliff.
Zykë (dans un nuage de fumée parfumée au libanais rouge) :
Moi, j’ai été professionnel quand j’avais vingt ans. Ça fait longtemps que ça ne m’intéresse plus. Ce soir, je voulais juste m’amuser. Vivre un peu d’émotion. C’est impossible avec des mecs comme ça.
Le Texan revient des toilettes. Un petit bonhomme en pantalon à carreaux chaussé de santiags à bascule. Il se joint aux autres joueurs, balance une vanne, rigole. Après les paroles de Zykë, Msieu Poncet ne peut s’empêcher de trouver son rire forcé et quelque-chose d’éteint dans son regard.
Zykë :
Le pognon d’Oro, c’était ma cinq ou sixième fortune. À chaque fois que j’ai fait jackpot, j’ai tout flambé en plaisirs. Une fête d’enfer, jusqu’au dernier bifton.
Zykë passe le joint. Msieu Poncet tire une longue latte, ce qui lui vaut un regard coulé derrière de longs cils de la serveuse. Du coup, il fait l’impossible pour se retenir de tousser. Les joints de Zykë, ce sont des bombes.
Msieu Poncet :
Al… Hum !… Alors, tu te retrouves pauvre… Hum !… Ça doit être dur.
Zykë :
Oui. Tu fais la gueule un jour ou deux. Et puis tu rigoles et tu repars à l’assaut. Il faut refaire du pognon.
Msieu Poncet :
Vu comme ça…
Zykë :
Crois-moi, fils : la seule vraie façon de jouir d’une fortune, c’est de la dilapider.
Msieu Poncet :
Je la note, celle-là !
Zykë :
Note, Msieu Poncet, note…
(À suivre)